Ce qui frappe dans le débat économique tunisien de 2026, ce n’est pas l’absence de diagnostic, c’est son exhaustivité. Gouvernement, patronat, syndicat, bailleurs internationaux et experts s’accordent, avec des nuances de vocabulaire, sur les mêmes constats. Le taux d’investissement, public et privé confondus, est tombé autour de 16% du PIB sur la période 2020-2024, contre plus de 19% en 2016 — loin derrière l’Égypte ou le Maroc, qui attirent plusieurs fois plus d’investissements directs étrangers. Le chômage se stabilise péniblement autour de 15%, mais grimpe à plus du quart chez les diplômés du supérieur, et dépasse 35% chez les jeunes diplômés. Les négociations avec le FMI sont bloquées depuis 2023. La croissance, portée surtout par l’agriculture et les services, reste structurellement en deçà des ambitions affichées par les lois de finances successives.
Rien de tout cela n’est nouveau, et rien de tout cela n’est mystérieux. L’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) a publié une cartographie précise des textes économiques en attente de réforme — Code des changes, cadre des énergies renouvelables, Code de l’investissement — en identifiant lui-même le point de blocage : plusieurs projets de loi sont finalisés depuis des mois mais ne sont tout simplement pas transmis au Parlement. Ce n’est donc pas un problème de diagnostic technique, c’est un problème de décision.
Le paradoxe des réformes qui existent déjà
C’est là que la formule de «fuite en avant» prend tout son sens. Il ne s’agit pas d’un pays qui ignorerait ses problèmes, mais d’un pays qui les documente, les chiffre, les débat dans ses instituts et ses médias économiques — puis qui reporte, trimestre après trimestre, les arbitrages nécessaires. Seize chantiers de réforme économique seraient en cours selon l’IACE, qui recommande d’en faire aboutir au moins trois d’ici à la fin de l’année et suggère la création d’une cellule de pilotage directement rattachée à la Cheffe du gouvernement — signe, en creux, qu’aucun mécanisme de suivi contraignant n’existe aujourd’hui.
La réforme du Code des changes illustre bien ce rythme heurté : débattue à l’Assemblée à partir d’un article additionnel de la loi de Finances 2026, elle promet d’ouvrir l’accès aux devises et aux paiements internationaux, un enjeu majeur pour l’économie numérique et pour les Tunisiens résidant à l’étranger, première source de devises du pays devant le tourisme. Mais son adoption reste suspendue à un vote dont l’issue, comme celle d’autres textes finalisés depuis longtemps, dépend moins de la technique que de la volonté politique de les faire avancer.
Pendant ce temps, l’écart entre les prévisions officielles et les prévisions des institutions internationales se creuse : le budget 2026 table sur une croissance de 3,3%, quand le FMI n’anticipe que 2,1%. Cet écart n’est pas un détail statistique, il traduit une divergence de fond sur la question de savoir si l’économie tunisienne peut croître durablement sans les réformes structurelles que ses propres experts réclament.
Pourquoi rien ne bouge : les mécanismes du blocage
Plusieurs logiques se superposent pour expliquer cette paralysie, et il serait réducteur de n’y voir qu’un manque de courage.
La concentration du pouvoir exécutif. Plusieurs analyses, y compris syndicales, pointent du doigt une architecture institutionnelle où l’essentiel des décisions structurelles remonte à l’Exécutif, sans contre-pouvoir parlementaire ou social suffisamment structuré pour forcer les arbitrages. L’UGTT réclame, depuis plusieurs mois, un dialogue social «structuré et contraignant» — la formulation même suggère que les cadres de concertation existants ne suffisent pas à produire de décisions.
Le coût social immédiat des réformes différées. Ouvrir le Code des changes, réviser la fiscalité, réduire les subventions : chacune de ces mesures a un coût politique à court terme, dans un contexte social déjà tendu, marqué par des coupures d’électricité et des mouvements de contestation. Reporter la décision est toujours, dans l’instant, l’option la moins coûteuse pour qui la prend — même si elle aggrave la facture collective.
Le filet de sécurité externe. La Tunisie n’a pas payé, jusqu’ici, le prix plein de son inaction. Le blocage des discussions avec le FMI depuis 2023 aurait dû, en théorie, précipiter une crise de financement plus aiguë. Mais des financements alternatifs — accords bilatéraux, dont un rapprochement militaire et économique avec l’Algérie fin 2025 — ont partiellement desserré la contrainte. Ce filet de sécurité, aussi fragile et coûteux en autonomie stratégique soit-il, réduit paradoxalement l’urgence perçue de réformer.
Le contexte régional défavorable. La guerre au Moyen-Orient et ses répercussions sur les prix de l’énergie et des matières premières ajoutent une pression externe réelle sur un pays dépendant à 57% de ses importations d’hydrocarbures et à plus de 80% pour les céréales. Cette vulnérabilité structurelle sert parfois d’alibi commode pour ne pas s’attaquer aux blocages internes — mais elle est aussi une contrainte objective qui complique tout calendrier de réforme.
Une résilience de façade
Le danger de cette fuite en avant est qu’elle est aujourd’hui rendue possible par des indicateurs macroéconomiques qui, sans être bons, ne sont pas non plus catastrophiques : croissance positive quoique molle, chômage global en légère décrue, inflation qui refluerait progressivement. Ces chiffres permettent un discours officiel de «stabilité retrouvée» et de «résilience» — la Banque centrale et le gouvernement mettent régulièrement en avant l’amélioration du PIB par rapport aux années de crise aiguë post-Covid.
Mais cette résilience statistique masque une réalité plus dure au niveau microéconomique : un taux de chômage des diplômés qui continue de grimper, un décrochage persistant entre formation universitaire et structure de l’économie, un PIB par habitant qui n’a retrouvé son niveau d’avant-Covid qu’en 2025, avec un retard cumulé sur la moyenne régionale. C’est précisément ce type de situation — ni assez grave pour imposer l’urgence ni assez bonne pour installer la confiance — qui nourrit la fuite en avant : le système peut continuer à fonctionner en mode dégradé, sans qu’aucun acteur ne soit contraint de trancher.
Ce que cette lecture laisse de côté
Cette grille de lecture — des acteurs qui savent, peuvent, mais ne veulent pas décider — a une vraie force explicative, mais elle mérite d’être nuancée sur au moins deux points.
D’abord, l’idée que les solutions sont simples et connues de tous mérite d’être interrogée. Les mêmes réformes (ouverture du Code des changes, révision des subventions, flexibilisation du marché du travail) qui apparaissent comme des évidences techniques dans les rapports d’experts sont aussi des choix de société, avec des perdants identifiables à court terme — fonctionnaires, secteurs protégés, ménages modestes exposés à la fin de certaines subventions. Ce qui ressemble, de l’extérieur, à de l’attentisme peut aussi se lire, de l’intérieur, comme la recherche — maladroite et lente, mais réelle — d’un compromis social pour éviter une explosion.
Ensuite, le contexte régional (guerre au Moyen-Orient, instabilité en Algérie, pressions migratoires) n’est pas un simple prétexte : il réduit objectivement la marge de manœuvre budgétaire et diplomatique d’un pays de taille moyenne, très intégré aux chaînes de valeur européennes mais dépourvu de ressources énergétiques propres. Une partie du retard tunisien tient à des chocs externes que le pays ne maîtrise pas, et pas seulement à un déficit de volonté interne.
En somme
La formule de «fuite en avant» décrit bien un phénomène réel : l’écart croissant entre un diagnostic économique largement partagé et une action politique qui ne suit pas, alors que les mécanismes de blocage — non-transmission de textes finalisés au Parlement, absence de cellule de pilotage contraignante, dialogue social non abouti — sont eux-mêmes identifiés et documentés. Mais cette fuite en avant n’est pas seulement un choix d’inertie, elle est aussi le produit de contraintes sociales et régionales réelles, et le résultat d’un calcul politique rationnel à court terme, même s’il est collectivement coûteux à moyen terme. Le risque, documenté par plusieurs observateurs indépendants, est que cette gestion par la stabilisation statistique finisse par épuiser les marges de manœuvre — sociales, budgétaires et diplomatiques — qui permettent aujourd’hui de différer encore la décision.
Sources : Institut national de la statistique (INS), Banque centrale de Tunisie, Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE), FMI, CNUCED, Direction générale du Trésor français, Tahrir Institute for Middle East Policy (TIMEP), La Presse de Tunisie, Kapitalis, Agence Ecofin, Le Matin d’Algérie — données et analyses publiées entre janvier et août 2026.
Entreprises publiques : ce que disent les chiffres
La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG)
C’est le cas le plus critique. Son endettement atteint 7,356 milliards de dinars au 23 juin 2026, avec des créances impayées de 6,061 milliards de dinars auprès de clients publics (3,5 milliards de dinars) et privés. Le problème est structurel : le prix de vente moyen de l’électricité s’établit à 0,290 dt/kwh en 2025, contre un coût réel de production à 0,456 dt/Kwh. Un déséquilibre similaire concerne le gaz naturel. À cela s’ajoutent des pertes du réseau évaluées à 19%.
Tunisair
Le lourd passif rend la compagnie non finançable : une dette massive de 2, 6 milliards de dinars et des capitaux propres consolidés négatifs, avec un passif de 2 milliards de dinars lié aux pertes accumulées. L’Etat exclut la privatisation et opte pour une stratégie de renforcement de la flotte à 21 avions, seuil considéré comme indispensable pour couvrir les charges et retrouver un fonctionnement soutenable. Ce que contestent d’autres experts évoquant un pari impossible.
SNCFT et CPG, SONEDE, Tunisie Autoroutes et CTN
Elles figurent dans la liste des entreprises publiques en difficulté garanties par l’État. L’endettement de l’ensemble des entreprises publiques est estimé à 40% du PIB, dont 15% garantis par l’Etat. Les cinq entreprises publiques sont dans l’incapacité d’honorer leurs échéances contractuelles, fiscales et sociales depuis 2018. Le Trésor public intervient par des avances temporaires.
Un processus de réforme globale
Dans une circulaire émise le 28 août 2026, la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, a exhorté le gouvernement, les responsables des entreprises et des établissements publics ainsi que les contrôleurs de l’Etat à s’engager dans un processus de réforme globale structurelle concernant les entreprises et les établissements publics.
Moez Hadidane, expert banque, monnaie et finance, à Réalités :
“Quatre réformes urgentes pour éviter l’aggravation
de la crise économique et sociale”
La Tunisie ne traverse plus une succession de difficultés isolées. Les coupures d’eau et d’électricité, les perturbations d’approvisionnement, la dégradation des transports et de la santé publique, les difficultés des entreprises publiques et les déséquilibres des caisses sociales sont les manifestations d’une même crise : insuffisance de maintenance et d’investissement, accumulation de dettes croisées, gouvernance défaillante et raréfaction des ressources financières. Dans un contexte où la loi de Finances 2026 prévoit un déficit budgétaire de 6% du PIB et une dette publique équivalente à 83,4 % du PIB, les marges de manœuvre sont limitées. Il faut donc hiérarchiser les interventions.
I/ Garantir immédiatement la continuité des services essentiels
La première priorité doit être la mise en place d’un plan national de continuité des services essentiels, couvrant l’électricité, l’eau, les carburants, les transports publics, les médicaments et les urgences hospitalières.
Ce plan devrait comprendre :
- une programmation transparente des coupures et des opérations de maintenance ;
- un financement prioritaire des réparations urgentes de la STEG, de la SONEDE et des réseaux de transport ;
- la constitution de stocks de sécurité pour les carburants et les médicaments vitaux ;
- un dispositif de service minimum dans les secteurs essentiels ;
- une cellule permanente de prévention et de règlement des conflits sociaux ;
- la publication régulière d’indicateurs sur les stocks, les pannes, les délais de rétablissement et la disponibilité des services.
L’objectif immédiat est de rétablir la confiance dans la capacité de l’État à assurer les fonctions élémentaires du pays.
II/ Restructurer les entreprises publiques et assainir les dettes croisées
La Tunisie ne peut plus recapitaliser périodiquement les entreprises publiques sans modifier leur gouvernance et leur modèle économique. Mais elle ne doit pas non plus engager des privatisations généralisées et précipitées.
La réforme devrait commencer par un audit financier, opérationnel et social des principales entreprises présentant un risque pour les finances publiques : STEG, SONEDE, STIR, Office des céréales, Tunisair, CPG, Groupe chimique tunisien, sociétés de transport, Pharmacie centrale et principaux établissements sanitaires.
Ces entreprises devraient ensuite être réparties en trois catégories :
1- Entreprises stratégiques assurant un service public essentiel, à conserver sous contrôle public et à recapitaliser sous conditions.
2- Entreprises commercialement viables, auxquelles il faut accorder davantage d’autonomie de gestion et, éventuellement, ouvrir leur capital à des partenaires privés.
3- Activités durablement déficitaires et non stratégiques, à restructurer, mettre en concession, céder ou arrêter progressivement.
Pour les entreprises conservées dans le secteur public, il faudrait instaurer :
- des contrats de performance conclus avec l’État sur trois ans ;
- des objectifs précis de qualité de service, d’investissement et de productivité ;
- des conseils d’administration professionnalisés et responsabilisés ;
- la publication des états financiers audités dans des délais obligatoires ;
- une séparation comptable entre l’activité commerciale et les missions de service public ;
- une compensation budgétaire explicite du coût des obligations imposées par l’État ;
- l’interdiction de toute recapitalisation sans plan de redressement vérifiable.
Il faudrait, parallèlement, établir une matrice nationale des dettes croisées entre l’État, les entreprises publiques, la CNSS, la CNRPS, la CNAM, les hôpitaux, la Pharmacie centrale et les fournisseurs privés. Un échéancier d’apurement doit ensuite être adopté afin d’éviter qu’un impayé d’un organisme public ne paralyse toute une chaîne économique.
La CNAM doit faire l’objet d’un traitement prioritaire pour sécuriser le tiers payant, les remboursements des assurés et les paiements aux pharmacies et aux prestataires de santé.
III/Réformer progressivement la compensation en protégeant les ménages vulnérables
La compensation demeure nécessaire dans le contexte social actuel, mais son fonctionnement doit être revu. Le système généralisé profite aussi aux ménages aisés, encourage parfois la surconsommation et la contrebande et ne distingue pas suffisamment l’aide sociale du soutien aux entreprises publiques. Le ministère des Finances classe actuellement la compensation en trois grandes catégories : carburants, produits de base et transport. La réforme doit être progressive et précédée de la mise en place d’alternatives crédibles.
-Première étape : identifier et payer directement les bénéficiaires
Il faut constituer un registre social unifié et fiable, puis généraliser les transferts monétaires par compte bancaire, postal ou portefeuille électronique. Aucune hausse importante des prix des produits essentiels ne devrait intervenir avant que les ménages concernés n’aient effectivement reçu leur compensation. La promesse d’une aide future ne suffit pas.
– Deuxième étape : réformer progressivement les tarifs
Pour l’électricité et l’eau, il faudrait maintenir un tarif social sur une première tranche de consommation, puis appliquer des tarifs progressivement plus proches des coûts aux consommations élevées, aux résidences secondaires et à certaines activités non prioritaires.
Pour les carburants, une formule d’ajustement régulière et transparente pourrait être appliquée, avec :
- un plafond de variation mensuelle ;
- un mécanisme de lissage des hausses internationales ;
- des aides ciblées au transport collectif, aux agriculteurs et aux activités directement exposées ;
- la suppression progressive des avantages bénéficiant principalement aux gros consommateurs.
Concernant les produits alimentaires de base, la réforme doit être particulièrement prudente. Le pain, les céréales et les produits essentiels doivent rester protégés tant que le dispositif de transferts directs n’est pas pleinement opérationnel.
-Troisième étape : affecter les économies à des usages visibles
Les économies réalisées ne doivent pas se fondre dans le budget général. Elles devraient être affectées de manière transparente :
- au financement des aides directes aux ménages ;
- à l’amélioration du transport collectif ;
- à la rénovation des réseaux d’eau et d’électricité ;
- à la santé publique ;
- aux programmes d’efficacité énergétique.
Cette traçabilité est indispensable pour rendre la réforme socialement acceptable.
IV/ Accélérer la transition énergétique et libérer l’investissement privé
La réforme de la compensation ne produira pas de résultats durables sans réduction de la dépendance énergétique. À fin juillet 2026, le déficit commercial atteignait 14,96 milliards de dinars, dont 7,95 milliards au titre de l’énergie, soit environ 53 % du déficit total. Le taux d’indépendance énergétique était limité à 34 % à fin juin 2026. (www.energiemines.gov.tn)
Il faut donc :
- accélérer les projets solaires et éoliens déjà techniquement prêts ;
- investir dans le réseau électrique et le stockage ;
- faciliter l’autoproduction des entreprises et des ménages ;
- financer la rénovation énergétique des bâtiments et des industries ;
- réduire les pertes des réseaux de la STEG et de la SONEDE ;
- développer le dessalement et la réutilisation des eaux usées ;
- diversifier les approvisionnements énergétiques tout en sécurisant la relation avec l’Algérie.
Cette politique doit être accompagnée d’un choc de simplification :
- guichet unique pour les investissements ;
- délais administratifs opposables ;
- remboursement accéléré des crédits de TVA ;
- stabilité fiscale sur trois ans ;
- modernisation progressive de la réglementation des changes ;
- simplification des opérations courantes des exportateurs et des entreprises technologiques.
Position synthétique
À mon sens, la Tunisie doit agir selon une séquence claire :
1- assurer immédiatement la continuité de l’eau, de l’électricité, des carburants, des transports et des médicaments ;
2- restructurer les entreprises publiques, apurer les dettes croisées et sécuriser la CNAM ;
3- remplacer progressivement la compensation généralisée par une protection ciblée, versée directement aux ménages ;
4- réduire la dépendance énergétique et libérer l’investissement privé.
La réforme ne doit être ni une austérité aveugle ni une série de recapitalisations sans conditions. Elle doit protéger les ménages vulnérables, préserver les services publics essentiels et rétablir simultanément la discipline financière, la qualité de gestion et la capacité d’investissement du pays. γ
