La société civile l’a qualifiée, en 2017, de « petite Tchernobyl ». Gabès est une ville sinistrée. L’atteinte à son environnement a atteint son paroxysme en termes de laxisme et de laisser-faire. Le Groupe chimique (GCT), inauguré en 1972 pour transformer le phosphate, principale ressource naturelle nationale, en engrais chimiques, n’est plus le bienvenu dans la région, ses dégâts environnementaux et sanitaires sont qualifiés de « crimes écologiques ». Les habitants souffrent depuis de nombreuses années de ses émanations gazeuses toxiques et asphyxiantes et demandent son démantèlement immédiat. Vent debout dans les rues de Gabès, ils dénoncent le laxisme des dirigeants du GCT et des gouvernements successifs face à leurs nombreuses requêtes et protestations et en brandissant le slogan « Stop pollution », ils menacent de ne plus se taire.
Les problèmes d’asphyxie ont resurgi de nouveau en septembre dernier avec le signalement de plusieurs cas de suffocation parmi les habitants de Ghannouch. Les autorités régionales et les responsables du GCT se sont penchés, une nouvelle fois, sur le dossier de la pollution atmosphérique à Gabès afin d’identifier les causes de ces nouvelles émissions de gaz et réfléchir sur les solutions urgentes et à plus long terme. Deux semaines plus tard, le 10 octobre, plusieurs élèves du collège Chatt Essalem sont victimes d’asphyxie. Les causes sont les mêmes : des émissions de gaz toxiques dégagées par les cheminées des unités du GCT. Agacée et désabusée, la population qui n’a eu de cesse de tirer la sonnette d’alarme laisse éclater sa colère dans les rues de la ville bloquant des routes, brûlant des pneus, dénonçant une situation environnementale chaotique et un laxisme des responsables, désormais insupportable, et exigeant le démantèlement des unités industrielles désormais très anciennes et ne répondant plus aux normes de sécurité. Face à la colère grandissante et l’intrusion de certains manifestants à l’intérieur du complexe chimique, l’armée a été déployée pour sécuriser le site. La réaction du sommet de l’Etat, tonitruante, ne s’est pas fait attendre. Tout en fustigeant les manquements et les défaillances au niveau de la maintenance des équipements, le président Kaïs Saïed a sommé les ministres de l’Industrie et de l’Environnement de procéder aux réparations nécessaires dans les plus brefs délais et d’élaborer un plan stratégique visant à résoudre définitivement tous les problèmes environnementaux qui handicapent la ville de Gabès et ses environs inhérents aux pollutions (pollution atmosphérique, marine et terrestre) engendrées par les activités du GCT.
Les solutions écologiques existent
Il ne devrait pas être difficile d’établir un diagnostic complet des dysfonctionnements au sein des installations du GCT et des manquements qui en sont à l’origine dès lors que le problème est ancien et que de multiples précédents gouvernements ont commandé la réalisation d’études scientifiques et économiques et tenté d’apporter des solutions écologiques adéquates. Mais tous les efforts ont été vains. Les obstacles sont sans doute d’ordre technique, technologique et financier mais la situation sociale et sécuritaire chaotique qui a prévalu dans le pays au lendemain de la chute de Ben Ali demeure une des raisons les plus probables.
Les nombreuses années de tensions sociales, de sit-in, de grèves et de blocages de l’extraction du phosphate et de sa transformation industrielle qui ont marqué la décennie noire ont engendré de grandes difficultés financières au sein du Groupe chimique tunisien et de la Compagnie des phosphates de Gafsa. La faillite programmée de ces deux mastodontes de l’industrie tunisienne ont porté préjudice aussi bien à leurs équilibres financiers qu’aux opérations régulières de maintenance et de contrôle des installations de production du phosphate et de ses transformations chimiques. Au cours de cette décennie (2011-2021), la Tunisie a perdu son rang de leader mondial dans ce secteur stratégique. En 2017, le gouvernement en place avait promis de procéder au démantèlement du vieux complexe chimique et son remplacement par un autre plus moderne et conforme aux standards internationaux. Des promesses restées sans suite.
Ce n’est qu’en 2024 que l’exploitation du phosphate va entamer une reprise progressive. L’objectif : relancer la production afin de répondre aux engagements commerciaux, de tenter de récupérer d’anciens importants clients et d’améliorer la situation financière de la CPG et du GCT. En mars 2025, le gouvernement a adopté un programme de 5 ans (2025-2030) visant à porter la production nationale de phosphate à 14 millions de tonnes au terme du programme (contre 3,6 millions de tonnes en 2023) en vue de relancer l’économie nationale en grande difficulté. Cette augmentation de la production nationale de phosphate entraîne indubitablement une augmentation de l’activité de son corollaire, le GCT, impliquant plus de production de fertilisants et par conséquent de gaz toxiques, à l’instar du dioxyde de soufre et de l’ammoniac, sans oublier le phosphogypse qui, pendant des années, a pollué le sol et la mer de cette région du littoral tunisien.
Retrouver le rang de leader du phosphate
Les habitants de Gabès et ses environs ne sont donc pas arrivés au bout de leur peine, leurs légitimes mouvements de protestation revendiquant l’arrêt des rejets polluants et le droit à un environnement sain et viable sont écoutés par tous y compris au plus haut sommet de l’Etat, mais combien de temps devront-ils encore patienter avant de voir les cheminées cracheuses de poisons chimiques cesser de fonctionner ? Le travail à accomplir est colossal tout comme les besoins en financements, ce qui nécessite des actions urgentes pour protéger la santé des riverains et d’autres à moyen et long terme pour fermer le complexe GCT de Chatt Essalam et le remplacer par un autre plus conforme aux normes internationales de protection de l’environnement dans un autre site loin des habitations et des centres urbains. C’est là un domaine de grande priorité économique et sociale qui exige tout l’intérêt de l’Etat et l’engagement de la communauté nationale dans le cas où sa rénovation, urgente et inévitable, nécessiterait des emprunts conséquents.
La Tunisie faisait partie des principaux producteurs mondiaux de phosphate en 2010 avec une production record de 8,2 millions de tonnes. L’année suivante, cette production a chuté à 2,4 millions de tonnes. Un crash inédit que la Tunisie ne doit plus connaître au risque de s’exposer à un effondrement irréversible tant que l’économie nationale n’a pas repris des couleurs de bonne santé et diversifié ses secteurs d’activité. Toutefois, cet effort de redressement du secteur du phosphate devra être accompagné par un autre effort tout aussi important et vital dans le domaine de la protection de l’environnement et en l’occurrence dans la gestion efficace des pollutions atmosphériques à Gabès et ailleurs comme à Mdhilla.
La mise à niveau des unités industrielles aux standards environnementaux internationaux est un domaine que connaissent bien les industriels tunisiens pour avoir, certains d’entre eux au moins, participé dans les années 90 à une stratégie nationale de mise à niveau environnementale des industries tunisiennes.
La Tunisie s’y connaît bien sur le plan technique et technologique, il suffira de trouver les financements adéquats.