L’autre jour, par un temps automnal qui sied au mûrissement des coings et des grenades, s’est déroulée à Beit-el-Hekma (l’ancien palais beylical dont une mer calme et chatoyante caresse l’enceinte qui résiste encore à l’usure du temps) une séance solennelle de présentation d’un ouvrage collectif élaboré sous la conduite du binôme académique tuniso-canadien : les professeurs Essedik Ejjedi et Gilles Bibeau et intitulé «comment va le monde ?»
Il faut remarquer de prime abord, que la relation établie entre ces deux hommes du savoir de réputation universelle perdure depuis plus de quarante cinq ans. Ce qui constitue un exemple édifiant de la coopération scientifique et culturelle Nord-Sud.
Cette séance a regroupé le gotha de l’intelligentsia tunisienne : philosophes, juristes, économistes, sociologues, urbanistes, hommes de lettres, médecins sans oublier d’émérites anciens ambassadeurs accrédités dans les plus importantes capitales du monde.
Le débat qui a suivi la laborieuse mais instructive présentation du livre par le professeur Abdelhamid Henia maître de la cérémonie et les deux co-auteurs, a été riche et coloré.
La plupart des intervenants ont beaucoup parlé de guerre et peu de paix. Tant il est flagrant que le marqueur de l’époque est la multiplication des conflits armés à travers le globe. Si la curiosité nous piquait d’ausculter l’état du monde d’aujourd’hui on serait frappé tout de suite par son caractère fébrile.
Mais ne soyons pas dupes. Toute l’histoire de l’humanité est une histoire de guerres avec de petites parenthèses de paix. La guerre est bel et bien la norme à l’aune de laquelle se dessine depuis la nuit des temps le planisphère.
La géopolitique n’est pas un concept abstrait. Ce sont bien les guerres qui délimitent les frontières des États du Monde.
Que seraient les USA sans la chasse aux indiens ?
Le génocide n’est pas un vain mot. Le colonialisme, l’impérialisme, la colonisation de peuplement, notre monde en a bavé. Il en a connu sous toutes la latitudes et à travers de multiples formes, des plus «light» jusqu’aux plus criardes.
Un candide pourrait se demander si, comme l’affirment les plus réalistes d’entre nous, les guerres sont un mal nécessaire.
Quelques auteurs cyniques prétendent que les guerres assurent l’équilibre démographique avec moins de bouches à nourrir. La terre, pérorent-ils, est fatiguée de supporter le poids des huit milliards d’ames. Ils font leur la doxa de leur maître Robert Malthus (1766-1834) qui prônait la limitation des naissances pour préserver les sources de substance. Ses détracteurs lui ont dit pis que prendre : «s’il y a quelqu’un de trop sur cette terre, c’est bien Malthus!
Mais trêve de balivernes. Revenons à nos armes
Il est indéniable que l’industrie de l’armement est bien le moteur des guerres. Certains économistes considèrent que cette industrie est la clé de voûte de l’économie. Certes il faut bien alimenter toutes les espèces vitales mais il faut concomitamment produire des canons.
C’est l’alternative soulevée dès la première leçon d’économie politique chez Paul Samuelson (1915-2009) : le beurre ou le canon ? dans son manuel «Économics».
Comme dans tout marché, fut-il celui de la mort pour les pourvoyeurs des guerriers, c’est à dire les marchands d’armes, les champs de batailles sont autant de lieux d’expérimentation de leurs dernières nouveautés.
Tels les pyromanes, ces commerçants d’un combustible létal doivent être ravis quand les feux s’allument.
Faut-il les charger pour autant ? Est-ce que le mal n’est pas en l’homme lui-même, cet être sanguinaire «lorsque ton seigneur confia aux anges : je vais établir sus la terre un Khalifa (un vicaire). Ils dirent : «Vas-tu y désigner quelqu’un qui y mettra le désordre et répandra le sang».
Le coran, sourate la vache verset 30
Certains auteurs, pas nécessairement d’obédience marxiste, n’hésitent pas à affubler le capitalisme de cette sentence : «l’homme est un loup pour l’homme»
Plus près chez nous, certains répètent à satiété que «le gros poisson dévore le petit et que le faible est voué au trépas».
Quid de la fraternité incrustée sus les frontons de quelques édifices outre-mer ?
L’expression frères-ennemis n’est pas une clause de style. C’est dans nos gènes primitifs. Les instincts grégaires ne sont pas une particularité uniquement animale. Cela remonte à Adam : «Raconte l’histoire des deux fils d’Adam, les deux offrirent des sacrifices ; celui de l’un fut accepté et celui de l’autre ne le fut pas. Celui-ci dit «Je te tuerai». Il le tua donc et devint ainsi du nombre de perdants» Le coran, sourate la table, versets 27-30
Si J.J. Rousseau (1712-1778) avait eu connaissance de ce verset il se serait aperçu qu’il n’y avait pas encore à l’époque de société pour pervertir l’enfant ni bon.
«Ne faites pas la guerre, faites l’amour : tel fut l’un des slogans qui firent florès au quartier latin à Paris lors des événements de Mai 68. Nous y avons cru ; nous avions vingt-ans.
Hélas, le naturel revint vite au galop. Après la trêve des années de guerre froide, on a assisté à l’irruption de plusieurs guerres : Au Vietnam, aux malouines en Argentine, aux Balkans, entre le Honduras et le Salvador en Amérique centrale, entres la Chine, l’Inde et le Pakistan trois pays détenteurs de la bombe atomique, entre l’Armenie et l’Azerbaijan, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, ainsi que des guerres fratricides en Syrie, au Liban, au Soudan, en Libye, au Cambodge, au Congo ainsi qu’en Irlande. Et aujourd’hui en Ukraine et en Iran sans compter bien sûr la guerre israélienne d’extermination à Gaza.
N’en rajoutons pas, la coupe est déjà pleine !
Comment va le monde ? Plutôt où va le monde ? C’est la question lancinante qui a taraudé, en fin de séance, les derniers intervenants sous la couple de l’académie de Carthage.
Sans être devin, j’ose avancer que le monde irait mieux dans le futur. Une balle qui touche le fond rebondit. C’est une des lois de la physique. Mais il y a une autre loi, historique celle-ci, qui pourrait étayer notre enthousiasme.
Le professeur EJJEDI a rappelé, à bon escient dans son ultime intervention la théorie Khalounienne des cycles du temps du Pouvoir : Genèse, apogée puis déclin.
Aussi fort des enseignements de notre maître à penser Ibn Khaldoun (1332-1406), est-il présomptueux de prédire que l’humanité rebondira.
Heureux, qui, comme nos descendants, vivront dans un monde plus apaisé et bien portant.