Alors que la révolution de l’intelligence artificielle redessine la carte de la puissance mondiale, la Tunisie oscille entre des éclairs de génie individuels et une inertie structurelle alarmante. En 2026, l’heure n’est plus à la théorie, mais à la survie systémique.
Par A. Kerkeni
C’est un séisme silencieux qui ne s’embarrasse pas de frontières. De la Silicon Valley aux hubs technologiques de Kigali ou de Bangalore, l’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse, c’est l’infrastructure de base de toute nation souveraine. En Tunisie, pourtant, si le mot «IA» sature les colloques et les titres de presse, la réalité sur le terrain ressemble encore trop souvent à un rendez-vous manqué.
Un capital humain qui profite aux autres
Le paradoxe tunisien est cruel. Le pays continue de former des milliers d’ingénieurs et de mathématiciens de haut vol, courtisés par les géants mondiaux. Mais faute d’écosystème capable de retenir cette «matière grise», la Tunisie subventionne indirectement l’innovation des autres. Nos talents partent construire les algorithmes de demain à Paris, Berlin ou San Francisco, tandis que l’administration locale se débat encore avec les archaïsmes du papier et des procédures bureaucratiques d’un autre siècle.
L’économie et la finance : la fin du statu quo
Avec l’essor de la finance décentralisée et des monnaies numériques de banques centrales (MNBC), le rôle traditionnel des banques tunisiennes est sur la sellette. Si elles ne pivotent pas vers une gestion prédictive et une automatisation totale de leurs services via l’IA, elles deviendront des musées financiers.
L’IA n’est plus seulement là pour détecter les fraudes, elle est là pour réinventer la création de valeur.
Éducation et santé : l’urgence absolue
Dans nos écoles et universités, la réforme ne peut plus attendre. Continuer d’enseigner selon des modèles pré-IA, c’est produire des diplômés obsolètes avant même leur premier entretien d’embauche. L’enseignement doit passer d’une transmission de savoirs statiques à l’apprentissage de la cohabitation avec la machine.
Dans la santé, le diagnostic assisté par IA et la télémédecine pourraient pallier le manque de spécialistes dans les régions intérieures. Mais où sont les serveurs, où est la donnée, où est le cadre éthique et légal ?
« En 2026, la question n’est plus de savoir si l’IA va transformer la Tunisie, mais si la Tunisie sera actrice ou simple consommatrice de cette métamorphose. »
Le défi de la souveraineté
La stratégie «Tunisie 2025-2030» évoque la souveraineté numérique. Mais la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit à coups de serveurs GPU, de data centers locaux et de simplifications administratives radicales (le fameux Startup Act 2.0 qui tarde à libérer totalement le change et les mouvements de capitaux).
Le réveil est obligatoire
Le monde ne nous attendra pas. Si les gouvernements et les décideurs ne comprennent pas que l’IA est le nouveau levier de la géopolitique, la Tunisie risque de se retrouver «colonisée numériquement», dépendante de solutions étrangères pour ses besoins les plus basiques : se nourrir (agriculture de précision), se soigner et se gouverner.
Il n’est pas trop tard, mais il est minuit moins une. La révolution est là, elle est brutale, et elle ne fera aucun prisonnier.
Voici une proposition de feuille de route stratégique pour l’Éducation et la Finance en Tunisie.
1. L’éducation : passer du «par cœur» à la «co-création»
En Tunisie, le système éducatif est encore largement basé sur la mémorisation. Or, l’IA mémorise mieux que n’importe quel humain. L’enjeu est de transformer l’élève en pilote de systèmes complexes.
Les mesures de rupture :
- L’enseignant «Prompt Engineer» : Former massivement les enseignants non pas à interdire ChatGPT ou ses successeurs, mais à les utiliser comme tuteurs personnalisés. L’enseignant devient un mentor qui valide la pensée critique plutôt qu’un simple transmetteur de savoir.
- L’apprentissage adaptatif (adaptive Learning) : déployer des plateformes nationales qui utilisent l›IA pour détecter en temps réel les lacunes d›un élève à Kasserine ou à Tunis, et lui proposer un parcours de remédiation sur mesure.
– Refonte des examens : le baccalauréat actuel est obsolète face à l’IA. Il faut évoluer vers des examens en «milieu ouvert» où l’utilisation de l’IA est autorisée pour résoudre des problèmes complexes, évaluant ainsi la capacité d’analyse et non la restitution.
Le risque : si nous ne changeons pas l’école maintenant, nous formons les chômeurs de 2030.
2. La finance : vers une «banque invisible» et algorithmique
Le secteur financier tunisien est encore trop souvent freiné par une bureaucratie de guichet et une réglementation de change rigide. L’IA peut briser ces verrous.
Les mesures de rupture :
- Le scoring de crédit par IA : Aujourd’hui, un jeune entrepreneur sans garanties immobilières n’a aucune chance d’obtenir un prêt. L’IA peut analyser des «données alternatives» (comportement de paiement, flux de trésorerie prédictifs, présence numérique) pour accorder des micro-crédits instantanés.
- L’Open Banking & API : obliger les banques historiques à ouvrir leurs données (de manière sécurisée) pour que des Fintechs tunisiennes puissent créer des services de gestion de fortune automatisés (Robo-advisors) accessibles à la classe moyenne.
- La souveraineté monétaire numérique : accélérer les tests sur le «e-dinar» (MNBC). Une monnaie numérique programmable permettrait de réduire les coûts de transaction, de supprimer le marché noir de la devise et d’automatiser la collecte de la TVA via des smart contracts.
La condition de réussite : Le «Cloud National»
Rien de tout cela ne sera possible si nos données sont stockées uniquement chez les géants américains ou chinois. La Tunisie doit impérativement investir dans une infrastructure de calcul locale (Souveraineté des données) pour que nos algorithmes financiers et éducatifs restent sous contrôle national.