A l’occasion de la 9e édition du Tunis Forum, organisé par l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE), les enjeux de la sécurité énergétique tunisienne ont été placés au cœur des débats. Entre dépendance énergétique, tensions internationales, et transition vers les énergies renouvelables, le pays doit repenser sa stratégie pour mieux protéger son approvisionnement. Les perturbations enregistrées durant l’été 2026 ont rappelé la vulnérabilité d’un système énergétique fortement exposé aux crises et incidents extérieurs.
La sécurité énergétique dépasse la question des approvisionnements
La Tunisie dépend largement du gaz naturel algérien pour couvrir ses besoins énergétiques. Selon les données présentées par l’IACE, les achats directs de gaz couvrent entre 65% et 70% de la consommation nationale de gaz. Dans le même temps, près de 98% de la production d’électricité tunisienne repose sur cette ressource.
Cette dépendance s’inscrit dans un contexte de dégradation continue du taux d’indépendance énergétique du pays, estimé à 33% environ par Nidhal Ouerfelli, ancien ministre et directeur des partenariats stratégiques à la Commission de l’énergie atomique et des énergies alternatives (CEA), contre 41% en 2024.
Pour l’intervenant, la question de la sécurité énergétique ne peut toutefois pas se résumer à la disponibilité des ressources, à leur prix ou à la part de la production nationale dans la consommation. Elle renvoie à une question plus large : la capacité d’un pays à maîtriser ses choix énergétiques.
L’ancien ministre distingue ainsi quatre notions : la souveraineté, qui désigne la capacité politique à orienter les choix structurels ; l’autonomie qui correspond à la marge de manœuvre dont dispose un pays malgré ses interdépendances, grâce notamment à la diversification des fournisseurs et des voies d’approvisionnement ou des alternatives énergétiques ; l’indépendance, et enfin la résilience (capacité à absorber un choc).
Le système énergétique mondial fragilisé par les tensions internationales
A l’échelle mondiale, les énergies fossiles représentent 80% de la part des énergies consommées. Les tensions internationales ont replacé les approvisionnements énergétiques au centre des rapports de force géopolitiques.
Nidhal Ouerfelli identifie quatre grandes fractures qui structurent aujourd’hui les équilibres énergétiques mondiaux : les tensions dans le Golf – l’approvisionnement mondial dépend majoritairement d’un seul couloir maritime (Plus de 20% du commerce mondial de pétrole et de GNL transitait par le détroit d’Ormuz avant le conflit), les relations entre la Russie et l’Europe, la place des Etats-Unis comme puissance de production et d’exportation, et la concurrence croissante entre l’Europe et l’Asie.
Dans ce contexte, la Méditerranée constitue un espace stratégique, à la fois carrefour entre l’Europe et l’Afrique et zone potentielle de coopération énergétique. L’Algérie développe notamment ses relations énergétiques directes avec l’Italie, tandis que d’autres pays méditerranéens cherchent à renforcer leur rôle auprès des marchés européens. L’enjeu pour la Tunisie est de développer ses relations énergétiques tout en regardant ses besoins nationaux, pour éviter des partenariats asymétriques.
La transition énergétique : entre nécessité et nouvelles vulnérabilités
La transition énergétique est une nécessité aujourd’hui, face à la dépendance aux combustibles fossiles et aux impératifs environnementaux. Mais elle demande des efforts importants, et présente de nouvelles vulnérabilités.
L’essor du solaire et de l’éolien exige tout d’abord des réseaux électriques capables d’absorber des variations importantes de production. Ces sources dépendent des conditions météorologiques. En 2023, le Brésil a subi un blackout touchant près d’un tiers de la puissance du réseau suite à une perte rapide de l’éolien. Pour éviter ce genre d’incident, il faut équilibrer les réseaux : les renforcer mais aussi les rendre plus flexibles afin de ne pas se reposer sur une seule ressource.
Les interconnexions électriques présentent également un double visage. Elles permettent aux pays d’échanger de l’électricité et de compenser certaines insuffisances de production. En revanche, elles peuvent faciliter la propagation d’une défaillance d’un réseau à un autre. Les perturbations qui ont affecté les importations tunisiennes d’électricité durant l’été 2026 ont ainsi rappelé que l’interdépendance peut devenir une source de fragilité et d’instabilité, s’il elle n’est pas accompagnée de dispositifs de protection suffisants.
A ces vulnérabilités s’ajoute la numérisation des infrastructures. Si la digitalisation permet d’optimiser la gestion des réseaux électriques, elle accroît le nombre d’entrées susceptibles de subir des cyberattaques, et expose davantage les réseaux à ces dernières. Selon l’Agence nationale de la cybersécurité (ANCS), 35 000 cyberattaques ont été détectées au premier semestre 2026 en Tunisie.
Pour la Tunisie, l’enjeu est donc de réduire les vulnérabilités en diversifiant ses sources d’approvisionnement, en accélérant le développement des énergies renouvelables et en renforçant les infrastructures électriques. Il ne s’agit pas de parvenir à une indépendance absolue, la coopération et l’interdépendance sont indispensables aujourd’hui, mais de construire des marges de manœuvre suffisantes pour que les crises extérieures ne se transforment pas systématiquement en crises nationales.







