La semaine écoulée a été marquée par de nouveaux mouvements de protestation émanant des diplomés du supérieur en quête d’emploi. La mobilisation de ces derniers n’a jamais fléchi et leur impatience va grandissant depuis la révélation au grand jour de leur situation de précarité. À cette mobilisation permanente, les pouvoirs publics continuent à répondre par des messages de volonté doublés de promesses qui tardent à se concrétiser, de l’avis de nombre de diplômés chômeurs.
La question d’est une grande complexité car elle ne saurait être résolue par des embauches immédiates dans les rangs du service public comme le demandent les protestataires.
La situation spécifique des diplômés chômeurs
Le problème est plus profond car il a d’abord trait à l’inadéquation de certaines formations aux besoins du marché. Ainsi, pour trouver un début de réponse à cette situation qui perdure, il devient urgent de revoir les contenus de certains cursus universitaires tout en complétant les formations académiques par un volet plus pratique ancré dans la formation professionnelle.
Pour le moment, les chiffres restent grosso modo les mêmes. Selon les données de l’Institut national de la statistique pour le premier trimestre 2026, le chômage des diplômés du supérieur pointe à 24,2% avec une disparité relativement importante selon les sexes. Beaucoup reste donc à faire pour stabiliser cette situation alors que les protestataires continuent à attendre un geste politique qui débloquerait l’accès à l’emploi pour cette catégorie de chômeurs.
Autrement, les sources gouvernementales font part d’un recul du taux de chômage de 16,5% à 15,2%, ce qui constitue une légère éclaircie même si ce taux reste élevé chez les jeunes et les diplômés du supérieur. Il est clair que, pour ces deux catégories, une approche spécifique et volontariste reste à définir afin d’élargir des horizons pour le moment étriqués. Dans cette optique, le Plan de développement 2026-2030 propose de nombreuses pistes qui pourraient servir de feuille de route au gouvernement. Notons au passage que ce plan quinquennal vient d’être adopté par l’Assemblée des représentants du peuple lors d’un vote qui présentait 64 voix pour, 24 contre et 15 abstentions.
L’emploi, la classe moyenne et les leviers d’inclusion
L’emploi reste une priorité absolue pour le gouvernement qui continue à engager de nouvelles dynamiques en matière de réduction du déficit énergétique et en ce qui concerne la promotion des investissements étrangers. Pour La Kasbah, l’amélioration que connaissent les équilibres microéconomiques doit à terme se répercuter positivement sur le quotidien des Tunisiens heurtés de plein fouet par l’inflation et la hausse des prix. Avec un pouvoir d’achat en berne, les citoyens ne parviennent pas à joindre les deux bouts et continuent à tirer le diable par la queue en attendant l’éclaircie promise. D’ailleurs, sur le front syndical, plusieurs grèves régionales et nationales ont émaillé les dernières semaines alors que les sans-voix continuent à s’inquiéter de la hausse irrésistible des prix des produits de consommation courante. Dans ce domaine, malgré la vigilance des pouvoirs publics, les prix continuent leur valse dans un climat de grogne feutrée.
Dernier mouvement en date, la grève des transports publics non réguliers a été marquée par des messages contradictoires et des divergences entre l’Utica et l’Ugtt. Pour cette dernière, le mouvement de grève devait se dérouler « dans le respect des décisions des structures et dans le cadre d’une action syndicale unifiée. « Plus largement, cette grève a eu pour but de revendiquer une mise à jour des tarifs et la prise en compte des hausses des prix du carburant, des assurances et même des automobiles. Selon leurs propos, les taxis et les louagistes ont des difficultés à maintenir leur activité à flot et espèrent un coup de pouce salvateur. C’est le cas de plusieurs autres catégories professionnelles ainsi que des retraités qui, malgré une récente revalorisation de leurs pensions, s’estiment menacés de précarité à cause d’un pouvoir d’achat vacillant.
Certains observateurs considèrent que la conjoncture actuelle est marquée par un net recul de la classe moyenne, hier encore estimée comme la pierre angulaire du système tunisien. Cette paupérisation de la classe moyenne est-elle un fait objectif ? Impacte-t-elle les grands équilibres ? Il revient aux sociologues et aux économistes de répondre à ces questions alors que, pour le moment, l’heure est à la transition vers un nouveau modèle promu par les autorités et selon lequel l’impératif de justice sociale doit prévaloir. De la sorte, l’insertion de l’économie informelle dans le secteur structuré devient l’une des voies passantes dans le domaine de l’emploi. De même, les sociétés communautaires sont considérées par les pouvoirs publics non seulement comme un levier pour l’emploi mais aussi comme un mécanisme d’inclusion des jeunes et des diplômés du supérieur.
L’UGTT et le dialogue social
C’est lors d’une réunion de la Commission administrative de l’Union régionale du travail de Kébili que les syndicalistes de l’UGTT ont évoqué un éventuel recours à la grève générale dont le principe avait été adopté lors du dernier congrès de la Centrale ouvrière. La date de ce mouvement devrait être fixée ultérieurement par le Bureau exécutif. Le motif invoqué pour cette mobilisation réside dans le refus du ministère des Finances de réceptionner les propositions de l’UGTT concernant le projet de loi de finances pour l’année prochaine. Estimant qu’il s’agit d’un refus du dialogue, les syndicats considèrent ce dossier comme aussi sensible que ceux qui ont trait aux réformes économiques, aux négociations salariales dans le secteur public ou à la restructuration des entreprises publiques.
Sur fond de désaccord persistant, la place Mhamed Ali reproche au gouvernement de la marginaliser alors que les autorités privilégient une approche basée sur les priorités déjà formulées. Bien sûr, souvent, la grève générale est un outil rhétorique qui a pour but de mettre la pression, toutefois, le contexte tendu entre la Centrale syndicale et le pouvoir exécutif invite à la pondération pour éviter que les désaccords actuels ne dégénèrent en crise ouverte.
Au-delà, les observateurs constatent que depuis son élection il y a trois mois, le nouveau Bureau exécutif de l’UGTT n’est pas parvenu à reprendre langue avec la présidence de la République. En effet Slah Selmi, le nouveau Secrétaire général, n’a pas été reçu au palais de Carthage et, d’autre part, la position des autorités reste exactement sur la même ligne : la Centrale syndicale n’a aucun rôle politique à jouer et doit se cantonner à son rôle strictement syndical.
De fait, les relations entre les syndicats et le pouvoir exécutif passent par une période de perturbations motivée par deux éléments principaux. En premier lieu, malgré les appels de l’UGTT, cette dernière a été méthodiquement écartée des négociations sociales. Le gouvernement a choisi de décréter unilatéralement des augmentations salariales sans associer les syndicats ni les consulter. En second lieu, le gouvernement a pris la décision de supprimer la retenue à la source et le prélèvement automatique des cotisations des travailleurs en faveur de l’UGTT.
La question cruciale de l’adéquation de la formation aux besoins du marché
Se retrouvant à la fois marginalisée dans des négociations auxquelles elle a toujours été partie prenante et déséquilibrée financièrement, la Centrale syndicale se retrouve à la croisée des chemins dans un contexte global marqué par le recul des corps intermédiaires. Depuis, la direction syndicale s’est engagée dans un processus de mobilisation de ressources afin de remettre l’institution sur les rails, trouver un remède à la crise financière et retrouver son statut d’organisation nationale historique.
C’est dans cette conjoncture difficile que la question cruciale de l’emploi reste en suspens et dans l’attente de nouveaux ressorts qui puissent permettre un rebond décisif. Ce déclic attendu viendra-t-il des mesures préconisées par le Plan de développement 2026-2030 ? Ou bien des mesures volontaristes seront-elles prises pour résorber le taux de chômage actuel ? Enfin, la question fondamentale de l’adéquation de la formation scolaire et universitaire aux besoins du marché de l’emploi reste entièrement posée et appelle à un changement de paradigme attendu depuis des décennies.