Lorsque l’Iran affirme être en mesure de contrôler le trafic dans le détroit d’Ormuz, et que les États-Unis ainsi que d’autres pays refusent de reconnaître cette affirmation, le différend ne porte pas sur un passage maritime en particulier, mais sur une question plus profonde qui touche au cœur même du système international : qui gouverne réellement le monde ? Est-ce la norme juridique ou l’équilibre des pouvoirs ? La réponse à cette question révèle que le droit international, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’est qu’une fine couche recouvrant une réalité façonnée par les grandes puissances.
Ce sont les vainqueurs qui ont écrit les règles
Pour comprendre cette paradoxale situation, il faut remonter au moment fondateur du système international contemporain, en 1945. Le système issu de la Seconde Guerre mondiale n’a pas été construit sur une neutralité juridique abstraite, mais sur un principe politique explicite : ce sont les vainqueurs qui fixent les règles. Ce sont les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Union soviétique qui ont rédigé la Charte des Nations unies, instauré le système de sécurité collective, établi le principe de l’interdiction de l’acquisition de territoires par la force, défini la notion d’agression et fondé le système des droits de l’homme.
Cependant, ces règles n’ont pas été rédigées dans un vide éthique, mais de manière à servir les intérêts de leurs auteurs. Ils les ont rédigées de manière à les rendre contraignantes pour les autres, tout en se réservant une large marge de manœuvre pour s’en écarter lorsque cela s’avère nécessaire. C’est ainsi que le droit international est né, chargé dès son origine d’une contradiction structurelle: il prétend à l’universalité, mais sert la particularité de la force.
Le veto : l’expression explicite de la politique de la force
Cette contradiction se manifeste le plus clairement dans le droit de veto. Le fait que cinq États aient le pouvoir de bloquer n’importe quelle décision internationale — quelle que soit sa légitimité juridique ou morale — signifie que l’application du droit international n’est pas une question de principe, mais qu’elle dépend des rapports de force au sein du Conseil de sécurité.
Le veto n’est pas une faille du système, mais le système lui-même : un mécanisme codifié garantissant que le droit ne s’applique que lorsque la force le permet. Le droit n’est pas abrogé, mais il est suspendu de manière tout à fait légale lorsqu’il se heurte aux intérêts des grandes puissances. Il en résulte que le droit international est appliqué à la lettre aux plus faibles, tandis qu’il devient une question facultative pour les plus puissants.
La force crée les faits sur le terrain, puis vient le droit
Depuis 1945, la pratique internationale a démontré que la force militaire et économique est ce qui détermine quelles dispositions du droit sont appliquées et lesquelles sont ignorées. Les États-Unis sont ainsi intervenus militairement à des dizaines de reprises en dehors de tout mandat onusien clair, de l’Amérique latine à l’Asie, jusqu’à l’invasion de l’Irak en 2003, et plus récemment le kidnapping du président du Venezuela. L’Union soviétique, puis la Fédération de Russie, ont recouru à la force dans leur périmètre stratégique, comme lors de l’annexion de la Crimée en 2014. La France et la Grande-Bretagne ont quant à elles conservé un rôle militaire actif hors de leurs frontières. Dans tous ces cas, personne n’a pu contraindre ces États à respecter le droit international ; ils n’ont été ni sanctionnés, ni jugés, ni contraints de faire marche arrière.
C’est là qu’apparaît clairement la règle fondamentale : « la force crée les faits, les faits s’imposent, puis le droit vient les légitimer ou s’y adapter. » La séquence n’est pas juridique, mais factuelle : l’action précède la légitimation, et non l’inverse. C’est ce qu’ont appliqué tant Netanyahou que Donald Trump dans les deux guerres qu’ils ont menées contre l’Iran. Imaginez ce qui aurait pu se passer s’ils avaient remporté la guerre contre l’Iran et réussi à renverser le régime, comme cela s’est produit en Irak ou au Venezuela.
Un scénario de victoire impliquerait la nomination, à la tête du nouveau régime, de la personne choisie par les États-Unis et Israël, la mainmise sur le pétrole iranien, le contrôle du détroit d’Ormuz (rappelons que le président américain a été le premier à évoquer l’idée de faire payer une taxe de passage aux navires), et ainsi empêcher l’approvisionnement en pétrole de la Chine comme cela s’est produit au Venezuela, et parvenir aux frontières de la Russie (c’est-à-dire, encercler ainsi la Russie et la Chine). Et cela, tout en obligeant les pays du Golfe à verser une redevance mensuelle peut-être, en les soumettant au chantage. De plus, cette opération redessinerait la carte de l’ensemble du Moyen-Orient, l’Iran devenant alors un pion docile entre les mains des États-Unis, comme à l’époque du Shah.
Mais ce scénario a été contrecarré grâce à la résistance iranienne et à la vigilance chinoise et russe, le président Xi Jinping et Vladimir Poutine ayant tous deux compris les véritables objectifs visés par l’occupant de la Maison Blanche.
Le cas israélien : un exemple de faits accomplis
Le cas israélien, depuis 78 ans, est peut-être l’incarnation la plus claire de la logique de la force. Depuis 1948, des faits géopolitiques ont été imposés par la force : l’occupation des territoires arabes au cours de plusieurs guerres non mentionnées dans la résolution de partition de l’ONU (elle-même fondée sur la force, puisqu’elle n’a pas tenu compte de l’avis des habitants palestiniens). L’annexion de Jérusalem et du Golan. La construction de colonies en Cisjordanie, etc. Cela se poursuit encore aujourd’hui avec l’invasion de certaines parties de la Syrie et du Liban. Israël vise toujours à prendre plus de terrains, alors que le droit international rejette unanimement l’ensemble de ces mesures.
Mais qui va contraindre Israël à se retirer ? Après avoir enterré l’Organisation de libération de la Palestine à Oslo et divisé les Palestiniens en deux groupes : l’un, inerte, obéissant aux ordres d’Israël (l’Autorité palestinienne) et combattant le deuxième groupe qui, continue de croire que la libération passe par la lutte armée, à l’instar de l’Algérie, du Vietnam, de la Chine et d’autres pays jadis frappés par le fléau de l’occupation occidentale.
Tout cela renvoie à un fait historique : le monde considère la réalité imposée par la force comme la référence effective, et non le droit. Ainsi, le refus fondé sur un principe juridique s’est transformé en une prise de position rhétorique, tandis que les faits sur le terrain sont restés la norme effective.
Le détroit d’Ormuz devenu le détroit du destin
C’est précisément dans ce cadre que l’on peut comprendre la position iranienne concernant le détroit d’Ormuz. D’un point de vue juridique, le détroit est considéré comme une voie navigable internationale dont la circulation est régie par le principe du « passage en transit », prévu par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, et qui ne peut être ni interrompu ni suspendu. Par conséquent, toute tentative de fermeture du détroit ou d’imposition de restrictions arbitraires à son égard constitue, en théorie, une violation flagrante du droit international.
Mais la réalité est différente. Après deux guerres d’agression contre l’Iran, ce dernier a pris conscience que la logique de la force qui a présidé à ces deux conflits (au cours desquels les Américains et les Israéliens ne se sont appuyés sur aucune légitimité juridique) est précisément celle qui impose la nécessité de résister de la même manière. Le détroit était ouvert à tous ; il est aujourd’hui devenu un atout de négociation incontournable, sans lequel la position iranienne pourrait s’effondrer. En effet, tout comme le détroit est considéré comme une artère vitale pour l’économie mondiale, il l’est également pour la République islamique, qui sait très bien que le contrôler, c’est contrôler son destin.
L’Iran dispose en effet d’une position géographique dominante sur la rive nord du détroit, ainsi que de capacités militaires — allant des mines marines aux vedettes rapides en passant par les missiles côtiers — qui lui permettent d’influencer concrètement le trafic maritime par la menace, le harcèlement ou l’imposition d’un fait accompli. En revanche, les États-Unis ne peuvent imposer le respect total du droit dans ce détroit qu’en recourant à une force de riposte, c’est-à-dire en risquant de sombrer dans un affrontement militaire direct.
Et la guerre — quelle qu’elle soit — n’offre aucune garantie quant à ses conséquences, comme l’histoire continue de le démontrer. Les deux guerres menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran n’ont pas suffi à mettre le régime à genoux. Au contraire, les funérailles de l’ayatollah Ali Khamenei, que Dieu lui fasse miséricorde, se sont transformées en une manifestation de masse au cours de laquelle des foules comptant des millions de personnes ont réclamé vengeance pour son assassinat, tout en brandissant des slogans de soutien et de loyauté envers le régime de la République islamique. Cet événement a pris de court les plus farouches ennemis de l’Iran, qui ne s’attendaient pas à ce que le régime iranien jouisse d’une telle popularité, alors qu’ils prétendaient que les citoyens lui étaient hostiles. En réalité, comme le reconnaissent les analystes occidentaux, les funérailles de Khamenei ont surpassé toutes celles qui les ont précédées dans l’histoire moderne, de Kennedy à Mahatma Gandhi en passant par Nasser et bien d’autres.
Un tel régime est-il donc voué à tomber ? Les Américains et les Israéliens ont-ils encore l’espoir de le renverser, d’autant plus que Donald Trump avait accepté les conditions de l’Iran avant de revenir sur le protocole d’accord ?
En d’autres termes, l’Iran s’appuie sur une double logique : il invoque le droit international lorsque celui-ci soutient sa souveraineté, mais s’appuie en même temps sur l’équilibre des forces pour se doter d’une capacité de dissuasion qui rend sa menace crédible. Ce comportement ne diffère pas fondamentalement de celui des grandes puissances ; il s’inscrit pleinement dans la logique même du système international, et non pas en dehors de celui-ci. L’Iran joue le même jeu qu’Israël, les États-Unis et les pays occidentaux. Il les tient à la gorge en contrôlant le détroit d’Ormuz. Que pourraient-ils faire de plus qu’ils n’ont déjà fait ? S’ils avaient pu infliger une défaite cuisante aux Iraniens et leur imposer ensuite leurs conditions, pourquoi ne l’auraient-ils pas fait ? La réponse réside dans la réalité elle-même, qui montre que l’Iran a mis les États-Unis et Israël dans une position d’impuissance. Autrement dit, l’Iran — l’État censé être « faible » dans ce système — maîtrise désormais le jeu des grandes puissances : il façonne la réalité par la force. Et plus il résiste à l’agression, plus cette nouvelle réalité s’ancre sur le terrain.
Qui pourrait bien gagner la guerre ?
La guerre pourrait bien sûr reprendre sous une forme plus féroce. Et comme nous le savons, c’est celui qui a le plus de souffle qui remporte la guerre. Or, le temps joue actuellement en faveur de l’Iran, et non en faveur de ses ennemis. Pourquoi ?
Premièrement, parce que Téhéran a démontré sa capacité à résister et à riposter, en rendant la pareille au centuple, ce qui a surpris tout le monde. Deuxièmement, parce que l’élément le plus important dans une guerre, outre le facteur temps, est la force de volonté, qui puise sa source dans la popularité des dirigeants et le ralliement du peuple à leur cause, ce qui les pousse à aller de l’avant pour atteindre les objectifs de la guerre, d’autant plus que celle-ci leur est imposée. Ce facteur joue également en faveur de l’Iran. Après avoir constaté le ralliement du peuple iranien autour de ses dirigeants, il convient de comparer cela à la situation chancelante de Donald Trump aux États-Unis et à celle, non moins précaire, de Benjamin Netanyahou en Israël. Tous deux sont menacés, lors des élections de l’automne prochain, de voir leur carrière politique prendre fin, ce qui s’accompagnerait de poursuites judiciaires et de procès. Troisièmement, la clarté de la vision. Ce facteur joue également en faveur de l’Iran. Les Iraniens mènent une guerre défensive existentielle et savent que la défaite n’est pas une option, mais un effondrement. Quant aux Américains et aux Israéliens, ils n’ont aucune clarté de vision. Combien de fois le président américain a-t-il changé de discours lorsqu’il parle de la guerre et de ses objectifs ? Quel objectif a-t-il atteint ? Il en va de même pour Netanyahou. Il n’a pas encore réussi à atteindre son objectif : empêcher l’Iran de poursuivre son programme nucléaire. Peut-être que le manque de clarté de ces deux hommes tient au fait qu’ils trompent leurs populations depuis le début : tous deux sont menacés par la justice, et la guerre est venue faire oublier aux gens que Donald Trump est enlisé jusqu’au cou dans l’affaire Epstein. Quant à Netanyahou, il est demandé par la justice en Israël, mais aussi à l’étranger. Si cet été s’achève sans qu’ils aient remporté une victoire écrasante sur l’Iran, ce sera la fin de leur carrière politique.
En conclusion, le détroit d’Ormuz n’est pas une exception, mais un exemple concentré de la règle générale qui régit les relations internationales depuis 1945 : si le droit international définit ce qui devrait être, seule la force détermine ce qui est et ce qui doit être. Et lorsque les deux s’opposent, le dernier mot revient, la plupart du temps, à celui qui a la capacité d’imposer les faits sur le terrain — ou en mer, ou dans les airs.
Il ne s’agit pas là d’une philosophie pessimiste, mais d’une description précise de la structure d’un ordre international né des cendres de la guerre et qui reste régi par sa logique : c’est la force qui dicte le droit, et non l’inverse. Les grandes puissances restent au-dessus des lois, tandis que les petits États restent soumis à celles-ci — sauf lorsqu’ils parviennent, ne serait-ce que temporairement, à renverser l’équation sur le terrain, comme l’Iran tente de le faire dans le détroit d’Ormuz.