“La résilience ne consiste pas seulement à empêcher la panne, elle consiste à concevoir des modes dégradés vivables. C’est une idée profondément contre-intuitive pour l’ingénierie européenne, et pourtant elle est au cœur de ce que la rupture climatique impose.”
L’été 2026 a été marqué par des vagues de chaleur, des sécheresses et des catastrophes climatiques sans équivalent en Europe et dans d’autres parties du monde. En effet, à la fin du mois de juillet, l’agence anglaise de l’environnement plaçait la moitié de l’Angleterre en état de sécheresse, proportion portée à 71 % du territoire au 10 août. Le mois de juillet a été le plus sec jamais enregistré depuis le début des relevés en 1836, avec 10 % seulement de la pluviométrie normale. Plus de 30 000 décès excédentaires toutes causes confondues ont été observés en Europe pendant les épisodes de chaleur de l’été, selon des estimations encore provisoires d’EuroMOMO et des agences sanitaires nationales. Les seniors ont été les plus touchés. Environ 85 % des décès excédentaires de la semaine la plus meurtrière, fin juin, concernaient des personnes âgées de 65 ans et plus. Une enquête publiée en début d’année par l’Agence européenne pour l’environnement (AEE) et Eurofound indiquait que plus de 38 % des Européens interrogés déclaraient ne pas avoir les moyens de maintenir leur logement suffisamment frais l’été.
Ainsi, l’été de 2026 a été pour l’Europe une succession de crises : crise de l’eau, crise du logement, crise du refroidissement, crise sanitaire… ces crises n’en forment qu’une seule. L’Europe découvre qu’elle n’est pas suffisamment outillée pour le changement climatique (qu’elle a largement contribué à produire).
Face à ce constat, le réflexe dominant consiste à chercher la réponse dans un supplément de technologie et de capital. Les débats politiques se sont ainsi cantonnés à savoir comment disposer de plus de climatiseurs, plus de dessalement, plus de béton… plus de solutions grises. Je voudrais proposer ici une autre piste, plus dérangeante et probablement plus féconde. La notion d’innovation inversée, introduite par Jeffrey Immelt, Vijay Govindarajan et Chris Trimble dans la Harvard Business Review en 2009, désigne les innovations conçues d’abord dans les pays en développement avant de remonter vers les pays riches. Transposée à l’adaptation climatique, elle change de nature. Les sociétés du Sud, qui vivent depuis des générations avec la rareté hydrique, la chaleur extrême et l’intermittence des services publics ont accumulé un capital d’adaptation dont l’Europe est dépourvue. Ce capital n’est pas d’abord technologique. Il est institutionnel, urbanistique et social. On pourrait parler d’un changement technique inversé, où le savoir utile circule du Sud vers le Nord.
La première leçon nord-africaine est que l’eau se gouverne comme un stock politique et non comme un flux gratuit. Le Maroc dispose aujourd’hui de plus de 150 grands barrages, d’un système d’interconnexion des bassins que l’on surnomme les autoroutes de l’eau, et d’une feuille de route qui vise 1,7 milliard de mètres cubes dessalés par an à l’horizon 2030, soit la couverture de près de 60 % des besoins en eau potable. L’Algérie, l’un des premiers producteurs africains d’eau dessalée, couvre déjà par cette voie environ 42 % de ses besoins en eau potable et vise également 60 % en 2030. La Tunisie prévoit de passer d’environ 6 % en 2023 à près d’un tiers d’ici la fin de la décennie. Mais l’essentiel n’est pas dans ces chiffres, il est dans l’architecture institutionnelle qui les accompagne, hiérarchie explicite des usages en période de pénurie, calendriers de rationnement annoncés à l’avance, police des eaux, banalisation des ressources dites non conventionnelles, eaux saumâtres et eaux usées traitées. L’Europe méridionale connaît déjà une partie de ces outils, l’Espagne en particulier, mais l’Europe continentale les découvre dans l’urgence, sous la forme d’arrêtés sécheresse improvisés été après été (surtout depuis 2023).
La deuxième leçon touche à la forme urbaine. La médina n’est pas un décor touristique, c’est un dispositif thermique. Ruelles étroites qui produisent de l’ombre portée toute la journée, murs épais à forte inertie, patios centraux qui organisent le tirage d’air, moucharabiehs qui filtrent la lumière sans bloquer la ventilation, chaux blanche qui renvoie le rayonnement, souks couverts, toitures voûtées, habitat semi-enterré dans le Sud tunisien. Ces solutions refroidissent sans machine et sans électricité. L’Europe, elle, répond à la chaleur par la climatisation, qui déplace le problème plus qu’elle ne le résout, en créant des pointes de consommation électrique au moment exact où le réseau est le plus fragile, en rejetant de la chaleur dans la rue, et en creusant l’écart entre ceux qui peuvent se rafraîchir et les autres. Le lien avec la crise européenne du logement est direct. Le parc résidentiel européen a été conçu contre le froid, il est aujourd’hui évalué à l’aune de sa performance hivernale, et il devient une source de risque sanitaire dès que le thermomètre dépasse trente-cinq degrés.
La troisième leçon est celle du temps social. En Tunisie, la séance unique, appliquée du 1er juillet au 31 août, décale l’ensemble de la journée administrative sur la matinée. Son origine est généralement située en 1921 et elle a été généralisée après l’indépendance. Obligatoire dans les administrations et facultative dans le secteur privé, elle influence néanmoins largement la vie économique en imposant un déplacement saisonnier du rythme administratif. Or c’est précisément ce débat qui s’ouvre aujourd’hui en Europe. La Grèce suspend par circulaire le travail manuel en extérieur aux heures les plus chaudes pendant les épisodes de canicule, la France a publié le décret du 27 mai 2025 sur les obligations des employeurs en période de chaleur intense, l’Italie et l’Espagne ont restreint le travail extérieur aux heures les plus chaudes. Le Sud a institutionnalisé il y a un siècle, avec des moyens modestes, ce que le Nord redécouvre aujourd’hui sous la contrainte. La question n’est plus de savoir s’il faut décaler les horaires, mais qui paie ce décalage et comment il s’articule avec une économie de services connectée en permanence.
La quatrième leçon concerne l’intermittence. Sur l’île de Djerba, les ménages continuent d’utiliser le majel, ou fesguia, citerne domestique de collecte des eaux de pluie, alors même que l’île est desservie par une station de dessalement. Au Maghreb comme au Machrek, le réservoir de toiture et la citerne enterrée constituent un tampon distribué qui absorbe les défaillances du réseau. Les systèmes techniques européens, à l’inverse, sont dimensionnés pour une continuité parfaite, sans redondance chez l’usager. Toute rupture d’approvisionnement s’y transforme immédiatement en crise. La résilience ne consiste pas seulement à empêcher la panne, elle consiste à concevoir des modes dégradés vivables. C’est une idée profondément contre-intuitive pour l’ingénierie européenne, et pourtant elle est au cœur de ce que la rupture climatique impose.
La cinquième leçon est agronomique. L’oasis historique de Gafsa, reconnue par la FAO en 2011 au titre des systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial, et plus largement les oasis de Kébili et, autrefois, de Gabès, reposent sur une culture en trois étages où le palmier dattier protège les arbres fruitiers, qui protègent à leur tour les cultures maraîchères et céréalières. C’est de l’agroforesterie avant la lettre, avec un microclimat construit et une économie d’eau considérable. Le système des ghouts d’El Oued, en Algérie, également reconnu par la FAO depuis 2011, consiste à creuser des cratères dans les dunes pour planter les palmiers au contact direct de la nappe, sans irrigation ni énergie. Les jessour du Sud tunisien captent le ruissellement des versants. Ces dispositifs ne sont pas des curiosités patrimoniales, ce sont des réponses éprouvées à des contraintes que le pourtour nord de la Méditerranée commence à connaître.
Notre objectif n’est pas d’idéaliser ici la situation dans le Sud mais de discuter de la rationalité à adopter des comportements de pays qui ont un avantage du leader en matière d’adaptation au changement climatique. L’Algérie connaît des rationnements d’eau potable depuis 2021 et a mis en service cinq grandes stations de dessalement en 2025. La Tunisie exploite un réseau de cinquante-neuf mille kilomètres dont une part importante est vétuste, et l’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 302 alertes citoyennes pour le seul mois de mai 2026, dont 266 interruptions de l’approvisionnement en eau potable. Au Maroc, la Cour des comptes a relevé, dans son rapport 2024-2025, que le coût de l’eau dessalée non subventionnée varie de 4,48 à 23,55 dirhams le mètre cube, contre un prix de vente à la production compris entre 1,65 et 4,88 dirhams. Cet écart génère des déficits compensés selon des mécanismes variables, notamment par une subvention publique dans le cas d’Agadir. À cela s’ajoutent le coût énergétique du dessalement, la gestion des saumures, la surexploitation des nappes et l’intrusion saline sur les littoraux. Il faut aussi rappeler que le coût social de cette adaptation informelle repose largement sur les femmes et sur les ménages les plus pauvres, qui stockent, transportent et rationnent au quotidien. L’enseignement est clair. Une adaptation qui n’est pas soutenue par la maintenance, par une gouvernance crédible et par une tarification supportable produit des infrastructures neuves et des robinets à sec.
Ce que je propose n’est donc pas de copier l’Afrique du Nord, mais d’inverser le sens de l’apprentissage. C’était le sens même du discours du Président du Kenya William Ruto au Sommet africain sur le climat de Nairobi, en septembre 2023, qui présentait l’Afrique comme une source de solutions et non comme une victime.
La coopération euro-méditerranéenne reste organisée autour d’une idée simple et désormais fausse, celle d’un Nord qui transfère et d’un Sud qui reçoit. Une part croissante du savoir opérationnel sur la vie en mode “rupture climatique” circule aujourd’hui dans l’autre sens. Le reconnaître aurait des effets pratiques immédiats, jumelages entre agences de l’eau et entre villes, formation croisée des ingénieurs et des urbanistes, programmes de recherche conjoints sur le refroidissement passif et sur la gouvernance de la pénurie. Cela aurait aussi une portée politique. Dans la négociation climatique, l’adaptation demeure le parent pauvre du financement, et le Sud y est traité comme un demandeur. Le jour où il sera aussi reconnu comme un pourvoyeur de savoir, le rapport de force en sortira modifié. La Méditerranée forme un même bassin de risque. Il est temps d’en faire un même bassin d’apprentissage.