Par Mohamed Ben Naceur
Les multiples crises traversées par le Groupe Chimique Tunisien (GCT) – qu’il s’agisse des dégâts environnementaux à Gabès ou des conflits sociaux récurrents – ne sont pas un cas isolé, mais le miroir grossissant des dysfonctionnements profonds qui minent l’ensemble du secteur des entreprises publiques en Tunisie. Pour de nombreux analystes, l’heure n’est plus au simple colmatage de brèches : l’affaire GCT doit servir de déclencheur pour une réforme structurelle et globale des 110 établissements et entreprises à participation publique du pays.
L’urgence d’une révolution de la gouvernance et du management
Le GCT, pilier de l’économie, illustre de manière spectaculaire le manque criant de gouvernance d’entreprise moderne. L’opacité dans les prises de décision a souvent primé la compétence et la vision stratégique. Ce modèle de gestion archaïque n’est pas propre au GCT, mais se retrouve dans de nombreuses autres entreprises publiques, paralysant leur développement. La réforme doit donc impérativement commencer par la professionnalisation des Conseils d’administration, en promouvant des profils indépendants et qualifiés. Elle doit également imposer une transparence financière accrue, notamment en révisant le cadre légal pour clarifier les rôles et les indicateurs de performance.
Quand le coût de la pollution dépasse les profits : l’économie en perdition
L’aspect le plus sombre de l’affaire GCT est peut-être son bilan économique global. Au-delà des chiffres d’exportation et des recettes, une analyse sérieuse doit intégrer les coûts externes générés par l’activité du groupe. À Gabès, les études tendent à confirmer que le prix à payer en termes de santé publique (augmentation des maladies) et de dégradation de l’environnement (eutrophisation marine, impact sur la biodiversité) pourrait bien dépasser les rendements financiers nets du GCT. Si la rentabilité macroéconomique de l’entreprise devient négative, la simple survie de l’entreprise sous sa forme actuelle devient un fardeau pour l’économie nationale. Cette réalité impose à toutes les entreprises publiques stratégiques de subir une évaluation rigoureuse de leur impact socioéconomique réel.
Mettre fin au fardeau des entreprises productives en faillite
La Tunisie compte un nombre important d’entreprises publiques opérant dans le secteur productif qui, malgré leur vocation commerciale, sont économiquement en faillite. Ces entités accumulent des déficits chroniques, survivent grâce à des appuis budgétaires et représentent un fardeau injustifiable pour les finances de l’État et, in fine, pour le contribuable. Un indice de cette dépendance est d’ailleurs la proposition du projet de loi de Finances 2026 qui conseille d’accorder des exonérations pour un certain nombre de ces entreprises publiques afin de maintenir leur survie. Pour ces entreprises, dont la mission n’est plus de service public mais de production dans un marché concurrentiel, il n’existe aucune justification économique à ce que l’État continue de les maintenir à flot par de tels artifices. La réforme doit courageusement s’attaquer de front à cette situation en imposant des plans de restructuration drastiques, le désengagement de l’État ou leur liquidation ordonnée, afin d’alléger le fardeau budgétaire et de libérer des ressources pour d’autres investissements plus productifs.
Assainir les finances et clarifier les modèles économiques
Le poids financier des entreprises publiques, en particulier celles du secteur productif en déclin, est une menace pour le budget. Pour y remédier, il est essentiel d’instaurer des contrats de performance pluriannuels entre l’État et chaque entreprise publique, définissant des objectifs clairs de rentabilité et d’investissement. Il est également crucial de séparer clairement les missions de service public (subventionnées de manière transparente) des activités purement commerciales soumises à la concurrence. Parallèlement, une modernisation de la gestion des ressources humaines est nécessaire pour stabiliser le climat social, valoriser les compétences et finaliser l’intégration des employés précaires.
Ne pas avoir peur d’étudier l’option de l’ouverture du capital
Face à l’ampleur des déficits structurels et des besoins d’investissement colossaux (notamment pour l’assainissement environnemental et la modernisation technologique), la Tunisie ne peut écarter aucune solution. Il est temps de démythifier la question de l’ouverture du capital (privatisation) et de l’aborder non pas comme une idéologie, mais comme un outil de gestion stratégique à évaluer au cas par cas. Pour ces entreprises, notamment celles du secteur productif en déshérence, l’ouverture totale ou partielle à des partenaires privés pourrait s’avérer être le seul moyen d’apporter le capital, le savoir-faire managérial et la gouvernance indépendante nécessaires à leur survie et à leur performance. L’État doit donc envisager sereinement toutes les options, y compris le désengagement ciblé, pour concentrer ses ressources sur ses missions de régulation et sociales essentielles.
L’affaire GCT n’est pas seulement un dossier écologique, c’est un moment de vérité pour la gestion économique de l’État tunisien. La vitalité de l’économie nationale dépend de la capacité à saisir cette opportunité pour, enfin, assainir et moderniser son secteur public, garantissant qu’il sera un moteur de croissance et non un centre de coût et de crise chronique.