En 2012, dans le monde de la psychiatrie, l’expression avait commencé à circuler. On parlait alors de «dépression post-révolution» pour qualifier l’épuisement psychologique qui taraudait beaucoup de Tunisiens. De fait, en 2011, une augmentation de 15% du nombre de consultations à l’hôpital Razi avait été constatée en comparaison de l’année précédente. Les chiffres étaient à la fois éloquents et inquiétants. En une seule année, 18.000 consultations supplémentaires avaient été recensées portant à 138.000 le nombre de patients passés par cet hôpital. Parmi ces personnes en quête de soins, on avait compté 87.000 hommes et 51.000 femmes venus chercher un soutien.
Quatorze ans plus tard, en 2026, si les chiffres ne sont pas disponibles, tous les indicateurs plaident pour une hausse notable du nombre de patients résidents ainsi que pour une affluence aux consultations externes. Ainsi, la même tendance est observable autant empiriquement qu’au niveau statistique : elle souligne une souffrance diffuse alimentée par plusieurs facteurs et parfois exacerbée par des faits divers qui choquent l’opinion publique.
Ces dernières années n’ont pas été avares en affaires de violences surtout familiales mais intervenant également dans l’espace public ou dans divers établissements éducatifs ou hospitaliers. Cette violence devenue ordinaire s’est banalisée à l’extrême et secoue régulièrement les villes ou le monde rural. Le flux d’informations charrie régulièrement des faits divers où, comme à Ettadhamen, un jeune homme poignarde sa mère. Des combles sont atteints dans l’horreur lorsque, récemment, un père de famille jette ses deux enfants en bas âge du troisième étage d’un immeuble résidentiel ou bien quand éclate une affaire où une mère de famille est tuée et brûlée par son ex-époux et ses propres enfants. Que de violence également lorsque des médecins ou des enseignants sont agressés sur leurs lieux de travail évoquant que ni l’école ni l’hôpital ne sont des sanctuaires. Souvent, une prise en charge psychiatrique attend les auteurs de ces faits divers qui plaident le coup de folie, arguent d’une santé mentale fragilisée ou invoquent une fatale incapacité de discernement. De plus en plus fréquents, ces drames sont révélateurs d’un mal-être dont les racines sont inextricables.
Montée du stress et agressivité latente
Observer cette violence et ses implications invite à une réflexion approfondie sur les facteurs qui l’alimentent. Au premier chef, psychologues et sociologues sont sur le terrain dans la proximité des travailleurs sociaux et des agents du service public. Des enquêtes de fond et des plans d’action sont régulièrement développés pour comprendre, agir et anticiper. Techniques, ces approches et méthodes permettent de mieux saisir l’ensemble des phénomènes dans leur complexité et de déployer des solutions cliniques et aussi un cadre global de compréhension.
Toutefois, cette primauté des experts n’empêche pas les observations plus empiriques, celles qui tentent de saisir l’air du temps et d’en décrypter l’écheveau de témoignages et les constantes qui s’expriment. Même sommaire, une analyse des éléments qui nourrissent le malaise des Tunisiens fragilisés par le stress permet de recenser nombre de facteurs aggravants.
La dilution du lien familial est ainsi souvent mentionnée au point d’en devenir la pierre angulaire dans les analyses de la santé mentale des Tunisiens. La famille agnatique n’est plus qu’un souvenir alors que les solidarités semblent se réorganiser en fonction d’autres vecteurs. La solitude est le corollaire de cette éclipse de la famille traditionnelle. L’anonymat en découle et pèse comme un fardeau sur beaucoup de Tunisiens devenus des néo-urbains malgré eux et, de ce fait, en perte de repères forts dans un environnement mouvant et peu rassurant.
De fait, le malaise actuel est aussi inscrit dans le basculement progressif dans une société de consommation où le pouvoir d’achat devient le diapason social. Dans ces conditions, la paupérisation de la classe moyenne est un élément à considérer comme décisif avec une irrésistible hausse des prix et une spirale inflationniste jugulée avec beaucoup de difficulté.
À maints égards, il est juste de parler de dépression post-révolution. Si le terme est employé depuis 2011, il a eu, depuis, le temps d’étoffer ce qu’il recouvre. On peut percevoir à l’écoute de beaucoup de Tunisiens qu’ils sont tenaillés par une inquiétude diffuse, une impression de délitement et de délabrement. Hier, le spectacle des dérapages politiciens et des pugilats entre élus a fortement nourri la désaffection pour la politique. Aujourd’hui, l’émigration des jeunes élites et aussi celle de nombreux désespérés qui tentent de traverser la Méditerranée soulignent aussi bien les désillusions que des espérances rognées.
Est-ce ce qui explique le fort abstentionnisme des électeurs ? Certains analystes ont parlé de fatigue révolutionnaire ou bien de désir de stabilisation. D’autres parlent plus prosaïquement d’espoirs déçus et de repli sur soi qui alimentent cette inquiétude aggravée par une économie en berne. C’est dans ce contexte morose qu’a été forgé le concept de polycrise pour qualifier les difficultés actuelles. Confronté à une réalité complexe, le simple individu subit un stress indéniable, d’ailleurs compliqué cet été par les pénuries qui ont pesé autant que la canicule.
Est-ce ce fardeau qui favorise la montée du stress et l’agressivité latente qui s’est emparée de nous ? Est-ce cela qui motive certains passages à l’acte abominables ou bien le développement de pathologies qui, rares jadis, explosent aujourd’hui ? N’est-ce pas dans ce stress insurmontable qu’il faut chercher les racines de cet escapisme généralisé dans le virtuel ?
Les enfants des rues, autres victimes de la polycrise
Autre fléau, le trafic et la consommation de drogues comptent beaucoup dans cette débandade morale et sanitaire. Heureusement, les dernières semaines ont révélé la détermination des pouvoirs publics à prendre le taureau par les cornes en agissant en amont et en aval. Problème évident menaçant la santé publique, la question des stupéfiants est une autre pierre angulaire dans la hausse importante des prises en charge psychiatriques. Désormais, l’accent est mis sur la répression des trafiquants en amont pour qu’en aval, les simples consommateurs ne soient pas les doubles victimes de paradis artificiels et de punitions implacables.
Empêtrés dans ce qu’il convient de qualifier de quotidien anxiogène, beaucoup de Tunisiens sont en perte de repères et tendent à se réfugier dans plusieurs formes de fuites en avant. Les conséquences sont nombreuses et se traduisent par un malaise aisément perceptible dans certains comportements. Dans de nombreux cas, le stress ambiant finit par avoir des répercussions sur la santé mentale des Tunisiens. Les chiffres le démontrent tout comme certains indicateurs mentionnés ci-dessus. Last but not least, plusieurs praticiens attirent maintenant l’attention de l’opinion publique sur les pathologies qui concernent les enfants de plus en plus nombreux aux consultations de pédopsychiatrie. Parfois abandonnés, livrés à eux-mêmes, sombrant très tôt dans la délinquance, ces enfants ont besoin d’être pris en charge et à défaut de famille, réinsérés autrement. À l’image d’anges déchus, ces innocents interpellent nos consciences et les pouvoirs publics confrontés à ce nouveau problème social et sanitaire. C’est dans une résilience collective et un sursaut citoyen que ces dangers insidieux pourront trouver un début de solution.
Un système de soin sous-dimensionné et inégalitaire
Face à cette demande croissante, le parcours de soin demeure semé d’obstacles structurels et financiers. L’État n’alloue qu’à peine 1 % de son budget de santé au secteur mental, ce qui se traduit par une pénurie flagrante de moyens. La Tunisie ne compte environ que 1,25 psychiatre pour 100.000 habitants, bien loin de la norme internationale recommandée de 10 pour 100.000. À cette rareté, s’ajoute une profonde inégalité territoriale : plus de 80 % des praticiens exercent dans le Grand Tunis et le Sahel, créant de véritables déserts médicaux dans les régions de l’intérieur.
Pour les patients, la barrière est également économique. Une consultation dans le secteur privé atteint rapidement 80 dinars, un coût prohibitif pour une large part des ménages, d’autant que la CNAM n’assure pas le remboursement intégral des antidépresseurs et anxiolytiques de dernière génération.
Une détresse généralisée amplifiée par les crises
La santé mentale s’est imposée comme une urgence sanitaire majeure. L’accumulation des crises économiques, l’inflation galopante et un climat sociopolitique pesant ont profondément détérioré l’état psychologique de la population. Selon les données de World Population Review, le pays compte plus de 732.000 personnes touchées par des troubles dépressifs, soit 6,1 % de la population, ce qui situe la Tunisie au 4ᵉ rang mondial pour la prévalence de la dépression.
Sur le terrain, les spécialistes observent au quotidien cette dégradation du bien-être psychique. Le Dr Neila Ben Salah, psychiatre, constate une évolution marquée dans le motif des consultations : «Avant, les patients évoquaient principalement des difficultés d’ordre privé ou familial. Désormais, un même discours revient en boucle. Ils expriment une détresse liée à un environnement devenu anxiogène : l’instabilité économique, l’insécurité du lendemain et l’absence totale de visibilité quant à leur avenir».
Cette perte de repères frappe de plein fouet la jeunesse. En milieu scolaire et universitaire, les crises d’anxiété et les conduites addictives concernent désormais 15 à 20 % des adolescents. De plus, 27 % des jeunes de 18 à 29 ans qualifient leur santé mentale de mauvaise ou très mauvaise, tandis que plus d’un quart des jeunes hommes expriment le besoin d’un suivi psychologique.