15 années de transition, de crises et de tensions : Y a-t-il encore lieu aujourd’hui de célébrer la Révolution tunisienne ?

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Quinze ans se sont écoulés depuis le déclenchement de l’étincelle de la Révolution tunisienne, un certain 17 décembre 2010. Ce jour-là, à Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant, s’immolait par le feu dans un geste de désespoir après avoir été humilié par une agente municipale. Un acte tragique, fruit de la marginalisation sociale, de la précarité et de l’injustice, qui allait embraser tout un pays et bouleverser durablement son destin.
Depuis cet événement fondateur, le mouvement populaire n’a jamais réellement cessé. Manifestations, sit-in, grèves générales et protestations sectorielles se sont succédé au fil des années, traduisant un malaise social profond. Derrière des indicateurs économiques souvent présentés comme rassurants, la réalité vécue par les Tunisiens reste marquée par la cherté de la vie, le chômage, la dégradation des services publics et un sentiment généralisé de déclassement. A cela s’ajoute un climat politique de plus en plus restrictif, sous un régime qualifié par ses détracteurs d’autoritaire, exerçant une emprise croissante sur les libertés et sur l’ensemble des leviers de l’Etat.
Le 14 janvier 2011, la fuite soudaine de Zine El Abidine Ben Ali avait pourtant suscité un immense soulagement. Pour la majorité des Tunisiens, cet épisode symbolisait la fin de décennies de dictature, de répression et d’exclusion politique. L’espoir d’un avenir prospère semblait alors à portée de main, tant sur les plans économique et social que politique, avec la promesse d’un climat de liberté inédit après des années de joug autoritaire ayant éliminé ses opposants et réduit le reste à une opposition de façade.
Mais la transition démocratique s’est rapidement révélée longue, chaotique et coûteuse. Les gouvernements se sont succédé sans parvenir à sortir le pays de son marasme. Cette phase transitoire a été lourdement marquée par l’assassinat, en 2013, de deux figures majeures de l’opposition : Chokri Belaïd, le 6 février, puis Mohamed Brahmi, le 25 juillet. Ces crimes politiques ont constitué un tournant majeur, plongeant la Tunisie dans une crise profonde et durable.
A partir de là, le pays est entré dans un véritable tunnel politique. La défiance s’est installée entre les différentes composantes de la scène nationale : les islamistes du mouvement Ennahdha, la gauche et les figures de l’ancien régime, dont certaines ont retrouvé des postes clés dans la prise de décision. Les assassinats ont provoqué une mobilisation massive. Des dizaines de milliers de Tunisiens sont descendus dans la rue pour dénoncer le terrorisme et ce qu’ils percevaient comme une complaisance, voire une protection, accordée par les islamistes alors au pouvoir.
Le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, est progressivement devenu l’une des personnalités politiques les plus rejetées du pays, selon plusieurs sondages d’opinion, en raison de ses alliances controversées et de la montée en puissance de courants salafistes qui ont imposé leur loi dans certaines régions après la révolution. Le sit-in du « Errahil » a marqué un moment de rupture, entraînant la chute du gouvernement islamiste et ouvrant la voie à une nouvelle recomposition politique.
Le retour de figures qualifiées de « nouveaux-anciens visages » pour piloter la transition a redonné un souffle d’espoir à une partie de la population. Des personnalités comme Béji Caïd Essebsi ou Mohamed Ennaceur ont contribué à apaiser temporairement les tensions et à restaurer une forme de stabilité institutionnelle. Toutefois, cette accalmie n’a pas empêché les islamistes et leurs alliés de conserver une influence notable en coulisses, notamment au sein de l’administration et de certaines institutions sensibles de l’Etat.
Cette nouvelle phase politique a été marquée également par une Assemblée des représentants du peuple (ARP) devenue le symbole des dérives du système postrévolutionnaire. Les confrontations verbales, les altercations et parfois les scènes de violence politique y étaient fréquentes. Des figures telles qu’Abir Moussi, Seif Makhlouf, Habib Ellouze ou Noureddine Bhiri ont dominé l’actualité parlementaire, transformant l’hémicycle en une véritable arène de combat. Les affrontements quasi quotidiens, notamment entre Abir Moussi et les députés de la coalition Al Karama, ont renforcé le rejet populaire d’une classe politique jugée déconnectée des préoccupations réelles des citoyens.
Cette séquence a pris fin le 25 juillet 2021, lorsque le président de la République, Kaïs Saïed, a décidé de geler les activités de l’ARP, mettant un terme brutal à ce chaos institutionnel. A partir de cette date, le chef de l’État a concentré l’essentiel des pouvoirs entre ses mains. Le limogeage du gouvernement Mechichi a été suivi d’une vaste campagne judiciaire visant les figures de ce qu’il qualifie de « décennie noire ».
Pour une large frange des Tunisiens, le 25 juillet 2021 a été perçu comme une renaissance politique, marquant la fin d’une période associée à l’instabilité, à l’amateurisme et à la menace terroriste. Kaïs Saïed a promis une guerre sans merci contre la corruption, les spéculateurs et les conspirateurs, tout en affichant une fermeté assumée face aux institutions financières internationales. Cette posture souverainiste lui a valu, dans un premier temps, un soutien populaire important, nourri par le sentiment que la souveraineté nationale avait été largement bafouée durant les années précédentes.

Avec le temps, la popularité de Kaïs Saïed s’est progressivement érodée. La situation économique du pays s’est fortement dégradée : l’inflation galopante grève le pouvoir d’achat des ménages, tandis que la croissance reste faible et insuffisante pour répondre aux besoins d’une population en quête de stabilité et de perspectives. Cette détérioration économique s’accompagne d’une crise sociale profonde, qui se traduit par des tensions dans les secteurs publics et privés, des revendications salariales répétées et un climat de mécontentement généralisé.
A cela s’ajoute la question migratoire, devenue un sujet hautement sensible et profondément clivant. La Tunisie est confrontée à un afflux croissant de migrants subsahariens, provoquant un débat national houleux. D’un côté, certains défendent la protection des droits humains et la solidarité avec les populations vulnérables ; de l’autre, une frange importante de la société craint que le pays ne devienne un point d’entrée incontrôlé, dénonçant ce qu’ils perçoivent comme une pression migratoire excessive et une menace pour les ressources locales. Cette polarisation s’est intensifiée avec la signature, par la Tunisie et l’Italie, de protocoles de coopération sur la gestion des flux migratoires. Ces accords ont déclenché de vives polémiques dans l’opinion publique, certains dénonçant une perte de souveraineté et un manque de transparence, tandis que d’autres y voient un pas nécessaire pour réguler la migration et obtenir un soutien international.
Dans ce contexte, la crise économique et migratoire se conjugue avec la fragilité politique et institutionnelle, renforçant le sentiment d’insécurité et d’incertitude qui plane sur le pays, et alimentant le débat sur l’avenir de la révolution et de la démocratie tunisienne.
Parallèlement, le climat politique et des libertés s’est fortement tendu, notamment après l’incarcération de la majorité des figures de l’opposition, condamnées à de lourdes peines dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », impliquant des hommes politiques, des avocats et des hommes d’affaires.
Face à cette situation complexe, des organisations nationales telles que l’UGTT, la LTDH, le SNJT et l’Ordre des avocats, ainsi que plusieurs organisations internationales, ont exprimé leurs inquiétudes quant à l’état des libertés en Tunisie. Ces prises de position ont été dénoncées par le pouvoir comme des ingérences dans les affaires intérieures du pays, entraînant des tensions diplomatiques, notamment avec certains partenaires européens.
Sur le plan social, le bras de fer entre le gouvernement et la Centrale syndicale UGTT s’est intensifié, culminant avec l’annonce d’une grève générale prévue le 21 janvier 2026. En cause : l’inscription d’augmentations salariales dans le projet de loi de finances sans passer par la négociation, une décision perçue par le syndicat comme une atteinte grave au droit de négociation collective et aux libertés syndicales.
C’est dans ce contexte lourd de tensions politiques, sociales et économiques que les
partisans du président de la République sont descendus dans la rue ce mercredi 17 décembre, désormais consacré fête nationale de la Révolution par décret présidentiel, en remplacement du 14 janvier. Une célébration qui intervient alors que, pour une large partie des Tunisiens, la révolution demeure inachevée, tiraillée entre espoirs déçus, libertés fragilisées et revendications toujours vivantes de dignité et de justice sociale.

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