De mon temps, il y a cinquante ans, il n’y avait pas d’orientation universitaire. J’entends bien, une orientation coercitive.
Je me chargeais, en compagnie de mes camarades au bureau exécutif de l’UGET (Union Générale des Étudiants de Tunisie) de transmettre et défendre les desiderata des nouveaux bacheliers auprès d’une commission paritaire qui se réunissait tout au long des mois de l’été dans une annexe du département de l’Éducation Nationale.
Ce n’était pas gagné d’avance, mais on finissait toujours par nous donner satisfaction après, bien sûr, moult palabres. Notamment devant les regrettés Mohamed Fekih et Mokhtar Laatiri nos vis-à-vis pour les filières médicales et scientifiques.
Quand l’ambiance s’électrisait, Si Mokhtar prenait son appareil photo, qui ne le quittait guère, et mitraillait l’assistance.
L’orientation, en ce temps-là, avait pour corollaire l’octroi d’une bourse. L’un n’allait pas sans l’autre.
Évidemment, le nombre, encore modeste des étudiants, permettait de gérer les flux vers l’université de Tunis et au-delà c’est-à-dire vers les principales villes universitaires de France pour certaines filières.
Mais le souci primordial qui présidait alors, c’était bien l’employabilité. Notre devoir à tous était d’assurer un emploi à tous les futurs diplômés. Il y allait de la rentabilité « sociale » du système universitaire.
Former des chômeurs, c’est la pire vocation d’une institution élevée au rang de temple du savoir et de la connaissance.
De surcroît, et compte tenu de l’allocation sans cesse augmentée des ressources que la Nation y consent, ce serait une horreur économique, disions-nous à l’époque.
Cette époque est révolue. Au moment où l’UGET périclitait, les pouvoirs publics choisirent de créer aux lieu et place de cette fameuse commission, un office l’ONOU (Office National des Œuvres Universitaires) tout en confiant la problématique de l’orientation à une direction créée au sein du nouveau département de l’Enseignement Supérieur.
Finis les échanges humains. Place au traitement informatique. Vive le progrès ! Sauf que, même en France où le Parcoursup initié en 2018 pour gérer les vœux des bacheliers soulève encore des vagues – boite noire, système inhumain –, le computer n’est pas tenu par une obligation de résultat. C’est-à-dire assurer aux étudiants ainsi orientés, un emploi à la fin de leurs études.
Quand on s’en était aperçus, on crut bien faire de créer une myriade d’ISET (Institut Supérieur des Sciences Technologiques) pour des filières courtes afin de garantir à leur diplômés un emploi rapide et rémunérateur.
Mais comme le claironnait avec dépit le poète abbasside El Moutanabi (910-965) « les vents soufflent parfois dans la direction opposée à celle souhaitée par les bateaux » l’ISET de Charguia crée pour la formation, entre autres, de diplômés en techniques juridiques, n’a guère réussi à placer tous ses étudiants auprès de la population cible : avocats et notaires.
Certains d’entre eux se sont retrouvés derrière les caisses enregistreuses de quelques grandes surfaces !
Si bien que les universités tunisiennes sont devenues de grandes entreprises de formation de chômeurs.
On a même la particularité d’avoir inventé un nouveau profil : les diplômés – chômeurs endurcis أصحاب الشهادات الذين طالت بطالتهم
Leur nombre est, hélas, horripilant.
La communauté est mise devant ses responsabilités. Car comment ose-t-on orienter un bachelier vers des branches qui sont soit obsolètes soit saturées.
Et ce n’est pas l’IA qui va constituer un supplétif d’un mode qui a atteint ses limites.
Il nous faut imaginer un nouveau mode où la concertation reprendra ses droits. Tout le monde y gagnera. Les étudiants, les enseignants, l’administration et les entreprises économiques désormais partenaires des universités.
Mais c’est le pays tout entier qui bénéficiera des retombées de cette orientation… à visage humain.