Une décennie s’est écoulée depuis que le paysage médiatique et militant tunisien a perdu l’un de ses piliers les plus solides. Le 29 mai 2016, Néjiba Hamrouni s’éteignait, laissant derrière elle le souvenir impérissable d’une femme d’acier, d’une plume intègre et d’une syndicaliste hors pair.
Dix ans après sa disparition, sa mémoire reste le phare qui guide les générations actuelles de journalistes en quête d’indépendance.
Célébrer ce dixième anniversaire, c’est se souvenir de la trajectoire d’une femme qui n’a jamais fléchi face au pouvoir politique, qu’il soit dictatorial ou post-révolutionnaire.
En août 2009, face au « coup d’Etat syndical » orchestré par le régime de Ben Ali pour soumettre le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), Néjiba Hamrouni a courageusement incarné le refus du compromis. Avec une poignée de confrères, elle est restée dans la légitimité, dénonçant sans relâche le harcèlement policier.
Elue en 2011 première femme présidente du SNJT, elle est devenue le visage de la résistance face aux tentatives d’hégémonie de la Troïka. Face aux campagnes de dénigrement et aux attaques parfois sexistes ou racistes, sa réponse a toujours été institutionnelle et collective : le déclenchement de deux grèves générales historiques en 2012 et 2013.
En ce dixième anniversaire, le bilan de son héritage légal et moral est plus crucial que jamais. C’est sous sa direction et par sa pression constante que la Tunisie a activé les décrets-lois 115 et 116. Ces textes, qui interdisent l’emprisonnement des journalistes pour leurs écrits et protègent le secret des sources, constituent aujourd’hui encore le socle juridique fondamental de la presse libre en Tunisie.
Néjiba Hamrouni a lutté pour la mise en place de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA). En imposant une instance constitutionnelle pour réguler l’audiovisuel, elle a sorti le secteur des médias du giron exclusif du ministère de l’Intérieur ou du Premier ministère avant que cette instance indépendante ne soit marginalisée, vidée de sa substance et suspendue de facto, replaçant la régulation sous le contrôle direct du pouvoir.
Dix ans après : Pourquoi sa voix manque-t-elle aujourd’hui ?
« La liberté de la presse n’est pas un privilège accordé aux journalistes, c’est le droit du citoyen à l’information. » – Cet adage, que Néjiba Hamrouni défendait avec ferveur, résonne de manière particulièrement vibrante aujourd’hui.
Toutefois, l’évocation du décret 54 prend une résonance tragique en ce jour anniversaire. Il est impossible de commémorer les dix ans de la disparition de Néjiba Hamrouni sans mesurer le gouffre qui sépare les acquis qu’elle a si chèrement défendus de la réalité actuelle du secteur médiatique tunisien.
Promulgué en septembre 2022 sous couvert de lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication, le décret-loi numéro 54 est rapidement devenu une arme de répression massive contre la liberté d’expression. Son fameux article 24, qui prévoit des peines allant jusqu’à dix ans de prison pour la diffusion de ce que les autorités qualifient de fausses nouvelles, a instauré un climat de terreur et d’autocensure que la Tunisie croyait avoir définitivement enterré avec la dictature de Ben Ali.
Ce texte liberticide est venu méthodiquement démolir l’édifice juridique pour lequel Néjiba Hamrouni s’est battue jusqu’à son dernier souffle. Là où le décret 115 interdisait l’emprisonnement des journalistes et sanctuarisait la protection des sources, le décret 54 permet aujourd’hui de poursuivre n’importe quel professionnel de l’information ou citoyen critique pour une simple opinion exprimée sur les réseaux sociaux ou sur un plateau de télévision.
En l’espace de quelques années, ce décret a fait basculer le secteur des décennies en arrière, effaçant d’un trait de plume les sacrifices de toute une génération de militants.
La mémoire de Néjiba Hamrouni ne doit pas être une simple nostalgie, mais un cri de ralliement. Si elle était encore parmi nous, sa voix puissante et son courage indomptable résonneraient sans doute dans les rues de Tunis pour exiger l’abrogation immédiate de ce décret liberticide. Commémorer sa disparition aujourd’hui impose de reprendre son flambeau pour refuser que la peur ne dicte à nouveau la loi au quatrième pouvoir.
Paix à son âme.