Fadéla M’Rabet, née Abada, voit le jour en 1936 à Skikda, une ville de la côte est algérienne. Elle est issue d’un milieu instruit ; son père oulémiste et ami proche de Ben Badis est formé à la mosquée Zitouna en Tunisie. Fadéla fait ses études primaires et secondaires à Skikda, puis à Constantine. En 1954, son père l’envoie en France poursuivre des études supérieures en sciences à Strasbourg, pour devenir docteur en biologie.
En 1962, elle revient en Algérie et exerce comme enseignante de sciences naturelles, dans un lycée à Alger et elle collabore à la radio nationale algérienne ; elle apporta sa ferveur de jeune femme aux émissions qu’elle animait à la chaîne III avec son mari Maurice Tarik Maschino qui souligne dans son livre, L’Algérie toujours (2012, p132), que « Fadéla participait très activement à nos émissions de radio et sa présence donna une nouvelle impulsion au Magazine de la jeunesse ». En rejoignant cette émission, Fadéla essaie par tous les moyens de faire entendre la voix des femmes algériennes opprimées, surtout les plus jeunes. « A travers une émission de radio, j’ai tenté de donner la parole aux jeunes filles qui vivaient dans des conditions lamentables… », confie-t-elle à une journaliste d’El Watan en 2005. Dans le récit autobiographique Le voile du silence, Djura écrivait au sujet de ces émissions de Fadéla M’Rabet : « […] Un jour, à la radio algérienne, une femme avait fait une émission là-dessus. Elle avait donné aux fiancées contraintes la possibilité de s’exprimer en direct. Ce fut dramatique […] L’émission avait été immédiatement interrompue et la journaliste expulsée. »
Interdite d’antenne, elle s’oriente vers l’écriture ; elle publiera deux essais en 1965 et en 1967. C’est ainsi que Fadéla M’Rabet devient l’une des écrivaines, pour ne pas dire la première, à défendre les droits des femmes algériennes d’une façon on ne peut plus claire. Poussée à l’exil, elle rejoint la France en 1971, pour devenir maître de conférences et exercer comme praticienne des hôpitaux Broussais Hôtel-Dieu à Paris. Après une longue éclipse, elle renoue avec l’écriture et l’édition, en publiant en 2003 Une enfance singulière, son premier récit autobiographique. Depuis, plusieurs récits – parfois des récits-essais – se succèdent, et ce, durant une quinzaine d’année ; le dernier, intitulé Le Bonheur d’être Algérien, sera publié en 2019. Quatre ans après la disparition douloureuse de son mari Maurice Maschino, Fadéla M’Rabet décède à Paris le 13 mai 2025.
Parcours de l’écrivaine à travers des textes choisis
Dans les années soixante, Fadéla M’Rabet publie deux essais chez François Maspero. Les deux ouvrages, présentés sous forme de cahiers – l’auteure elle-même les qualifie de « dossiers ») – traitent de la question de la femme dans l’Algérie postindépendance. Les Algériennes en 1967 vient pour compléter La femme algérienne publié en 1965 ; c’est pourquoi François Maspero les réunit en 1979 dans un même livre. Les deux « dossiers », tels que les présentent les éditions Maspero, s’appuient sur les correspondances (les lettres ainsi que les appels téléphoniques) des auditrices des émissions animées par Fadéla M’Rabet sur les ondes de la chaîne III algérienne. Les témoignages de quelques médecins et les avis de psychologues sont insérés dans les textes, mais les commentaires personnels et les points de vue de l’auteure s’imposent, pour ne pas dire imposés, à chaque fois. Les deux « dossiers » mettent en avant la condition féminine en Algérie, en dénonçant la situation critique des femmes algériennes, notamment les jeunes filles qui subissent les contraintes d’une « tradition » et une « religion » conçues par et pour les hommes. Dans ces deux essais, qui constituent un réquisitoire contre « la domination masculine », Fadéla M’Rabet dresse un tableau noir de la situation des droits des femmes en Algérie après l’indépendance du pays. M’Rabet va jusqu’à accuser les hommes, notamment les responsables politiques, de « trahir » les femmes qui ont participé à la révolution et contribué ainsi au processus de libération du pays. Cet engagement de Fadéla est sanctionné d’un lynchage médiatique et d’un exil forcé…
Après trente années d’éclipse, Fadéla M’Rabet renoue avec l’écriture. Les retrouvailles sont fêtées par la parution, en 2003 chez Balland et Dalimen, de son livre Une enfance singulière. Cet ouvrage représente un tournant, pour ne pas dire le point de départ, dans le processus de transmission de la mémoire que l’auteure entreprend à travers l’acte d’écriture.
Dans un récit autobiographique où Djedda est le personnage central, Fadéla M’Rabet se raconte en mettant en lumière le monde de son enfance, en mettant en valeur les hommes ainsi que les femmes qui l’ont marquée, en particulier cette grand-mère que la narratrice célèbre tout au long de son récit : de la première page en lui disant « Djedda, tu réussis à être toujours au centre de ma joie », jusqu’à la dernière page, plutôt la dernière phrase où elle écrit : « Le tout mêlé au khôl, au henné et aux foulards multicolores de Djedda, qui m’a montré que la vie est plus importante que les hommes ». La grand-mère à laquelle la narratrice s’identifie, représente la mémoire et l’identité ; elle est aussi l’école de la vie, celle de l’apprentissage et de la construction personnelle, une réalité que Fadéla reconnaît expressément : « Elle m’a donné un magnifique exemple de réalisation personnelle par l’activité sociale qui fut la sienne ». Dans un récit qui rassemble les souvenirs de son enfance, l’auteure/narratrice Fadéla tente de re-présenter l’univers où elle a grandi, elle fait appel à sa mémoire pour ressusciter son vécu quotidien, afin de revivre et faire vivre ses aventures personnelles. La nouvelle du décès de la grand-mère, qui inaugure le récit, permet à la narratrice de remonter à son passé lointain : à travers ce personnage qu’elle vénère sans cesse, ainsi que son entourage familial sacralisé, elle nous fait voyager dans l’Algérie des années quarante, celle de son enfance, aux dernières années de la période coloniale. Les récits, embellis à chaque fois de passages descriptifs, s’entremêlent pour donner lieu à un seul qui retrace tout un pan de l’histoire personnelle et familiale, mais aussi du groupe social de l’auteure/narratrice. Dans une enfance singulière, Fadéla M’Rabet a su trouver « les mots pour le dire » : dire les maux des femmes qui « ont peuplé » son enfance, raconter cette enfance parmi plusieurs enfances non racontées, célébrer une Djedda entre beaucoup de grands-mères méconnues, faire entendre la voix de tant de femmes algériennes non entendues…
En 2005, c’est « la venue à l’écriture » d’Une femme d’ici et d’ailleurs, un deuxième récit qui permet de poursuivre le processus de transmission de la mémoire individuelle et collective. Là encore, les récits s’entremêlent : quelques histoires de son enfance en Algérie, des aventures de sa jeunesse à Strasbourg, la cérémonie de son mariage dans le Sahara algérien et les découvertes durant ses déplacements au cœur de l’Afrique. Le cheminement autobiographique se prolonge, mais contrairement à son premier récit qui porte uniquement sur son enfance, celui-ci se penche beaucoup plus sur une autre partie – pas des moins importantes – de sa vie, celle de sa jeunesse. Dans ce livre, les récits nous emmènent d’un lieu à l’autre, d’une époque à une autre ; du monde de la femme d’ici à celui de la femme d’ailleurs : de l’Algérie la terre des ancêtres à la France le pays de l’exil, de Skikda la ville natale et de l’école primaire à Strasbourg la ville d’accueil et des études universitaires, d’une enfance singulière à une étudiante particulière, de Djedda la grand-mère modèle à Fadéla la jeune disciple, de l’enfant insoucieuse et innocente à l’adulte insoumise et militante. Dans un livre qui peut se lire comme un récit de voyage, dans l’espace mais aussi dans le temps, l’auteure/narratrice semble se chercher à travers ses souvenirs, elle continue la quête identitaire entamée dans son premier récit. Mais, pendant ses déplacements, l’écrivaine qui vit ici et ailleurs récolte les témoignages des femmes d’ici et celles d’ailleurs, pour en faire des analyses, une sorte d’examen psychologique de la société, et nous livrer, enfin, son point de vue sur la condition féminine en Algérie et là-bas. Une femme d’ici et d’ailleurs est un texte autobiographique qui rassemble des récits entrelacés dans une forme éclatée : elle va de la nostalgie qui réveille la mémoire au futur qui inspire tous les espoirs, en passant par un présent de tous les déboires…
Se servant du café comme élément déclencheur d’un autre voyage dans l’espace et le temps, Fadéla M’Rabet poursuit son projet autobiographique, en inscrivant la mémoire individuelle et collective dans le texte littéraire. Cette fois-ci, le livre s’intitule Le café de l’Imam (Dalimen 2011), en référence à une tasse de café servie par un imam à la mosquée de Sarajevo, lors d’un voyage de travail (reportage) effectué par la journaliste/narratrice. A travers ses souvenirs partagés, elle nous emmène d’un café (lieu public) à l’autre, en suivant l’odeur du café (sa boisson préférée). Elle sillonne ainsi plusieurs capitales du monde, en particulier celles des pays d’Europe et d’Asie, les plus marquées par la civilisation musulmane. Dans ce récit, le café semble être un motif, sinon un moyen employé par l’auteure/narratrice afin de se réintroduire, et nous introduire simultanément, dans l’univers de sa mémoire. C’est une sorte de prétexte pour évoquer des expériences vécues, une manière de se raconter et de raconter les autres, raconter son histoire avec le café, mais aussi ses histoires dans les cafés. Le café semble ainsi avoir tous les aspects de « La madeleine de Proust », si nous nous référons, bien sûr, à ce langage commun qui qualifie, comme telle, toute chose qui replonge une personne dans son passé, notamment son enfance. Ou encore celui qui considère, comme tel, tout fait qui provoque un état de réminiscence qui rappelle le cas du narrateur dans le roman A la recherche du temps perdu de Macel Proust. Dans Le café de l’Imam, la narratrice Fadéla évoque, quoique brièvement, les souvenirs de son enfance, à l’instar d’un après-midi d’été dans le patio de « la maison de Djedda », autour d’un café qui s’impose dans « un plateau de cuivre posé sur la meïda devant les femmes de la maison » qui se défoulaient afin d’oublier les contraintes de la vie quotidienne. C’est donc le café, cette boisson psychotrope et stimulante, qui est le fil conducteur du récit, il paraît comme une machine magique, celle qui transporte la narratrice, nous avec, dans l’espace et dans le temps. Cet élixir permet à l’imaginaire de Fadéla de surfer librement entre le présent et le passé, il fait venir, ou plutôt fait revenir, à son esprit des sensations et des émotions, pour revivre ainsi les moments forts qui ont marqué son existence…
En 2012, Fadéla M’Rabet publie Une salle d’attente, où elle dépeint l’Algérie des années 2000, celle d’une transition difficile après la décennie noire. Une Algérie qui, d’après elle, « devient de plus en plus étrangère aux anciens », mais qui « n’est pas celle des jeunes » aussi, une Algérie d’un présent enterré et de « l’espoir bafoué ». Dans cet ouvrage, Fadéla M’Rabet semble faire l’autopsie d’un pays en décadence continuelle, à cause d’une « indépendance confisquée », pour ne pas reproduire Ferhat Abbes. Une salle d’attente est une œuvre où l’essai est greffé sur le récit. Autrement dit, ce livre se situe entre les deux genres : une sorte de témoignage qui regroupe des émotions et des réflexions, un récit qui raconte des histoires en évoquant des souvenirs lointains, mais aussi un essai, chargé d’analyses et de points de vue sur des sujets qui préoccupent la société algérienne. Certes, les réflexes et l’esprit de l’essai reviennent considérablement, mais l’écriture autobiographique reste toujours apparente. Après une longue réflexion sur la littérature par M’Rabet l’essayiste, Fadéla la narratrice évoque la maison familiale de Skikda pour raconter deux femmes importantes, en l’occurrence sa mère et sa grand-mère « Djedda, incarnation de l’Algérie, son alliée et sa modératrice ». Elle retrouve le monde de son enfance afin de se ressourcer, elle remonte aux origines pour s’armer de la force et du courage de sa grand-mère Djedda, pour se nourrir de la patience et de la résistance de sa mère Yemma. A travers ce retour à l’enfance, Fadéla M’Rabet semble se réfugier dans cet univers familial idéalisé, pour surmonter ses craintes provoquées par la situation « critique » d’une Algérie qui, d’après elle, souffre de « trois sources d’aliénation : le pouvoir patriarcal, le pouvoir colonial, le pouvoir postcolonial ». Dans ce livre aussi, l’essayiste/narratrice n’oublie pas de mettre en évidence la condition féminine en Algérie, le sujet qu’elle semble maîtriser le plus, vu sa récurrence dans ses œuvres…

Fadéla M’Rabet, l’écrivaine ignorée par la critique scientifique et universitaire
A l’exception d’Une enfance singulière sur lequel portaient deux mémoires de master (2015, 2022) et un magistère (2011), intitulé « Le discours féministe dans une enfance singulière de Fadéla M’Rabet », rares sont les travaux de recherche sur son œuvre. Aucun de ses livres, ni les deux essais de la période postindépendance ni ses récits autobiographiques des années 2000, ne fait l’objet des travaux réalisés par les chercheurs universitaires et encore moins les ouvrages publiés par les spécialistes de la littérature et des écritures francophones au Maghreb, à l’instar de Charles Bonn et Jean Déjeux. Ce dernier ne lui réserve aucun passage dans son ouvrage posthume La littérature féminine de langue française au Maghreb (Karthala 1994) ; même dans le dictionnaire des auteurs, ainsi que la bibliographie des œuvres qui accompagnent et clôturent cet ouvrage, le nom de Fadéla M’Rabet ne figure pas. Contrairement à la majorité des écrivaines algériennes, le manque, sinon l’absence, de travaux scientifiques approfondis sur son œuvre, est donc flagrant : hormis une thèse de doctorat (2025), qui analyse la mémoire dans un corpus de six ouvrages de la défunte écrivaine et une autre (2020) qui met en évidence le « Je » de l’énonciation chez trois écrivaines dont Fadéla M’Rabet, on ne trouve pas de recherches scientifiques sur son œuvre, et encore moins des ouvrages qui lui sont consacrés. Néanmoins, Zineb Ali-Benali réserve à Fadéla M’Rabet une section – si petite soit-elle – dans une étude, L’essai, publiée dans Diwan d’inquiétude et d’espoir, La littérature féminine algérienne de langue française, un ouvrage collectif sous la direction de Christiane Chaulet Achour. Des entretiens et des articles de presse présentaient, à chaque fois, un livre de Fadéla M’Rabet qui venait de paraître…
Les académiciens et les universitaires semblent ignorer l’écrivaine et son œuvre. Fadéla M’Rabet serait-elle une écrivaine aussi complexe que l’essai, un genre que le théoricien littéraire peine à définir ? Certes, M’Rabet ne choisit pas d’écrire le genre littéraire le plus lu, qu’est le roman, celui qui intéresse le plus les critiques et les universitaires, mais elle est incontestablement l’une des écrivaines, pour ne pas dire la première, à écrire la condition féminine, de manière explicite et directe, en optant pour l’essai, un genre complexe et difficile à cerner, au moment où les écrits féminins algériens, ou plutôt les écrits de femmes algériennes, étaient rares et/ou anonymes. Elle est l’une des femmes, pour ne pas dire la seule, à parler ouvertement de la question de la femme dans l’Algérie postindépendance : la première écrivaine à rappeler à l’ordre, directement, les responsables du pays au lendemain de l’indépendance du pays, en matière de droits des femmes… La seule femme, en sa qualité de jeune journaliste à la radio chaîne III algérienne, à donner la parole aux jeunes filles algériennes de l’époque, pour raconter leur(s) histoire(s) et se consoler de leur(s) déboire(s), la seule à les inviter à dire leurs maux et faire entendre leur mot…
C’est pourquoi nul ne peut nier que Fadéla M’Rabet, la journaliste et l’écrivaine, à travers l’essai et le récit, a su inscrire la mémoire féminine algérienne dans le texte littéraire, elle a pu faire entendre la voix de ces femmes qui meurent en silence, elle a réussi, en dépit de tous les obstacles, à montrer une voie à de jeunes filles algériennes en détresse…
Ghezali Nait Amara (Abdelkrim), Enseignant universitaire, Algérie