Malgré des vents contraires – conflit au Proche-Orient, flambée du prix du carburant aérien impactant le coût des billets, et mois de ramadan – les trois principales destinations touristiques africaines affichent une santé robuste sur les trois premiers mois de 2026. Selon un bilan publié mi-mai, l’Égypte, le Maroc et la Tunisie ont accueilli ensemble 12,3 millions de visiteurs, soit une progression de 30,4 % par rapport à la même période en 2025. Les recettes cumulées ont atteint 8,63 milliards de dollars, en hausse de 30,2 %.
Des facteurs positifs qui compensent les difficultés
Deux événements majeurs ont stimulé le tourisme régional : l’inauguration du Grand Musée Égyptien (GME) et l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) au Maroc, disputée de fin décembre 2025 à mi-janvier 2026. Ces temps forts ont permis d’absorber une partie des effets négatifs liés aux tensions géopolitiques et à l’augmentation des coûts de transport.
Toutefois, l’inquiétude persiste pour la suite. La poursuite du conflit et la flambée du kérosène – dont la tonne est passée de 800 à environ 2 000 dollars entre mars et avril – ont contraint des compagnies aériennes à relever leurs tarifs et à annuler certaines liaisons jugées peu rentables. En Europe, qui dépend à 40 % des importations pour ce carburant, une pénurie menace, ce qui plonge voyagistes et transporteurs low cost dans l’incertitude. L’IATA prévoit une hausse de 20 à 40 % du prix des billets cet été.
Les touristes eux-mêmes adoptent une attitude attentiste, craignant que l’envolée des prix du carburant et des transports ne réduise leur pouvoir d’achat. Les réservations pour le printemps et l’été ont déjà fléchi sur plusieurs destinations nord-africaines.
L’Égypte affiche la meilleure dynamique
Contre toute attente, l’Égypte réalise le meilleur score. Alors que les experts redoutaient un effondrement de sa fréquentation en raison de la guerre à ses portes, le pays a accueilli 5,6 millions de touristes au premier trimestre 2026, contre 3,9 millions un an plus tôt, soit une augmentation de 43,5 %. Rien qu’en mars, 2,2 millions de visiteurs ont été enregistrés. Plusieurs facteurs expliquent cette prouesse : le maintien de l’ouverture de l’espace aérien égyptien, la continuité des vols d’EgyptAir, et le report de nombreuses compagnies du Golfe vers les aéroports égyptiens. Par ailleurs, l’inauguration en novembre 2025 du Grand Musée Égyptien, le plus grand musée archéologique du monde dédié à une seule civilisation avec ses 100 000 pièces, a donné un coup de projecteur exceptionnel à la destination. La dépréciation de la livre égyptienne a également renforcé l’attractivité prix. Les recettes touristiques ont atteint un niveau record de 5,1 milliards de dollars (34 % de hausse), avec une dépense moyenne par touriste de 911 dollars.
Pour 2026, l’Égypte vise 21 millions de touristes (contre 19 millions en 2025) et maintient son objectif de 30 millions à l’horizon 2030. Des projets d’infrastructure sont lancés, comme le complexe « Monte Galala Towers & Marina » à Aïn Sokhna (investissement de 1,1 milliard de dollars). Toutefois, le ministre du Tourisme a prévenu que les arrivées d’avril ont chuté d’environ 16 % par rapport à avril 2025, signe que le conflit pourrait peser sur la saison estivale.
Le Maroc : recettes en forte hausse
Le Maroc a accueilli 4,3 millions de touristes au premier trimestre 2026, en hausse de 7 % sur un an. La performance a été portée par un mois de mars dynamique (+18 %), après un mois de janvier poussif (+3 %) et un mois de février en léger repli (-2 %). Plusieurs éléments expliquent cette bonne tenue : la diversification des marchés, le renforcement des dessertes aériennes, l’amélioration des capacités d’accueil, et l’effet d’entraînement de la CAN. Certains analystes estiment que le Maroc a aussi capté une partie des touristes initialement destinés au Moyen-Orient (les Russes, par exemple, ont afflué vers Marrakech). Les nuitées ont explosé dans plusieurs villes en janvier (+42 % à Rabat, +36 % à Casablanca, +31 % à Tanger). Les recettes touristiques ont bondi de 23,5 % pour atteindre 31 milliards de dirhams (3,1 milliards de dollars), avec une dépense moyenne par visiteur de 721 dollars – un signe de la montée en gamme et de la diversification de l’offre. La ministre Fatim-Zahra Ammor a salué une dynamique « de plus en plus importante sur les écosystèmes locaux ». Objectif pour 2026 : 22 millions de visiteurs, sur la lancée des 19,8 millions de 2025, avec un horizon 2030 à 26 millions, dans la perspective de la Coupe du monde de football.
La Tunisie: baisse des arrivées maghrébines
La Tunisie, elle, déçoit. Avec 1,5 million de touristes au premier trimestre 2026, le pays enregistre un repli de 1,9 % par rapport à la même période de l’année précédente. Cette contre-performance est essentiellement imputable à la chute des visiteurs maghrébins (-5,2 %), et tout particulièrement des Libyens (-13,2 %). Les Algériens et Libyens représentaient plus de 76 % des arrivées en janvier 2026. Le ramadan (février-mars) a mécaniquement réduit les déplacements. Surtout, des mesures algériennes restrictives ont pesé : limitation des bus de tourisme à ceux de moins de dix ans disposant d’une autorisation internationale, et renforcement du contrôle de l’allocation touristique de 750 euros (pour lutter contre la revente de devises et le non-respect de la durée minimale de sept jours). En 2025, l’Algérie avait pourtant envoyé 4 millions de touristes en Tunisie (+14,6 %), soutenus par le relèvement de l’allocation à 750 euros.
En revanche, la fréquentation européenne a progressé de 9,2 %, tirée par les Allemands (+31 %), les Italiens (+16,7 %) et les Français (+4,5 %). Les recettes touristiques n’ont augmenté que de 4,6 % pour atteindre 1,45 milliard de dinars tunisiens (428 millions de dollars). La dépense moyenne par touriste est très faible : seulement 285 dollars, conséquence d’un modèle dominé par le balnéaire et les formules « tout compris » qui profitent peu à l’économie locale (70 % de tourisme de masse). Pour la suite, la Tunisie espère malgré tout attirer entre 11,5 et 12 millions de visiteurs en 2026, mais les annulations de réservations pour la saison estivale se multiplient, et la hausse du kérosène pourrait aggraver la situation.
Si le bilan global du premier trimestre reste flatteur (plus de 30 % de croissance des arrivées et des recettes), l’avenir est assombri par l’instabilité géopolitique et la flambée des coûts de transport. Les experts recommandent aux pays nord-africains de renforcer leur promotion sur les marchés européens en mettant en avant leur proximité, leur stabilité, leur sécurité et leur offre diversifiée, afin de se poser en alternatives crédibles face aux destinations jugées risquées.