On le constate depuis plusieurs années : le féminisme a ébranlé le modèle traditionnel en Tunisie, jadis fondé sur la dépendance et la rigidité des rôles des deux partenaires. Le féminisme a également fragilisé le couple car, en passant d’une union à un partenariat, il a créé une zone de conflit inévitable qui mène souvent à une rupture définitive.
Nous avons voulu en savoir plus sur la situation du féminisme en Tunisie et sur la vision des hommes et des femmes d’aujourd’hui sur ce sujet épineux qui les mène trop souvent à la séparation.
Il faut savoir que, jadis, la stabilité se faisait grâce à la dépendance matérielle des femmes. Pendant des générations, la longévité des couples reposait en grande partie sur l’impossibilité économique pour les femmes de quitter le foyer. Mais depuis quelques décennies, l’accès à l’autonomie financière et aux droits individuels a changé la donne. La vie de couple n’est plus un statut subi ou un filet de sécurité vital, mais une association volontaire entre deux personnes qui se sont choisies.
Pour notre psychologue, « l’augmentation des séparations ne traduit pas un désintérêt pour la vie de couple, mais un refus des unions décevantes. Dans le modèle classique, les règles du jeu étaient prévisibles car imposées par la tradition. Aujourd’hui, l’absence de rôles prédéfinis oblige à une réinvention constante de la vie quotidienne. La répartition des charges, la priorité de la carrière, l’éducation des enfants et la gestion du quotidien obligent les deux partenaires à un dialogue permanent. Cela génère des tensions à court terme, car chaque arbitrage demande un accord explicite plutôt qu’un alignement automatique. »
À l’opposé de la misogynie, qui est la haine des femmes, un mot a été introduit dans notre langage qui en dit long sur les relations des couples d’aujourd’hui. Ce mot, c’est la « misandrie », qui désigne la haine des hommes par les femmes. C’est une notion créée dans le débat public contemporain au sein de certains courants féministes. La misandrie est parfois revendiquée comme une posture politique ou une forme d’autodéfense, en réaction à la misogynie. Il s’agit de rejeter le système patriarcal et les comportements sexistes.
« Remise en cause des repères masculins »
Selon un sociologue, « la remise en cause des modèles hérités perturbe les repères masculins traditionnels. Lorsque l’autorité systématique ou le rôle de seul pourvoyeur ne suffisent plus à fonder le respect au sein du foyer, la relation exige d’autres compétences : intelligence émotionnelle, écoute, partage des vulnérabilités. Le décalage entre les attentes contemporaines et l’éducation reçue constitue aujourd’hui l’un des principaux points de friction dans les couples. »
La société moderne incite les hommes à s’ouvrir, à montrer leur vulnérabilité et à tomber le masque du mâle rigide. Mais cela reste rare chez nous et l’expression du doute ou de la faiblesse chez un homme continue d’être perçue comme un manque de virilité. Mais l’obligation d’être un pilier financier persiste, tout en reprochant à l’homme d’être trop investi dans sa carrière et insuffisamment présent dans la gestion de la vie de famille.
Un quadragénaire divorcé estime que « le féminisme rend les unions plus exposées à la rupture, car il fragilise les structures fondées sur la domination traditionnelle et le non-dit. Or, il devrait créer l’opportunité de bâtir des partenariats nettement plus solides, équilibrés et sincères. Les couples d’aujourd’hui évoluent entre une mentalité traditionnelle et de nouvelles évolutions sociales qui sont à l’opposé. »
Aujourd’hui, on attend d’un homme qu’il ait du charisme, de l’initiative et de la poigne. Mais dès qu’il affirme trop fermement sa position, on lui reproche d’incarner une forme d’autorité dominante dépassée par l’époque. On exige qu’il soit un moteur capable de trancher, tout en lui demandant de remettre constamment ses privilèges et ses réflexes en question.
« Un jeu dont les règles changent constamment »
Ce grand écart permanent génère, selon un conciliateur matrimonial, « un véritable flou identitaire. Les anciens repères s’effritent sans que les nouveaux ne soient accueillis avec une totale indulgence. En cherchant à incarner à la fois la force et la douceur, l’ambition et la disponibilité, l’autorité et l’effacement, beaucoup finissent par avoir le sentiment de jouer à un jeu dont les règles changent constamment. »
Le féminisme ne tue pas les relations hommes-femmes, mais il remet en question les anciens schémas pour forcer une réinvention profonde de l’intimité. La sensation de crise ou de blocage que l’on observe parfois ne découle pas d’une rupture irrémédiable, mais d’une phase de transition complexe de la société tunisienne d’aujourd’hui.
Une dame nous a confié : « les couples qui s’affranchissent des situations rigides découvrent une complicité plus authentique, débarrassée du ressentiment lié aux inégalités subies. Les relations bâties sur l’égalité, l’écoute et la répartition équitable des responsabilités offrent une satisfaction relationnelle et une stabilité supérieures sur le long terme. »
Les tensions contemporaines émergent quand les attentes évoluent à des rythmes différents. L’incompréhension s’installe lorsqu’une partenaire exige une équité émotionnelle et un partage réel des charges, tandis que l’autre se réfère à des modèles masculins traditionnels devenus caducs. Ce décalage va générer du ressentiment ou l’impression que le dialogue devient un champ de mines qui finit en scènes de ménage.
Ce qui fait dire à notre sociologue : « Pendant longtemps, le couple a reposé sur des rôles prévisibles et des dépendances croisées, économiques, sociales et domestiques. En contestant ces hiérarchies, le mouvement féministe a modifié les fondations de l’engagement. Le couple n’est plus une nécessité de survie, mais un choix. Le mariage n’est plus obligatoire pour s’assurer un avenir, d’où le grand nombre de célibataires que l’on constate aujourd’hui. »
Plutôt que d’étouffer le lien entre les sexes, cette évolution marque le passage d’une alliance fragile à un partenariat conscient et négocié. Les relations ne s’éteignent pas. Elles apprennent à s’épanouir sur de nouvelles bases, où l’égalité ne détruit pas la complicité ni le désir, mais leur offre un cadre plus sincère et plus équilibré.
Pour cet homme d’un certain âge qui a vécu tous ces changements, « reconstruire les relations hommes-femmes exige de dépasser les modèles classiques et les attentes héritées, pour bâtir des partenariats équilibrés et assumés. Ce renouvellement repose sur la déconstruction des rôles rigides pour laisser place à une coopération basée sur l’équité, l’empathie et l’autonomie. »
Les malentendus naissent souvent de visions dépassées, où l’on attend de l’autre qu’il devine nos besoins. Poser de nouvelles bases implique d’exprimer explicitement ses désirs, ses limites et ses vulnérabilités sans présumer de ce que l’autre devrait faire. L’équilibre ne se mesure pas uniquement aux intentions, mais à l’organisation du quotidien.
Une féministe de la première heure affirme : « il faut répartir les responsabilités et les rôles de chacun, tout en assurant l’indépendance de chacun et en construisant des projets économiques communs. Il faut valoriser et adapter les priorités du couple de manière alternée pour encourager l’épanouissement professionnel des deux partenaires. »
Désamorcer les conflits nés du rapport de force, c’est créer un espace où les hommes peuvent exprimer leurs émotions et leurs doutes sans crainte d’être jugés. La force des femmes ne doit pas être perçue comme une menace. Il faut considérer le couple comme une équipe qui doit faire face aux contraintes du monde extérieur.
Ces nouvelles bases ne s’établissent pas par des engagements abstraits, mais par des ajustements quotidiens et une volonté constante de renégocier le fonctionnement du couple. Redéfinir le rôle masculin ne consiste pas à renoncer à son identité, mais à passer d’un modèle axé sur l’autorité patriarcale à un modèle fondé sur la présence, la maturité relationnelle et la coopération.
Il faut abandonner l’idée qu’un homme perd son identité lorsqu’il partage le pouvoir…