Le cinéma tunisien a encore gagné son pari et ne cesse de le prouver. Le Rotterdam Arab Film Festival a décerné le Bronze Hawk au film » Exil » de Mehdi Hmili. Une reconnaissance internationale de plus pour une œuvre qui depuis sa sortie ne cesse de faire parler d’elle. Et c’est peut-être là la meilleure définition d’un grand film.
Exil raconte l’histoire d’un ouvrier de » Fouledh » la plus grande aciérie du pays située à Menzel Bourguiba, survivant à une explosion qui coûte la vie à son ami et il se retrouve avec un éclat de métal dans la tête. En cherchant à comprendre les circonstances de ce drame, il découvre un système de corruption qui dépasse largement les murs de l’usine. L’histoire est simple à résumer. Le film ne l’est pas.
Ce qui frappe dès les premières minutes, c’est le lieu. Tout semble partir de là. Cette usine, sa puissance visuelle, le feu, le métal, le bruit, la fatigue des corps. L’environnement industriel n’est pas seulement un décor mais aussi une présence permanente qui accompagne le récit. Chaque espace semble chargé de mémoire, de tension et de danger. Les flammes, les machines et les structures métalliques construisent une atmosphère lourde. Cette immersion donne au film une authenticité particulière et ancre son histoire dans une réalité sociale bien concrète. Au fil du récit, le film aborde plusieurs thèmes qui dépassent le simple drame. Après la perte de son ami, le personnage principal refuse d’oublier et cherche à comprendre ce qui s’est réellement passé. Cette quête de vérité nourrit le suspense tout au long du film et pousse le personnage à aller toujours plus loin dans ses recherches. À travers son regard Mehdi Hmili évoque le silence, les rapports de force et le sentiment d’impuissance que peuvent ressentir ceux qui se retrouvent seuls face à un système plus fort qu’eux. Le film questionne les limites de la patience humaine lorsque les réponses se font attendre et que la vérité semble hors de portée. À mesure que la frustration grandit la colère s’installe et laisse place à une rage de plus en plus profonde. Lorsque les responsables paraissent inaccessibles, le désir de vengeance n’est jamais très loin. Sans en faire son sujet principal, Exil explore avec subtilité cette frontière fragile entre la quête de justice et la tentation de se faire justice soi-même montrant comment la douleur, la colère et le sentiment d’abandon peuvent transformer un homme et influencer ses choix.
Sur le plan de l’image le travail est remarquable. Les teintes rouillées et les nuances d’orange brûlé ne relèvent pas d’un simple choix esthétique. Elles participent pleinement à l’identité visuelle du film et renforcent l’impression d’un univers marqué par la chaleur et la dureté du quotidien. La caméra reste discrète. Elle observe, insiste parfois mais ne cherche jamais à embellir la réalité ni à détourner le regard des failles.
Les plans larges sur le paysage industriel ne sont pas là pour impressionner. Ils plongent le spectateur dans un monde à la fois familier et étrange où les hommes paraissent minuscules face à l’immensité du système qui les entoure. Cette mise en scène traduit avec efficacité le sentiment d’impuissance qui traverse le film.
Ghanem Zrelli porte le récit avec une justesse remarquable et ce morceau de métal logé dans sa tête n’est pas qu’une blessure physique. Il devient une métaphore puissante de la corruption. Quelque chose qui s’infiltre, qui ronge de l’intérieur silencieusement jusqu’à épuiser le corps et l’esprit.
Exil est un film difficile oui, inconfortable. Son rythme est parfois lent et il ne cherche jamais à divertir, mais il laisse quelque chose derrière lui : une image, une question, un malaise ou une réflexion qui continuent d’habiter le spectateur bien après la fin de la projection.
Ce n’est pas seulement un film que l’on regarde. C’est un film qui se ressent et qui laisse une trace durable.
Avec Exil, Mehdi Hmili montre une fois de plus qu’il fait partie des réalisateurs tunisiens les plus importants de sa génération qui choisissent des sujets difficiles, refuse les chemins faciles et construit une œuvre reconnue bien au-delà de nos frontières. Le Bronze Hawk de Rotterdam est une belle preuve.
Khouloud Azzabi