Il ne suffit plus aujourd’hui de parler d’une « crise du théâtre tunisien ». Cette expression, devenue presque automatique, ne permet plus, à elle seule, de comprendre ce qui se joue réellement. La situation actuelle dépasse les questions de production, de financement ou de politiques culturelles. Elle révèle une crise plus profonde : celle de la transmission entre les générations, celle du lien fragile entre mémoire et avenir, entre ceux qui ont construit l’histoire du théâtre tunisien moderne et ceux qui cherchent aujourd’hui à y trouver leur place.
Le théâtre tunisien a connu une période fondatrice exceptionnelle avec l’apparition du Nouveau Théâtre. Cette expérience n’a pas seulement représenté une nouvelle manière de faire du théâtre ; elle a constitué un véritable projet esthétique et intellectuel. Elle a redéfini la place de l’artiste dans la société, en faisant du comédien un penseur, un témoin et un acteur du débat collectif.
Il est impossible de parler de l’histoire du théâtre tunisien sans reconnaître l’importance de figures majeures comme Fadhel Jaïbi, Raja Ben Ammar, Fadhel Jaziri et d’autres artistes qui ont contribué à construire une identité théâtrale tunisienne reconnue au-delà des frontières. Leur travail ne se limitait pas à la création de spectacles, mais portait une réflexion profonde sur l’être humain, le pouvoir, la mémoire et les transformations sociales.
Dans cette continuité, l’espace El Teatro a occupé une place particulière dans le paysage culturel tunisien. Il n’était pas seulement une salle de spectacle, mais un lieu de rencontre, d’expérimentation, de formation et de débat. Pendant des années, il a participé à la création d’un environnement artistique où le théâtre dépassait la simple représentation pour devenir un espace de pensée.
Reconnaître cet héritage est une nécessité. Ces expériences appartiennent désormais à la mémoire culturelle tunisienne. Mais la question essentielle aujourd’hui n’est pas celle de leur valeur historique ; elle concerne leur capacité à transmettre et à ouvrir la voie aux générations suivantes.
Car toute grande aventure artistique finit par rencontrer une question fondamentale : comment passer d’une expérience fondatrice à une véritable école ? Comment transformer un héritage en un mouvement vivant, capable de produire de nouvelles voix ?
C’est ici que se situe l’une des grandes difficultés du théâtre tunisien actuel : l’absence d’un véritable passage entre les générations.
Entre les pionniers et les jeunes artistes existe une génération intermédiaire qui n’a pas toujours réussi à jouer son rôle de médiation — une génération qui aurait pu être celle des « pères culturels », non pas au sens d’autorité ou de domination, mais au sens de la responsabilité : transmettre une expérience, accompagner les jeunes, ouvrir des espaces et accepter que la force d’un artiste reconnu réside aussi dans sa capacité à permettre l’émergence de ceux qui viendront après lui.
Or cette transmission ne s’est pas toujours faite. Beaucoup de jeunes artistes se retrouvent ainsi face aux grandes figures historiques sans véritable passerelle, sans structures suffisamment solides pour organiser un dialogue entre les expériences.
Le comédien aujourd’hui : entre passion et précarité
La difficulté du comédien tunisien actuel ne réside pas dans un manque de talent ou de formation. Les écoles et instituts artistiques ont formé des générations possédant une solide culture théâtrale et une véritable maîtrise du métier.
Mais il existe un écart profond entre la formation et la réalité professionnelle.
Après plusieurs années d’apprentissage, beaucoup de jeunes comédiens découvrent un paysage marqué par la rareté des productions, l’instabilité des revenus, l’absence de protection sociale et une incertitude permanente.
Le comédien ne vend pas seulement son temps : il engage son corps, sa voix, sa mémoire et son histoire personnelle dans un travail artistique exigeant. Pourtant, il reste souvent perçu comme quelqu’un qui vit uniquement de passion, et non comme un professionnel dont le métier nécessite reconnaissance et protection.
La contradiction est alors immense : comment un artiste peut-il défendre sur scène les questions de liberté, de dignité et de justice, alors qu’il vit lui-même dans une situation professionnelle fragile ?
La nouvelle génération ne demande pas l’effacement des anciens. Elle ne cherche pas à nier l’histoire. Elle revendique simplement un droit fondamental : celui d’exister, de chercher, d’expérimenter et de construire son propre chemin.
Les institutions théâtrales entre mémoire et nouveaux défis
On ne peut comprendre la situation actuelle du théâtre tunisien sans revenir sur le rôle des institutions et des espaces qui ont porté son histoire. Ces lieux n’ont jamais été de simples structures de diffusion ; ils ont été, à différentes périodes, des espaces de recherche, de formation, de rencontre et de réflexion autour de l’acte théâtral.
Cependant, toute institution culturelle est confrontée, avec le temps, à de nouveaux défis : les contraintes économiques, l’évolution du public, les nouvelles formes de production et la nécessité de survivre dans un environnement culturel souvent fragile.
La question essentielle devient alors : comment préserver une identité artistique tout en répondant aux exigences de la continuité ?
Cette interrogation concerne notamment des espaces historiques comme El Teatro, dont l’importance dans le paysage théâtral tunisien est incontestable. Le lieu a longtemps représenté un laboratoire de création, un espace de liberté artistique et un point de rencontre pour plusieurs générations d’artistes.
Mais toute expérience culturelle est appelée, à un moment donné, à interroger son propre héritage. Une institution qui a construit sa valeur sur l’audace artistique doit continuer à défendre cette audace, en restant ouverte aux nouvelles écritures, aux nouveaux visages et aux nouvelles sensibilités.
Le problème n’est pas la présence des artistes confirmés ; leur place dans l’histoire est légitime. Le véritable enjeu est d’éviter que le paysage artistique ne devienne fermé aux générations qui arrivent.
Entre création artistique et économie culturelle
Le théâtre tunisien a également connu une transformation profonde dans ses modes de production. Les projets artistiques sont aujourd’hui davantage confrontés aux réalités économiques, aux questions de financement, de diffusion et de rentabilité.
Cette évolution n’est pas propre à la Tunisie : elle traverse de nombreux systèmes culturels dans le monde. L’artiste a besoin de moyens pour créer, et les structures ont besoin de ressources pour exister. Mais la question essentielle demeure : comment préserver la nécessité artistique lorsque les contraintes économiques deviennent de plus en plus fortes ?
Des expériences de production indépendantes comme Familia Prod témoignent de cette recherche d’équilibre entre création et organisation professionnelle.
L’enjeu n’est pas de refuser la dimension économique de la production artistique, car aucune aventure culturelle ne peut durer sans moyens. L’enjeu est plutôt de veiller à ce que l’économie reste au service du projet artistique, et non que la création soit réduite aux seules exigences de rentabilité.
Car le théâtre ne se mesure pas uniquement au nombre de représentations ou aux recettes générées. Sa véritable valeur réside aussi dans sa capacité à faire émerger de nouvelles pensées, à accompagner de nouveaux artistes et à questionner la société.
La loi de l’artiste : un révélateur des tensions générationnelles
Le débat autour de la loi de l’artiste a révélé une fracture plus profonde au sein même du milieu artistique.
Pour beaucoup de jeunes artistes, cette loi représente l’espoir d’une reconnaissance du métier artistique comme une profession réelle, avec des droits et des garanties, et non comme une activité fondée uniquement sur le sacrifice personnel.
Mais les discussions ont également fait apparaître des inquiétudes chez certains artistes des générations précédentes, concernant les changements qu’une nouvelle organisation pourrait provoquer dans un système construit depuis plusieurs décennies.
Cette différence de perception ne doit pas devenir un conflit entre générations. Toute transformation historique provoque des résistances ; l’essentiel est de transformer ces divergences en dialogue.
Le but n’est pas qu’une génération remplace une autre, mais que toutes puissent participer à la construction d’un avenir artistique plus juste.
Fadhel Jaziri et le Théâtre de Djerba : la question de l’héritage et du renouvellement
Fadhel Jaziri demeure l’une des figures majeures du théâtre tunisien contemporain. Son parcours est lié à une vision du théâtre comme espace de recherche, de liberté et de questionnement.
Les projets portés aujourd’hui par cette génération, comme le Théâtre de Djerba, ouvrent une réflexion importante sur la transmission de l’héritage artistique.
L’héritage d’un artiste ne se mesure pas seulement aux œuvres qu’il laisse derrière lui, mais aussi aux espaces qu’il crée pour permettre à d’autres de s’exprimer.
La véritable continuité ne consiste pas à reproduire les formes du passé, mais à en préserver l’esprit : le courage, la recherche, l’exigence et la liberté.
Vers une réconciliation entre les générations
La crise actuelle du théâtre tunisien n’est pas une opposition naturelle entre les anciens et les jeunes. Le problème n’est pas l’existence de plusieurs générations ; c’est l’absence d’un dialogue suffisamment structuré entre elles.
Le théâtre a besoin de mémoire pour ne pas oublier son histoire, mais il a également besoin de renouvellement pour rester vivant.
Les jeunes artistes doivent reconnaître qu’ils sont les héritiers d’une aventure longue et riche. Les générations précédentes, quant à elles, doivent accepter que la continuité d’une œuvre ne signifie pas conserver éternellement la même place, mais permettre l’apparition de nouveaux acteurs de l’histoire.
Le théâtre tunisien n’a pas besoin d’une guerre des générations. Il a besoin d’un nouveau pacte culturel fondé sur la transmission, la confiance et l’ouverture.
Car chaque génération monte sur scène pour un temps, laisse son empreinte, puis transmet la lumière à celles qui viennent après elle.
La véritable question n’est donc pas : qui possède le théâtre tunisien ? Mais plutôt : comment permettre au théâtre tunisien de produire ses générations futures ? Car un art qui ne permet pas à ses enfants de devenir, un jour, les bâtisseurs du futur, risque de devenir une mémoire prestigieuse, mais fermée.
*Acteur et dramaturge