Du Zimbabwe aux centres de données, l’histoire d’un visionnaire qui entend connecter un continent
au potentiel immense.
Par Dr Sami Ayari*
En Afrique, à peine 5 % des talents en IA ont accès à la puissance de calcul nécessaire pour mener une recherche de pointe, selon le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD).
Le continent du code et des coupures
Un chiffre brutal. Car derrière ces pourcentages, il y a des visages : des chercheurs, des ingénieurs, des rêveurs freinés par la rareté des GPU, par les coupures d’électricité, par les murs invisibles du sous-développement technologique.
C’est dans cet espace de manque que Strive Masiyiwa bâtit une vision.
Fondateur du groupe télécom Econet et président de Cassava Technologies, il veut offrir à l’Afrique ce qu’elle n’a jamais eu : une puissance de calcul souveraine, capable de faire émerger ses propres modèles d’IA.
“Si nous voulons une Afrique forte, elle doit être connectée, éduquée et informée.” Cette phrase, il la répète comme un mantra. Elle résume son œuvre et son obsession : bâtir les infrastructures mentales et numériques du futur.
L’architecte du possible
Né en 1961 en Rhodésie du Sud (aujourd’hui Zimbabwe), Strive grandit dans un pays où tout semble interdit à ceux qui lui ressemblent.
Son enfance est marquée par l’exil : ses parents fuient la guerre et s’installent en Zambie. Là, il découvre très tôt la rigueur du travail et la foi dans le progrès.
Envoyé étudier l’ingénierie électrique à Cardiff, au Royaume-Uni, il retourne chez lui avec un rêve audacieux : connecter les Africains entre eux.
Mais dans le Zimbabwe des années 1990, la téléphonie est monopolisée par l’État. Strive dépose une demande de licence : refusée. Il insiste : refusée encore.
Alors, il saisit les tribunaux. Cinq années d’un combat épuisant, solitaire, contre un système verrouillé. Il aurait pu partir. Il est resté. Et en 1998, il gagne. Econet Wireless est née.
C’est plus qu’une entreprise : une brèche dans le mur de la censure.
Des millions de Zimbabwéens découvrent soudain la liberté de parler, de se relier, de créer.
“Ne laissez jamais quelqu’un vous dire que vos rêves sont trop grands pour votre pays. C’est votre rêve qui doit agrandir votre pays.”
De la voix au code
En mars 2025, Cassava Technologies s’allie à NVIDIA pour bâtir la première AI Factory d’Afrique : une infrastructure de calcul conçue pour entraîner et héberger des modèles d’intelligence artificielle sur le continent.
Bien plus qu’un simple datacenter, cette “usine d’IA” est un manifeste de souveraineté numérique, une passerelle où les idées africaines peuvent naître, croître et s’exporter sans dépendre des clouds étrangers ni des transferts de données coûteux.
La première phase, prévue pour juin 2025 en Afrique du Sud, sera équipée de 3000 GPU NVIDIA, formant une base de calcul haute performance. D’ici 2028, Cassava prévoit d’étendre l’architecture à 12000 GPU, répartis entre l’Égypte, le Kenya, le Maroc et le Nigeria, interconnectés par son vaste réseau de fibre optique à faible latence.
Ces centres “durables” visent à combiner performance, efficacité énergétique et réduction de l’empreinte carbone.
Cassava s’appuie sur des partenariats cohérents : avec NVIDIA, pour la puissance de calcul et l’adaptation aux besoins locaux, avec la SAAIA, pour offrir un accès GPU-as-a-Service à plus de 3 000 praticiens et avec Zindi, pour permettre aux jeunes data scientists africains de développer et tester leurs modèles sur le sol africain.
En maintenant les données dans les frontières nationales, Strive Masiyiwa inscrit cette initiative dans une vision politique forte : une Afrique qui contrôle ses ressources, ses modèles et ses récits technologiques.
L’Afrique connectée à elle-même
Strive Masiyiwa parle souvent de “sovereign digital power”, la puissance numérique souveraine.
Il veut libérer l’Afrique non pas par les armes, mais par les serveurs.
“L’Afrique ne doit pas être un marché pour les innovations des autres, mais une source d’innovations pour le monde.”
Pour lui, l’IA est une arme de développement : un outil pour moderniser l’agriculture, diagnostiquer plus vite les maladies, planifier les villes, lutter contre les sécheresses.Mais sans puissance de calcul locale, tout cela reste un rêve. C’est cette injustice qu’il veut réparer.
Le prophète du numérique
Chez Strive, la technologie et la spiritualité s’entrelacent. Fervent chrétien, il cite souvent le Livre des Proverbes : “Là où il n’y a pas de vision, le peuple périt.”
Son leadership est empreint d’une foi tranquille : la conviction que la technologie peut servir le bien. “L’intégrité est la plus haute forme d’intelligence.”
Et lorsqu’il parle aux jeunes : “Ne cherchez pas le succès, cherchez la signification. Le succès viendra.”
Avec sa Higherlife Foundation, il a financé les études de plus de 250 000 enfants à travers le continent. Il siège au conseil de la Fondation Gates, au Forum économique mondial, et a été envoyé spécial de l’Union africaine pendant la pandémie de Covid-19.
Mais il ne veut pas être vu comme un philanthrope: il se définit comme un passeur, celui qui met la lumière là où elle manque, pour que d’autres y voient plus clair.
De la Silicon Valley à la Silicon Savannah
L’Afrique n’imite plus la Silicon Valley : elle invente la Silicon Savannah.
Au Kenya, au Nigéria, en Égypte ou au Maroc, des startups émergent, mais toutes se heurtent à la même barrière : le manque d’accès à la puissance de calcul.
Cassava change la donne : les GPU deviennent accessibles à la jeunesse africaine.
Les données restent locales. Les cerveaux, eux, n’ont plus besoin de fuir.
“Nous avons perdu trop de jeunes talents, pas parce qu’ils n’aiment pas l’Afrique, mais parce que l’Afrique ne leur a pas donné les outils. Donnons-leur les outils, et ils resteront.”
Le pouvoir des GPU
Les GPU, ces processeurs graphiques devenus le carburant de l’IA, sont au cœur de la bataille mondiale.
Strive veut inverser cette logique : démocratiser la puissance de calcul, rendre possible la création d’IA africaines pour les besoins africains. “Ce n’est pas l’argent qui crée la technologie, c’est la vision. Si vous avez la vision, l’argent vous trouvera.”
Un continent en code source
L’alliance Cassava–NVIDIA s’inscrit dans une vision plus vaste, celle d’un réseau continental d’usines d’intelligence, interconnectées par la fibre optique ultrarapide de Liquid Intelligent Technologies, alimentées par des sources d’énergie renouvelable, et ouvertes à tous les innovateurs africains. Chaque pays deviendra un nœud vivant de ce réseau, une étoile dans une constellation d’intelligences locales de Lagos à Nairobi, du Caire à Casablanca.
Strive Masiyiwa entrevoit déjà les usages concrets de cette révolution silencieuse : des modèles d’IA capables de lire les radios pulmonaires en swahili ou en wolof, des systèmes agricoles prédictifs anticipant les pluies et les rendements selon les sols d’Afrique australe, des chatbots de santé publique dialoguant en haoussa ou en arabe maghrébin.
“Si nos langues ne sont pas présentes dans les systèmes d’IA du futur, alors nos enfants n’y seront pas non plus.”
Son avertissement sonne comme un serment, mais aussi comme un appel à la création, à inscrire l’Afrique dans le code même de l’intelligence mondiale.
Le mentor et le bâtisseur
Pour Strive Masiyiwa, l’entrepreneuriat n’est pas une course, mais une mission de vie. Il aime rappeler cette phrase de Nelson Mandela : “It always seems impossible until it’s done.” « Tout paraît impossible jusqu’à ce que ce soit accompli ».
Et d’ajouter, avec sa propre conviction : “Le succès n’est pas ce que tu possèdes, c’est ce que tu lègues.”
À travers Cassava, il prouve que l’Afrique peut créer ses propres multinationales tout en préservant sa dignité et sa vision.
“Ne construisez pas pour impressionner, construisez pour inspirer.”
Épilogue : l’homme qui allume la lumière
“Parce que c’est chez moi. Et si je n’allume pas la lumière, qui le fera ?” Son arme, ce n’est pas une épée, c’est la fibre.
Une fibre qui traverse les terres rouges d’Afrique comme un fil de foi et d’espérance.
“Technology, when used for good, is a prayer — a way to love humanity.”
Dans chaque antenne dressée, dans chaque câble enfoui, il voit une prière en action, un geste de lumière.
Aujourd’hui, cette lumière n’éclaire plus seulement sa maison, mais tout un continent.
“Les ponts ne sont pas faits pour contempler l’abîme : ils sont faits pour le franchir. Le pont technologique africain est posé ; il ne reste qu’à le traverser.”