Cela fait maintenant quinze ans. Et une certaine opacité continue à dominer les esprits. C’est un peu mystérieux, mais je ne désespère pas de trouver une explication. Il faut reconnaître que les tentatives en ce sens finissent, souvent, par se perdre dans le flou ou l’arbitraire. Quand on ouvre trop vite la boîte de Pandore, il arrive qu’elle vous explose à la figure. C’est, peut-être, pour cette raison qu’une sainte frayeur noue les langues quand il s’agit d’ouvrir les placards d’un fameux 14 janvier 2011. On se dit médusé à découvrir quelques vérités cachées. Mais chacun souhaiterait simplement se laisser ébranler par ces découvertes et nul ne se hasarde à en examiner les raisons, à démonter les effets dont tant de Tunisiens chérissent les causes. Il est temps de sortir de cette situation ridiculement confuse et sans fin.
Mon ambition n’est pas de jeter de l’huile sur le feu du doute. Mais je veux comprendre la nature de cet événement, éclairer ses spécificités en esquissant la généalogie des faits. La réécriture de l’histoire de cet événement fut, pour moi, la conquête d’une vérité qui échappe depuis une décennie et demie et cela fait partie des moments les plus forts qu’un écrivain puisse vivre.
Je vais essayer, donc, de déconstruire le «mythe» de cet obscur 14 janvier 2011 en choisissant d’organiser mes analyses autour de ce que j’appelle des «nœuds».
Commençons par le premier «nœud» : révolte, soulèvement, poudrière, rébellion, pétaudière ou révolution… Les qualificatifs décrivant ce qui s’est passé n’ont rien de rassurant. Et pour cause, depuis quinze ans, les mensonges y dévalent comme des camions fous dont les freins ont lâché.
Cette question intrigue : sommes-nous dans la confirmation ou le déni ? Bien vite, l’hésitation se transforme en subjugation. L’interprétation devient aussi prenante qu’un songe d’ivrogne.
Tout part du traumatisme originel que fut l’événement.
Qu’on ne s’y trompe pas ! Le 14 janvier 2011 n’était pas une «révolution».
Il faut se demander, tout d’abord, ce que les mécontents, qui ont défié le régime de Ben Ali, ses intimidations et son système sécuritaire et judiciaire à sa botte, avaient en tête. Est-ce qu’ils ont consenti à ce qu’ils aient ensuite découvert ? Bien sûr que non. Les jeunes qui se trouvaient dans les rues avec une extraordinaire constance pour réclamer des réformes politiques, économiques et sociales, seraient motivés par le sentiment de ne pas être entendus. Leur colère me semble témoigner, avant tout, d’une demande de reconnaissance très symbolique. Elle a rappelé aux responsables politiques l’urgence qu’il y a à recoller les morceaux. Malheureusement, en voulant discréditer les manifestants, le pouvoir en place n’a fait que se discréditer et le mécontentement s’est trouvé capté par les arrivistes et les extrémistes islamistes. Le rêve de changement n’a duré que ce que durent les rêves. Et le réveil était douloureux.
Il faut reconnaître que l’arrogance de ceux qui ont été aux premières loges de la souffrance du peuple n’était pas pour rien dans l’illusion politique d’un pouvoir déstabilisé, la croyance qu’une répression suffit à modifier le cours des choses.
Que s’est-il passé ? Je ne sais pas exactement. Je ne peux pas le définir en des termes abstraits. Mais je pense pouvoir affirmer que ce n’était pas une «révolution». Car la Révolution, avec une majuscule, disait Edgar Morin, «signifie l’accouchement d’un monde nouveau». Les mécontentements sont des colères. Mais la «révolution est un projet», soulignait Regis Debray. On en est, hélas, loin, très loin.