Trente-cinq personnes, dont le chef du parti islamiste «Ennahdha», Rached Ghannouchi, ont été condamnées à des peines allant de dix ans de prison à la perpétuité, pour constitution d’une organisation terroriste impliquée dans les assassinats politiques pendant la décennie de braise et participation à pareil réseau criminel.
Il faut reconnaître que pendant dix ans de mobilisation islamiste, au pouvoir, dans les médias et dans la rue, le peuple tunisien a payé le prix de son aveuglement et ses élites la facture de leur fainéantise intellectuelle. Ce constat alarmant n’a pas empêché plusieurs de nos intellectuels de continuer, jusqu’à présent, à se prêter à des jeux de posture, sans vraiment se rendre compte qu’ils perdaient ainsi leur crédibilité. Troublante aura été la complaisance de plusieurs «bien-pensants» qui semblent tolérer la montée des islamistes au pouvoir quand ils ne la célèbrent pas. Malheureusement, ils confondent démocratie et islamisme. En vérité, ce n’est qu’une cruelle collision d’agendas, qui donne à voir toute l’étendue du cynisme et de la duplicité d’une grande partie de nos élites. En matière d’islamisation dans notre pays, plusieurs «intellectuels» assument, encore, un risque forcément très élevé, celui de l’ambiguïté. Mais qu’arrive-t-il donc à notre intelligentsia ? A-t-elle perdu la tête, la raison, l’appartenance à un pays trois fois millénaire, carrefour de civilisations et de divers mouvements réformistes et modernistes ? Ne se rend-elle pas compte qu’elle dessert l’identité tunisienne en soutenant, au nom de ses fantasmes, les terroristes ? Cette conception, qui traduit les notions djihadistes en notions libertaires afin d’établir des normes soi-disant «démocratiques» dans notre société, a saccagé non seulement le vulnérable processus démocratique naissant, mais aussi l’héritage moderniste de l’élite tunisienne à travers l’histoire.
Derrière la volonté délibérée des islamistes de brandir des slogans «éthiques» francs et sans ambiguïté, on découvre de sauvages obscurités dont chacun voudrait bien éviter la vue, comme ces assassinats politiques ignobles qui ont transformé notre pays, pendant une décennie, en base arrière du terrorisme islamiste mondial. Il ne suffit pas de faire triompher une «bonne conscience religieuse» dans des rapports qui ne peuvent plus tromper personne. Car en passant d’une théorie qui consiste à conserver l’image trompeuse d’un parti islamiste attaché aux valeurs de défense des droits de l’homme, à la réalité d’une complicité avec les Djihadistes, ces rapports risquent de perdre leur innocence pour laisser place au soupçon.
Nous avons appris à l’école que la vocation première de l’État est de protéger les citoyens, non seulement des risques qu’ils encourent, mais de tout ce qui, de près ou de loin, est dangereux et destructif. Il faut, donc, que la justice trouve sa vraie place, ni servante ni maîtresse, permettant une paix sociale qui s’opère d’une façon respectueuse de l’égalité des droits de tous.
La justice a finalement rendu son verdict dans une affaire qui a choqué, indigné et scandalisé les Tunisiens par son caractère odieux, atroce et horrible. Mais il est urgemment nécessaire, dans ce contexte, de créer des canaux de communication entre les citoyens et les acteurs dans cette «lointaine planète justice». Car c’est en se repliant sur eux-mêmes qu’ils alimentent les idées fausses et la défiance vis-à-vis de l’institution judiciaire. Cette ouverture participe au bon fonctionnement de la justice dans la mesure où elle peut contribuer à renforcer la confiance des citoyens dans l’appareil judiciaire tout entier.