Le secteur de la friperie est un élément clé du paysage textile tunisien qui fait face aujourd’hui à de multiples défis, liés en grande partie, à des difficultés financières et des réglementations complexes, voire obsolètes. D’ailleurs, une grande variété d’individus, d’organisations et d’entreprises impliquées dans ce domaine d’activité s’accordent à dire que le secteur est assassiné par sa règlementation et son environnement économique.
Par Khadija Taboubi
Un grand nombre d’entreprises ont été déjà contraintes de fermer leurs portes en raison de problèmes financiers, de lourdes sanctions douanières et de difficultés dans la chaîne d’approvisionnement, comme les restrictions sur la vente inter-gouvernorats. Selon la Chambre nationale syndicale des commerçants grossistes de friperie, en 2023, le secteur de la friperie en Tunisie a effectivement subi des pertes, avec une estimation de 10.000 à 20.000 vendeurs de détail ayant quitté le marché. Cette situation est principalement attribuée à une augmentation de 20% du prix des balles de friperie, conséquence de la loi de Finances de 2023. Un autre constat non moins important que le précédent s’articule autour d’une baisse sensible de la production et de la demande, au niveau des propriétaires d’usines, des détaillants et des grossistes, ainsi que des citoyens, qui évitent désormais les vêtements de seconde main à cause des prix élevés et d’une mauvaise qualité.
Or, avec des entreprises qui se multiplient et de nouvelles tendances qui apparaissent comme la vente en ligne et le vide-greniers qui est une vente au public d’objets d’occasion, organisée par des particuliers souhaitant se débarrasser d’articles dont ils n’ont plus besoin, il y a un besoin d’ajustement ou de refonte de la législation existante pour qu’elle soit plus efficace, pertinente et plus adaptée au contexte actuel.
En effet, la réglementation en vigueur fait en sorte qu’une grande partie des industriels de la friperie y échappe et favorise la contrebande et les circuits parallèles. Cette pratique qui met le citoyen devant un véritable danger, risque à son tour de nuire à l’économie formelle, entraver la croissance, et peut même avoir des conséquences sanitaires. De plus, des risques de sanctions européennes sur la gestion des déchets de la friperie pourraient affecter davantage le secteur, notamment au niveau de l’exportation. Rappelons que la nouvelle réglementation européenne, connue sous le nom de Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) ou CBAM, entrera en vigueur à partir du 1er janvier 2026 et vise à imposer un prix du carbone sur les produits importés. Cette nouvelle donne européenne interpelle la révision des lois encadrant les entreprises exportatrices en Tunisie dans l’objectif de s’adapter aux réalités actuelles du marché et de renforcer la compétitivité des entreprises tunisiennes exportatrices face aux changements constants qui se manifestent à l’échelle mondiale.
Visite à Ibn Khaldoun et Ezzahrouni
Jeudi 17 juillet 2025, nous étions au marché de la fripe situé à Ibn Khaldoun. Il est 9h du matin. Les gens ne se bousculaient pas encore et les transactions étaient presque absentes. Les vendeurs étaient au rendez-vous alors que leurs clients n’y étaient pas. Il est fort probable que ce soit tôt surtout que ce n’est pas un weekend. A 10h30, l’affluence est encore faible. Face à ce constat, nous avons émis deux hypothèses : la première est que ce marché, contrairement à ses débuts, n’intéresse plus ses clients et la deuxième est que les prix sont trop chers. Mais après une petite balade, nous avons conclu que les deux hypothèses étaient vraies et que ce marché qui attirait aussi bien les personnes à revenus modestes que les amateurs de mode à la recherche de bonnes affaires, n’est plus comme avant. Il n’y a ni les personnes à revenus modestes à cause de la hausse vertigineuse des prix et la détérioration de la qualité des vêtements, ni les amateurs de mode à cause d’un manque flagrant de marques pour lesquelles ils viennent. «Aujourd’hui, les familles à revenus faible et moyen ne sont plus en mesure d’acheter leurs vêtements de la fripe…Ce n’est plus comme avant ! Les prix sont exorbitants. Ils ont monté en flèche et cela ne concerne pas uniquement le marché de la fripe d’Ibn Khaldoun mais également tous les marchés de la fripe dans le pays. Avant, avec 20 dinars tu peux acheter entre 5 et 10 pièces de bonne qualité contrairement à aujourd’hui où ce montant ne permet d’acheter qu’une ou deux pièces et qui ne sont pas de bonne qualité», c’est ce que nous a confié Wafa El Amri, jeune femme tunisienne, directrice d’une garderie scolaire. «La fripe est conçue pour venir en aide aux familles tunisiennes à revenu limité mais avec ces prix-là, ça devient inaccessible pour cette catégorie de société qui souffre déjà d’un revenu limité et de la détérioration de son pouvoir d’achat», a-t-elle martelé. « Avant, j’achetais pour mon fils les vêtements de l’«Aïd El Fitr» de la fripe, mais après une expérience de deux ans, j’ai pris ma décision de ne plus recourir à la fripe à cause de la mauvaise qualité, surtout que les prix étaient très élevés, entre 50 et 70 dinars pour la seule pièce», a-t-elle encore dit.
Afef Rjich, une soixantenaire qui était en train de flâner à travers les rayons d’une friperie, à la recherche de vêtements ou articles d’occasion pour remplir son couffin encore vide, a partagé le même avis que Wafa : «C’est fini pour la fripe ma fille. Elle n’est plus pour nous ! Elle a désormais une autre clientèle qui n’est pas certainement nous, les pauvres». La femme qui était en train de fouiller dans une balle d’enfants dont les prix étaient fixés à 2 dinars, a ajouté en prenant en main quelques pièces : «Le prix est certes attrayant ! C’est à deux dinars ! Oui, Dieu merci ! Mais il n’y a rien ! Tu ne peux rien acheter ! Je fais la fouille au moins depuis un quart d’heure mais je n’ai rien trouvé». «J’ai voulu acheter une sandale mais le prix me paraît trop exagéré, il était à 50 dinars alors que la qualité n’était pas bonne, alors j’ai quitté la balle sans regret et il est fort probable que je quitte le marché sans rien acheter», a-t-elle dit avec une intense tristesse.
Les vendeurs ont également fait part d’un fort mécontentement et d’une grande colère par rapport à ce qui se passe aujourd’hui dans le marché de la friperie en Tunisie. Sofiane, un Tunisien travaillant dans la vente en détail de la fripe depuis 25 ans, n’a pas manqué de soutenir le fait que les prix de la friperie sont montés en flèche durant ces dernières années, faisant toutefois remarquer que cette hausse a touché tous les secteurs d’activité parce qu’il s’agit de tout un cercle vicieux, selon ses dires. Il a par ailleurs démenti l’information selon laquelle la fripe est désormais accessible à la classe riche uniquement : « Non… ce n’est pas juste ! C’est vrai que l’afflux à la fripe a baissé de manière considérable pendant ces dernières années, mais le marché est très souvent fréquenté par les classes sociales modestes et à revenu faible. Ce sont elles qui viennent et achètent même si les prix sont très élevés ! Ceux de la classe riche viennent une fois par an et le nombre est actuellement en baisse suite à un manque en marques », a-t-il assuré. «En 2025 et vous voulez acheter la pièce à deux dinars ? Ça n’existe pas ! Ça devient très difficile avec la hausse des prix. La balle qu’on achetait avant à 500 dinars, coûte aujourd’hui entre 1200 et 1300 dinars et cela fait que le pull qui coûtait avant deux dinars coûte aujourd’hui 7 dinars au vendeur en détail. De plus, après l’ouverture de la balle, plusieurs pièces sont vendues à un prix largement inférieur à leur coût d’achat», a-t-il expliqué.
Il a soutenu par ailleurs le fait que le nombre des marques importées en fripe a chuté de moitié, résultant du fait que l’Europe recourt à la sous-traitance en Chine, là où la qualité du textile et du tissu n’est pas vraiment bonne.
Est-ce la faute des grossistes ?
De son côté, Hedi Adouni, vendeur de fripe en détail, actif dans le gouvernorat de Gabès, a pointé du doigt les lois en vigueur et les pratiques injustes exercées par les grossistes de la fripe contre les vendeurs de détail. « Les prix des balles de fripe sont devenus exorbitants et hors de portée, compliquant davantage la situation », a-t-il soutenu.
Et de marteler que les grossistes sont en train de constituer une fortune et de s’enrichir sur le dos des vendeurs de détails lesquels sont dans l’incapacité d’offrir des prix attractifs à leurs clients à cause de la hausse vertigineuse des prix au niveau des grossistes de la friperie.
« Ceux qui vendent en gros sont de grands mafieux…ils nous vendent des balles à des prix très élevés, atteignant parfois 7 ou 8 fois son prix réel alors que la qualité est médiocre», a-t-il précisé, faisant savoir que les prix des balles de fripe varient aujourd’hui entre 1,5 et 2 mille dinars. De plus, les balles de fripe qui étaient vendues auparavant (dans l’ancien régime) à 80 dinars sont vendues aujourd’hui à 400 dinars, selon ses dires.
Il a aussi condamné la mauvaise qualité des vêtements importés de l’étranger. « Il ne s’agit pas de la même qualité qu’auparavant, celle importée aujourd’hui est de qualité médiocre d’autant plus qu’il n’y a pas de grandes manques», a-t-il encore souligné.
Il a en outre indiqué que les vendeurs de détail subissent très souvent d’énormes pertes dues à la faiblesse de la réglementation régissant le secteur, notamment celle en rapport avec la limitation géographique qui interdit aux vendeurs de détail d’écouler leurs marchandises en dehors du gouvernorat auquel ils appartiennent comme déjà mentionné sur les autorisations attribuées.
Hedi Adouni a tenu en outre à préciser que contrairement aux grossistes, les vendeurs de détail vivent dans la précarité et sont contraints de couvrir leurs charges financières et payer leurs dettes et factures. Selon lui, certains sont en prison pour des affaires de chèques sans provisions et d’autres en fuite à l’étranger.
La majorité est dans l’informel
Seifeddine Dhifallah, un jeune vendeur de détail à Ibn Khaldoun depuis 10 ans, a exprimé un avis favorable par rapport à la hausse des prix de la friperie en Tunisie et la détérioration de sa qualité : « Les prix des balles de fripe ont considérablement augmenté, au moins deux fois, et potentiellement jusqu’à trois fois leur valeur depuis 5 ans, où la balle de fripe dite « extra » était vendue à 700 dinars au maximum ».
Dhifallah a témoigné de son inquiétude non seulement de la hausse des prix mais plutôt de la mauvaise qualité de la fripe importée : « Aujourd’hui, on achète la mauvaise qualité à un prix exorbitant. Plusieurs clients passent des heures à fouiller les balles mais n’arrivent pas à trouver ce qu’ils veulent et ils rentrent chez eux avec une ou deux pièces seulement. »
Interrogé sur la nouvelle clientèle de la fripe, il a précisé que ce marché est toujours fréquenté par la classe moyenne et à revenu limité et ce n’est pas la classe riche : « Notre clientèle ne changera pas. C’est toujours la classe modeste. Ce sont eux qui fouillent pendant des heures et des heures ! Cette catégorie de société a un pouvoir d’achat plus élevé que la classe riche qui vient une fois par an pour acheter un produit bien déterminé et avec des caractéristiques bien définies contrairement à la classe à revenu limité qui fréquente quotidiennement le marché (…) De plus, ce n’est pas comme avant, il n’y a pas aujourd’hui de grandes marques qui peuvent attirer cette clientèle dite riche ».
Outre la hausse des prix, la mauvaise qualité des vêtements importés et l’absence de marques, il a évoqué d’autres problèmes non moins importants, à savoir la charge douanière et le grand nombre de gens qui opèrent dans l’informel faute d’autorisations. «Nous travaillons tous dans l’informel alors que nous sommes prêts à intégrer le formel et payer nos dus. Nous n’avons aucun document qui prouve que nous travaillons et nous ne bénéficions pas de couverture sociale. Comment se déplacer et acheter auprès des grossistes !», s’est exclamé le jeune, avant d’ajouter : «Nous revendiquons notre droit à avoir une patente ! Pourquoi ils nous privent d’une autorisation ? Nous sommes prêts à payer toutes les taxes».
Une loi qui profite aux mafieux
Pour sa part, Hamza Abidi, un jeune grossiste actif dans la région d’Ezzahrouni du gouvernorat de Tunis, a tenu à préciser que le coût élevé de la fripe à l’importation et l’ampleur des taxes douanières payées est derrière la hausse des fripes en Tunisie : « Il est très clair aujourd’hui que les prix ont doublé, voire même triplé, dans notre pays parce qu’il s’agit tout simplement d’un secteur marginalisé où la majorité des opérateurs travaille dans l’informel faute d’autorisation. Nous sommes prêts à régulariser notre situation et réintégrer le secteur formel (…) Ce n’est pas de notre faute ! Ils ne veulent pas nous donner des autorisations sous prétexte que leur nombre est très limité et qu’ils ne peuvent plus le dépasser.
Abidi a dénoncé cette loi qui exige des grossistes et des détaillants également d’exercer leurs activités dans la limite des régions autorisées : «Je travaille dans le gouvernorat de Tunis et je suis à deux kilomètres du gouvernorat de La Manouba, mais je ne peux pas y vendre parce que la loi m’interdit de dépasser le gouvernorat de Tunis. Cette loi handicapante doit changer». De plus, a-t-il dit : « Les grossistes ne peuvent vendre leurs marchandises qu’aux détaillants ayant des autorisations alors que la majorité ne l’a pas ! Comment faire alors ! Il y a beaucoup de contradictions dans la loi règlementant ce secteur. Elle est obsolète. Elle nous pousse vers tout ce qui est illégal. L’Etat encourage l’évasion fiscale. Malheureusement, 80% des gens qui travaillent dans la fripe ont un niveau scolaire primaire et ne sont pas capables de défendre leurs droits». Selon lui, ceux qui travaillent aujourd’hui de manière illégale ont des autorisations qui datent des années 90 et du début des années 2000.
Il a accusé certains groupes qu’ils a qualifiés de mafieux de veiller à ce que cette loi ne change pas pour pouvoir profiter davantage des irrégularités et constituer des fortunes sur les dos des grossistes et des détaillants. C’est l’une des raisons ayant poussé un bon nombre d’acteurs de ce marché de quitter cette industrie. « D’ailleurs, le nombre de fermetures ne cesse d’augmenter d’une année à l’autre mettant en danger tout un secteur qui risque également de disparaître dans les 5 ou 10 prochaines années si les lois en vigueur ne changent pas », a-t-il encore averti.
Exportation d’au moins 30 % des quantités importées
Dans son entretien avec Réalités, Fadhel Gassab, membre de la Fédération Tunisienne du Textile et de l’Habillement (FTTH) a dressé un état des lieux du secteur de la friperie en Tunisie. Selon lui, cette activité existe depuis 1944 et a longtemps joué un rôle social crucial en fournissant des vêtements abordables aux classes moyennes et précaires. Le secteur s’est structuré progressivement, notamment après la création de sociétés spécialisées comme SOTAP (1962) et SOTAPEX (1967). Avant 1995, il était peu organisé et régi par des circulaires peu favorables à son développement. Un décret en 1995 a tenté d’organiser le secteur, mais les obstacles réglementaires et administratifs persistent.
Il a tenu par ailleurs à préciser que la friperie doit être importée en l’état d’origine, non triée et en vrac. Une autorisation annuelle d’import du ministère du Commerce (après avis du ministère de l’Industrie) doit être accordée aux importateurs. L’autorisation ne peut être accordée que sous réserve de l’exportation d’au moins 30 % des quantités importées et la transformation d’au moins 20 % de ces mêmes quantités par les importateurs.
Quant aux importations, elles doivent passer par des contrôles sanitaires (attestation prouvant l’absence de microbes/insectes nuisibles). Les chaussures, les espadrilles, les jouets, les sacs à main et les couvre-chefs utilisés sont considérés comme déchets. Ces derniers doivent être réexportés ou détruits et ne peuvent être mis à la consommation.
Des défaillances au niveau des réglementations
A cet égard, le membre de la Fédération du textile a exprimé son accord sur le fait que le secteur de la friperie souffre de plusieurs défaillances au niveau des lois et des réglementations en vigueur, citant le décret de 1995 qui ne propose pas de définition juridique précise de l’activité de la friperie. Il se contente d’énumérer les articles considérés comme friperie, ce qui limite l’évolution du secteur et pose des problèmes d’interprétation et d’application des règles.
Ainsi, il existe, selon lui, une contradiction entre l’obligation d’importer la friperie en l’état d’origine (non triée) et la nécessité de contrôle à l’importation. Cette incohérence rend difficile l’application des règles et crée des zones d’ombre pour les opérateurs et l’administration. De plus, le système de quotas pour la mise à la consommation limite la flexibilité et la compétitivité du secteur. A cela s’ajoute le maintien du régime de l’entrepôt industriel, distinct du droit commun qui ajoute une complexité administrative et fiscale inutile, freinant l’innovation et l’investissement, selon ses propos.
Il a tenu en outre à préciser que la réglementation actuelle ne permet pas un contrôle efficace des flux de marchandises, ni une gestion optimale des déchets textiles issus de la friperie.
Fadhel Gassab a aussi évoqué l’existence d’une taxe au profit du fonds de dépollution, due à la destruction des quantités d’articles de friperie importées. Le montant de la taxe est fixé à un dinar par kilogramme (1 DT/kg) d’articles de friperie détruits. Cela favorise le développement du secteur informel et des exportations illicites, au détriment de la transparence et des recettes fiscales.
Il a fait toutefois savoir qu’une nouvelle réglementation qui exempte de cette taxe, les quantités valorisées dans le cadre de la production de l’énergie alternative, a été récemment adoptée, mais que cette dernière n’est pas encore activée dans l’attente d’un test pilote de valorisation de ces déchets en énergie alternative avec la cimenterie de Jbel El Oust.
Des obstacles à l’innovation et au recyclage
Le membre de la Fédération a également soulevé des obstacles à l’innovation et au recyclage, dans la mesure où la loi en vigueur ne favorise pas la transition vers une économie circulaire (ex. : recyclage textile, valorisation énergétique des déchets). Selon lui, en l’absence d’incitations à moderniser, beaucoup d’entreprises utilisent des équipements vétustes.
Pour lui, le secteur est aussi défaillant au niveau de sa gouvernance. « Bien que les différents acteurs impliqués dans la gestion du secteur de la friperie soient clairement identifiés, l’absence d’une autorité de coordination unique, dotée d’une vision globale et transversale, constitue un frein majeur à l’évolution du secteur et à la résolution efficace de ses problématiques. Ce déficit de pilotage centralisé favorise la fragmentation des interventions, limite la cohérence des actions publiques et crée un terrain propice à la prolifération du secteur informel », a-t-il encore précisé.
Une cinquantaine d’entrepôts industriels… 40% installés dans 4 gouvernorats
Le groupement professionnel de la friperie relevant de la Conect a publié, en 2022, une étude économique sur le secteur de la friperie en Tunisie, qui explore divers aspects du secteur, y compris le nombre de détaillants, les réglementations et les défis auxquels le secteur est confronté. Selon l’étude, la friperie en Tunisie s’appuie sur des entrepôts industriels, régis par le ministère de l’Industrie et le ministère des Finances, pour l’importation, le triage et la transformation de vêtements d’occasion. Ces entrepôts sont soumis à un régime spécifique, souvent appelé «transformation sous douane pour l’exportation partielle». Ils permettent l’importation de friperie dans le but de la trier et de la transformer en produits comme des chiffons d’essuyage. Les entrepôts industriels sont placés sous le contrôle de l’administration des douanes. Elles bénéficient de la suspension des droits de douane et des taxes dont elles sont passibles à raison de l’importation.
Le secteur compte une cinquantaine d’entrepôts industriels qui importent et traitent la fripe. Plus de 50% des entrepôts ont été créés avant l’année 1999 et plus de 40% sont installés dans 4 gouvernorats, respectivement à Ben Arous, Kairouan, Manouba et Sousse. 32 % des entrepôts se trouvent dans le Grand Tunis.
La fripe est importée en vrac dans les sachets de collecte munie d’une attestation prouvant que le produit est dépourvu de microbes ou d’insectes nuisibles. Les vêtements sont classés en quatre catégories. La première catégorie est appelée « la crème » et elle est réexportée vers l’Europe, la deuxième est vendue en Tunisie à des prix très élevés parce qu’il s’agit généralement de vêtements de grande marque et de haute qualité. La troisième catégorie est exportée vers les pays africains tandis que la quatrième est destinée à la destruction pour en faire des chiffons ou l’effilocher et l’utiliser pour l’isolation ou dans la confection de matelas.
Ces entrepôts ne procèdent qu’à une faible transformation des articles de la friperie. L’essentiel de la transformation tourne autour de la découpe pour l’obtention des chiffons d’essuyage écoulés essentiellement sur le marché local. Toutefois, la majorité des entreprises tunisiennes ne fait que le simple tri. En outre, un nombre important d’entreprises ne disposent pas des équipements de transformation (effilocheuses et matériel de coupe), d’autres qui en disposent ne les utilisent pas. Par conséquent plusieurs entreprises ne sont même pas en mesure de respecter la condition de transformer au moins 20% des quantités importées et du coup, elles demeurent en défaut vis-à-vis des autorités et plus particulièrement des services des douanes.
Par la suite, les propriétaires de ces entrepôts vendent leurs produits à des grossistes qui doivent exercer leur activité dans la zone où la quote-part a été attribuée. Les détaillants également doivent exercer dans la limite des régions autorisées. Le texte prévoit des sanctions en cas d’infraction allant jusqu’à la fermeture des locaux industriels ou de vente.
Les vendeurs de détail écoulent leurs produits soit dans des magasins spécialisés soit dans les marchés hebdomadaires.
La limitation géographique… une entrave à la concurrence
Le décret N° 2038 de 2005 interdit aux grossistes et détaillants déclarés de commercialiser leurs produits en dehors des gouvernorats où ils ont reçu leurs autorisations. Cette ségrégation ne permet pas aux commerçants de bénéficier ni du même réservoir de consommateurs ni d’un pouvoir d’achat équivalent ni de commercialiser le même type de produit. Or, selon l’étude, la suppression de cette ségrégation géographique permettra au secteur de mieux se positionner et de réduire le taux de destruction de certains produits.
La même étude a mentionné que le fait d’interdire aux grossistes de se déplacer constitue une entrave à la concurrence dans le secteur. De ce fait, il sera opportun de supprimer la limitation géographique pour les grossistes afin d’encourager la concurrence dans le secteur.
Alors que le ministère du Commerce déclare que le nombre de détaillants est aux alentours de 3052, la CONECT a estimé que le nombre est de loin supérieur et il se situe entre 200 000 et 300 000 selon les estimations de la profession. La plupart opèrent dans l’informel compte tenu de la difficulté d’avoir des autorisations. En effet, les grossistes de la friperie doivent être sous la tutelle du ministère du Commerce et exercer leur activité selon un cahier des charges dédié. Leur activité doit être soumise à un cahier des charges qui définit également la structure, les moyens matériels et humains nécessaires en matière de compétences et nombre, les règles sur l’implémentation, les conditions et les normes relatives à l’infrastructure et l’impact sur l’environnement.
Des cahiers des charges pour les détaillants
L’opportunité pour l’Etat réside dans le remplacement des autorisations octroyées par le gouverneur par l’obtention d’un identifiant fiscal.
Il sera opportun de créer des cahiers des charges pour les détaillants œuvrant dans des boutiques de la friperie. Les détaillants de la friperie doivent s’octroyer un identifiant fiscal. Le dépôt du dossier devrait se faire dans le bureau d’ordre du bureau de contrôle des impôts territorialement compétent. La procédure devrait passer par un dépôt de la déclaration d’existence selon un modèle préparé par l’administration. La procédure doit être en adéquation avec l’article 56 du code de l’impôt sur le revenu des personnes physiques et l’impôt sur les sociétés.
Pour les marchands ambulants, l’étude préconise que ceux-ci soient contrôlés par les autorités municipales, lesquelles doivent collecter les redevances fiscales dues.
Supprimer le système des quotas et libérer le secteur
Pour la mise en consommation locale, les importateurs distribuent les quotas convenus par gouvernorat à des grossistes qui doivent exercer leur activité au sein du même gouvernorat, lieu de leur siège d’exercice. Les grossistes s’engagent à répartir leur quote-part entre les fripiers détaillants possédant une carte de bénéficiaire de quota délivrée par le gouverneur de la région.
Il ressort également de l’étude de la Conect que les complexités des procédures administratives et les critères imposés poussent certains entrepôts et grossistes à s’orienter vers l’informel. Ceci explique que le contingent annuel n’est jamais atteint. En effet, les quantités distribuées se font par semestre selon des quantités très faibles. De plus, la plupart des personnes qui bénéficient de cette autorisation n’appartiennent pas au secteur et l’exploitent par location, voire même par la mise en vente. Certains produits considérés comme déchets se vendent sur le marché. Ces produits viennent principalement de la contrebande.
C’est ainsi qu’il a été recommandé de supprimer le système des quotas et de libérer le secteur pour arriver à dimensionner le besoin et renforcer la concurrence. La limitation à l’import permettra de ne pas inonder le marché par la friperie. « L’importation de la friperie n’a pas connu de restriction, ce qui a provoqué une augmentation importante de la quantité importée (presque le double au bout de 18 ans) alors que le nombre des sociétés n’a pas évolué durant ces années. Les sociétés sont tenues d’exporter au moins 30 % de leur importation, alors que ce taux n’a pas dépassé les 21% durant la même période (en quantité). »
Afin de remédier au déficit commercial du secteur, tout en l’encourageant à s’orienter vers l’export, compte tenu des potentialités du secteur, le groupement professionnel de la friperie relevant de la Conect a également recommandé de mettre un système de quota d’importation avec bonification selon les quantités exportées.
Plusieurs acteurs interviennent dans les différentes étapes de gestion du secteur, à savoir :
- Autorisation pour régime d’entrepôt industriel : ministère de l’Industrie et ministère des Finances (en particulier la Direction générale de la Douane).
- Autorisation annuelle d’import : ministère de l’Industrie et ministère du Commerce.
- Commission de répartition des contingents : ministère du Commerce, ministère de l’Industrie, ministère des Finances, ministère de l’Intérieur (en particulier les gouverneurs), ministère des Affaires sociales.
- Gestion des déchets : ministère de l’Environnement (en particulier l’Anged) et ministère des Finances (en particulier la Direction générale de la Douane).