L’histoire politique de la Tunisie bourguibienne se lit comme une série de chutes. De Salah Ben Youssef, abattu dans une chambre d’hôtel à Francfort en 1961, à Habib Bourguiba lui-même, séquestré à Monastir jusqu’à sa mort en 2000, aucun des principaux acteurs du régime n’a quitté le pouvoir par une voie institutionnelle ordinaire. Tous ont été promus par le même homme, tous ont cru un moment être indispensables, et tous — à une seule exception près, celle de Ben Ali — ont été écartés par une décision unilatérale du président.
Le schéma est d’une régularité presque mécanique : promotion spectaculaire, concentration de pouvoirs, exposition politique maximale, puis imputation personnelle d’un échec collectif, éviction, effacement et souvent, criminalisation. Ce n’est pas une succession d’accidents mais la logique de fonctionnement d’un régime de pouvoir personnel.
Cet article reconstitue ces fins de pouvoir une à une, en dégage la grammaire commune, décrit la solitude particulière qui les accompagne et propose de premières conclusions sur ce que cette mécanique a coûté à la construction politique tunisienne. Ce n’est qu’un prélude à des fins de pouvoir plus ou moins semblables durant les deux ères qui ont suivi et que nous traiterons dans nos prochains numéros.
Le cadre : un pouvoir sans partage : La personnalisation comme système
Le régime issu de l’indépendance ne s’organise pas autour d’institutions mais autour d’un homme. Les analystes de la période décrivent «la naissance d’un dispositif personnalisé du pouvoir, dont dépend le fonctionnement des organisations et institutions», avec un «chef omnipotent et entouré d’une cour attentive aux volontés, aux inclinations du leader». Michel Camau a résumé ce double mouvement comme une «étatisation de la société» ayant pour contrepartie une «privatisation de l’État», c’est-à-dire l’appropriation de la représentation par un cercle restreint de professionnels de la politique.
Cette configuration a une conséquence directe sur le sort des seconds : leur légitimité n’est jamais autonome. Elle est déléguée, révocable et ne repose sur aucun mandat propre. Le parti unique — le Néo-Destour devenu Parti socialiste destourien (PSD) — étend ses ramifications dans tous les secteurs du pays et ne tolère aucune opposition, ce qui prive tout dirigeant écarté de la moindre base de repli.
Le verrou constitutionnel de 1975
Le dispositif atteint son point d’aboutissement juridique en 1975 : la loi constitutionnelle du 19 mars proclame Bourguiba président à vie, puis la révision du 8 avril 1976 supprime la limitation du nombre de mandats présidentiels. À partir de là, la question de la succession devient structurellement insoluble : il n’existe plus d’horizon légal de transmission, seulement une compétition de cour autour d’un homme vieillissant. Chaque Premier ministre devient de fait un «dauphin» présumé — et donc une menace potentielle.
Le pouvoir de délégation illustre bien l’asymétrie : lorsque Bourguiba s’absente du territoire, il transfère par décret «toutes ses attributions» au Premier ministre, mais uniquement pour la durée de son absence. Le second n’existe que par intermittence et par la volonté du premier.
Les chutes, une à une
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Salah Ben Youssef : la matrice de toutes les éliminations
Le premier écarté n’est pas un ministre mais un frère d’armes. Ancien secrétaire général du Néo-Destour et ancien ministre de la Justice, Ben Youssef devient le principal adversaire de Bourguiba après leur rupture sur les modalités de l’indépendance. Traqué, il fuit à Tripoli, puis au Caire, où sa présence finit par devenir gênante
Le 12 août 1961, après une dernière rencontre avec Bourguiba à Zurich en mars, il est assassiné dans une chambre de l’hôtel Royal à Francfort, attiré par deux compatriotes. Sa femme l’attendait dans un café voisin de la Kaiserstrasse ; c’est elle qui, trois heures plus tard, s’inquiète et le fait découvrir mortellement blessé. Les assassins présumés regagnent aussitôt la Suisse, où leur trace n’est jamais retrouvée malgré l’intervention d’Interpol.
La portée de cet épisode dépasse le cas individuel. Il installe dans la culture politique du régime l’idée que la dissidence peut coûter la vie — et ce message reste actif : Ahmed Ben Salah, fuyant en 1973, «craint pour sa vie» précisément parce qu’il se souvient de Francfort. En 1975, Bourguiba affirme publiquement que les auteurs ont «rendu justice». La fin de pouvoir de Ben Youssef, c’est la solitude absolue de l’exilé politique dans une chambre d’hôtel étrangère.
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Ahmed Ben Salah : le bouc émissaire d’une politique présidentielle
Ben Salah est le cas le plus démonstratif du mécanisme. Propulsé à la tête d’un superministère regroupant le Plan, les Finances et l’Économie, il met en pratique durant toute la décennie 1960 la politique de collectivisation. Il fut, selon la formule employée à sa mort, «le ministre le plus puissant de Habib Bourguiba», artisan d’une modernisation volontariste de l’économie et de l’éducation.
La chute se déroule en séquences soigneusement échelonnées :
3 août 1969 : Bourguiba rejette la généralisation des coopératives que Ben Salah tentait de faire entériner.
8 septembre 1969 : il est déchargé de ses responsabilités économiques ; le grand ministère est de nouveau éclaté en trois départements distincts. Le même jour, Ladgham est chargé «de coordonner les affaires de l’État et de superviser les phases du développement».
7-9 novembre 1969 : il est démis de son dernier portefeuille, l’Éducation nationale, et exclu du gouvernement et du parti.
29 décembre 1969 : placement en résidence surveillée.
24 mars 1970 : arrestation.
9-24 mai 1970 : la Haute Cour, juridiction «créée de toutes pièces» pour lui, siège cinq jours et le condamne à dix ans de travaux forcés pour haute trahison, assortis de dix ans de résidence surveillée et de privation des droits civiques.
Le chef d’accusation dit tout de la logique du régime : «avoir sciemment induit en erreur le chef de l’État et porté ainsi atteinte aux intérêts supérieurs de la nation». Autrement dit, la responsabilité de la politique présidentielle est transférée au ministre, présenté comme ayant abusé de la confiance et du mauvais état de santé du président durant les deux dernières années. L’Assemblée nationale approuve les conclusions d’une commission parlementaire l’accusant de «forfaiture» et de «complot contre la sûreté de l’État».
L’isolement est ici littéral et poignant. Détenu au secret dans une cellule de la prison civile de Tunis, il ne reçoit que la visite hebdomadaire de sa femme et de ses enfants, pendant trois quarts d’heure, et voit son frère tous les quinze jours. Pendant son procès, il ne cesse de répéter qu’il était sincère, qu’il croyait en sa politique et que ses erreurs n’étaient pas de mauvaise foi : «On m’a donné la possibilité de mettre en pratique mes convictions, je l’ai fait». Le 4 février 1973, il s’évade, dissimulant ses traits sous un voile de femme à l’arrière d’une voiture, traverse à pied la frontière algérienne et se réfugie en Europe.
L’épilogue est amer. Gracié après la chute de Bourguiba, il rentre en Tunisie le 18 juin 1988 après quinze ans d’exil. Ben Ali lui fait remettre en liquide ses arriérés de retraite, mais le place sur écoute téléphonique et lui interdit toute activité politique. Sa demande d’enregistrement du Parti de l’unité populaire, déposée le 21 août 1989, est simplement ignorée. En septembre 1990, il repart en exil, ne rentrant définitivement qu’en septembre 2000. Il meurt à Tunis le 16 septembre 2020, à 94 ans.
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Bahi Ladgham : la disgrâce silencieuse du fidèle
Ladgham est le cas de la fin de pouvoir sans procès, sans scandale — et peut-être la plus mélancolique. Véritable numéro deux du régime dès 1957, destourien historique et dauphin présumé jusqu’en 1970, il est nommé Premier ministre le 7 novembre 1969 après avoir été chef du gouvernement de facto pendant douze ans.
Sa chute vient de son mérite même. Pendant que Bourguiba séjourne à Paris pour se soigner, Ladgham œuvre à consolider la cohésion nationale et à redresser l’économie ; c’est précisément au retour du président que leurs relations se détériorent. Après une réunion houleuse avec Bourguiba, il présente sa démission et celle de son gouvernement le 26 juillet 1970. Bourguiba la refuse — non par attachement, mais par calcul : il lui demande de rester quelque temps afin de permettre à son successeur, Hédi Nouira, de prendre la relève, ce qui advient le 2 novembre 1970. Le Monde résume sans ménagement : «Un an plus tard, le 2 novembre 1970, il fut limogé et remplacé par Hédi Nouira».
L’isolement prend ici la forme d’un long silence. Dès 1971, il entre en brouille avec Bourguiba, et les retrouvailles n’ont lieu que dix ans plus tard, en juin 1981, grâce à l’entremise de Mohamed Mzali. Mais Ladgham avait déjà pris ses distances avec l’action politique pour ne plus jamais revenir sur la scène. Sa dignité ultime tient dans son refus obstiné des approches répétées de Ben Ali, invitant même ses pairs à refuser toute compromission avec le nouveau régime. Il meurt à Paris en 1998.
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Ahmed Mestiri : la sortie par la conviction
Mestiri illustre la variante du départ volontaire, qui n’échappe pas pour autant à la sanction. Ayant exprimé publiquement son opposition à la politique des coopératives de Ben Salah, il est exclu du PSD le 29 janvier 1968, avant d’être réintégré au bureau politique le 23 avril 1970, après l’échec du système coopératif et le limogeage de Ben Salah.
Nommé ministre de l’Intérieur le 12 juin 1970, il démissionne un an plus tard, le 21 juin 1971, parce que les promesses de Bourguiba en matière d’ouverture politique et de démocratisation n’ont pas été tenues. Son limogeage effectif de l’Intérieur avait été prononcé par décret présidentiel, sur fond de conflit avec l’aile conservatrice du régime, notamment à propos des nominations dans la sécurité.
Élu au comité central du PSD lors du congrès d’octobre 1971, il devient une menace : par crainte que l’aile libérale prenne le contrôle du parti, Bourguiba suspend ses activités et l’expulse définitivement le 21 janvier 1972. Il conserve son siège de député et continue à critiquer le régime, jusqu’à son exclusion de l’Assemblée nationale le 20 juillet 1973, sur la base du nouveau paragraphe 109 du code électoral prévoyant que le député exclu du parti perd automatiquement son siège. Détail révélateur du caractère instrumental de ce droit : ce texte avait été introduit en 1970 pour être appliqué à Ben Salah, puis abrogé. En novembre 1972, avec dix autres figures destouriennes, il adresse à Bourguiba une lettre critiquant l’état politique et économique du pays.
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Habib Achour : la chute répétée du contre-pouvoir
Le cas Achour montre que la mécanique de la disgrâce ne visait pas seulement les ministres, mais tout foyer d’autorité autonome. Cofondateur de l’UGTT en 1946, il la dirige à trois reprises : 1963-1965, 1970-1978 et 1984-1989.
Chaque cycle se termine par une chute. En juin 1965, l’incendie et le naufrage d’un bac appartenant à l’une de ses entreprises font six morts ; le pouvoir utilise l’accident pour l’emprisonner un mois et le faire condamner à six mois de prison et 3 000 dinars d’amende pour faux et outrage à magistrat. La logique est explicite : «le pouvoir, excédé que Habib Achour se rebelle et refuse les injonctions du parti, profite de l’accident pour l’écarter».
Le second épisode est sanglant. La grève générale du 26 janvier 1978 est violemment réprimée par l’armée, appelée à la rescousse par le gouvernement ; des centaines de morts et d’innombrables blessés jonchent les rues. Un millier de syndicalistes sont arrêtés. Achour est placé en résidence surveillée puis arrêté le 28 janvier 1978 ; onze des treize membres du comité exécutif de l’UGTT se retrouvent sous les verrous, décapitant la direction de la plus puissante organisation de masse du pays. Le pouvoir les accuse d’avoir «de longue date ourdi un complot destiné à renverser le régime bourguibiste». Tenu pour responsable du Jeudi noir, il est condamné par la cour de sûreté de l’État à dix ans de travaux forcés, avant d’être gracié en août 1979.
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Hédi Nouira : la seule chute non politique
Nouira constitue l’exception qui éclaire la règle. Opposé à la politique des coopératives de Ben Salah, il avait su rester en retrait tout en continuant de présider à la destinée de la Banque centrale — stratégie de survie qui lui vaut d’être appelé à la primature en 1970. Il joue un rôle majeur dans le développement de l’économie et la dynamique de la société tunisiennes, malgré les crises du pouvoir : le conflit avec l’UGTT et Habib Achour, achevé par les événements sanglants du 26 janvier 1978, puis la tentative de coup d’État menée depuis Gafsa par le régime libyen à l’aube du 27 janvier 1980.
Sa sortie ne relève pas d’un limogeage. Le 23 avril 1980, victime d’une attaque cérébrale ayant entraîné une hémiplégie, il quitte définitivement la vie politique. Les sources situent explicitement cette attaque dans le sillage du coup de Gafsa et de l’échec du projet d’union tuniso-libyenne. Mohamed Mzali lui succède.
L’isolement est ici celui du corps. Emporté par une longue maladie, il meurt le 25 janvier 1993 à La Marsa et est inhumé à Monastir. Il aura passé les treize dernières années de sa vie hors de toute vie publique. Le paradoxe est cruel : le seul homme fort de Bourguiba dont la chute ne fut pas décidée par Bourguiba est aussi celui dont le retrait fut le plus définitif.
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Driss Guiga : la responsabilité imputée du sang versé
Les émeutes du pain de l’hiver 1983-1984 exigent un coupable, et le ministre de l’Intérieur en tient le rôle. Face à la crise, Guiga adopte une posture politique inattendue en appelant à la démission du gouvernement — positionnement qui ne le protège pas.
Écarté du gouvernement le 7 janvier 1984, il quitte la Tunisie le 8, dès le lendemain. Le 13 mars 1984, après que Bourguiba a pris connaissance du rapport de la commission d’enquête chargée de «délimiter les responsabilités», il est renvoyé devant la Haute Cour de justice pour haute trahison. Le rapport lui reproche d’avoir laissé dans les tiroirs du ministère les avertissements de l’administration régionale sur les risques de soulèvement, d’avoir laissé les services de sécurité commettre des carences «dans plus d’un cas intentionnelles», et de s’être livré à diverses malversations depuis mars 1980. L’accusation politique est plus crue encore : avoir voulu exploiter la révolte du pain pour prendre la place de Mzali et devenir le successeur désigné de Bourguiba.
Guiga est condamné par contumace à dix ans de prison, ses biens sont saisis et mis sous séquestre judiciaire, et Mzali lui succède à l’Intérieur. Il s’exile à Londres, où il travaille comme conseiller d’un homme d’affaires saoudien président d’une fondation pour la promotion du soufisme.
Sa défense, publiée par la presse française, dit toute l’incompréhension de l’homme lâché : il rappelle avoir quitté librement son pays après en avoir informé le chef de l’État, qui venait de lui dire «Je n’ai rien à vous reprocher». Dans une lettre adressée à Bourguiba, il écrit se voir assigné devant une Haute Cour pour haute trahison «en me demandant ce qui me vaut cet excès d’honneur ou cette indignité». Il dénonce la composition et les méthodes de la commission d’enquête, ainsi qu’un rapport prétendument confidentiel comportant «un ensemble de calomnies non vérifiées».
Le Monde souligne la portée institutionnelle : c’était la seconde fois seulement depuis l’indépendance qu’un membre du gouvernement comparaissait pour haute trahison devant la Haute Cour, la première ayant été Ahmed Ben Salah en 1970. La même juridiction d’exception, la même incrimination, à quatorze ans d’intervalle. Le retour n’aura lieu qu’après le changement de régime de 1987 : brièvement incarcéré, il passe treize jours à la prison civile de Tunis puis est condamné à cinq ans avec sursis et relâché. Il meurt centenaire, à 101 ans.
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Mohamed Mzali : le fils spirituel désavoué
Mzali cumule le poste de Premier ministre et de secrétariat général du PSD — concentration qui fait de lui le successeur le plus visible. Proche de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe, il annule une circulaire interdisant le port du hidjab dans les écoles publiques et obtient du président l’amnistie des représentants du Mouvement de la tendance islamique, futur Ennahdha.
Le 8 juillet 1986, il est limogé simultanément de ses fonctions de Premier ministre et de secrétaire général du parti, et remplacé par Rachid Sfar. Sa position avait été durablement fragilisée par les émeutes du pain de 1984.
La suite est un roman noir. Il quitte le pays dans la clandestinité vers la France via les frontières terrestres avec l’Algérie, déguisé dans un sefsari. Une source évoque un passage par la Suisse avant l’installation en France. Sa disparition de son domicile est confirmée par les milieux autorisés en septembre 1986, sans que l’on sache s’il est encore en Tunisie ou déjà à l’étranger. Le 20 avril 1987, il est condamné par contumace par la Cour criminelle de Tunis à une peine de prison ferme pour abus de biens sociaux et enrichissement illégal.
L’isolement de Mzali est celui du disciple répudié. En exil, il publie une Lettre ouverte à Habib Bourguiba dans laquelle, en «fils spirituel blessé mais néanmoins fidèle», il désigne l’entourage présidentiel à la vindicte tunisienne — ceux qui ont «comploté» et obtenu sa disgrâce — tout en s’évertuant à préserver la figure du président lui-même. Il ne cesse de récuser sa condamnation et garde des relations tendues avec le régime. Le pourvoi de l’avocat général débouche sur un arrêt de cassation du 5 août 2002, qui annule la condamnation par contumace et lui permet de rentrer dès le lendemain, après près de quinze ans d’exil. Il mène ensuite un train de vie assez discret. Transféré à Paris pour soins aux frais de l’État sur ordre de Ben Ali, il y meurt le 23 juin 2010, à 85 ans, et est enterré au cimetière de l’Imam El Mezri à Monastir. Il avait publié un livre au titre qui résume sa vie : Un Premier ministre de Bourguiba témoigne.
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Rachid Sfar : l’éviction absurde
Sfar est nommé Premier ministre le 8 juillet 1986 pour rétablir les équilibres financiers et économiques du pays. Technocrate ayant occupé de 1977 à 1986 les portefeuilles de l’Industrie, de la Défense nationale, de la Santé, de l’Économie nationale et des Finances, il incarne la gestion plutôt que le projet politique. Son gouvernement intègre Ben Ali, d’abord comme ministre de l’Intérieur, puis avec le titre de ministre d’État.
Les circonstances de son éviction, le 2-3 octobre 1987, sont d’une éloquence rare sur l’état du régime : il essuie une colère du président qui, affaibli par la maladie, ne se souvient pas avoir nommé Abdelmalek Laarif à la direction du PSD et en fait porter la responsabilité à son Premier ministre. Bourguiba nomme alors son ministre de l’Intérieur, Ben Ali, pour le remplacer.
Sfar est le seul de la série à ne connaître ni la prison ni l’exil. Élu à la Chambre des députés en octobre 1986, il en devient le président de 1987 à 1988, reste membre du PSD puis du RCD lorsque Ben Ali accède à la présidence, et est nommé ambassadeur à Bruxelles de 1988 à 1992. Constatant la faible utilité de son travail, il demande en 1996 à faire valoir ses droits à la retraite comme ancien Premier ministre, pour reprendre «une certaine liberté». Il meurt le 20 juillet 2023, à 90 ans. Écarté un mois avant la destitution de Bourguiba, il a échappé de justesse au rôle de témoin gênant.
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Habib Bourguiba : le mécanisme retourné contre son inventeur
Le dernier maillon est celui du fabricant. Le 7 novembre 1987, Ben Ali renverse le président de la République pour raisons de santé et accède au pouvoir. Dans la nuit du 6 novembre, un groupe de sept médecins tunisiens signe un rapport certifiant l’incapacité mentale du président à assumer ses fonctions. L’action est justifiée par l’article 57 de la Constitution, invoquant l’«empêchement absolu» du chef de l’État. Ben Ali prête serment le jour même devant une réunion extraordinaire de l’Assemblée nationale. L’opération est sans effusion de sang.
Il faut noter que cette éviction s’est déroulée avec l’accord presque unanime de l’élite politique : les sept médecins mobilisés «n’ont fait que traduire ce consensus». Bourguiba, qui ne travaillait plus à la fin de son règne qu’une ou deux heures par jour, continuait néanmoins d’appliquer les règles du pouvoir personnel qui avaient fait sa force. Le régime qu’il avait construit pour n’avoir aucun rival fonctionnait encore parfaitement — simplement, il en était devenu l’objet.
L’isolement final est le plus long de tous. Poussé hors du palais de Carthage à l’aube du 7 novembre, il est conduit d’abord à Mornag, puis à Monastir. Il y passe le reste de ses jours en résidence surveillée jusqu’à sa mort le 6 avril 2000, soit treize années d’assignation à domicile. Son médecin personnel, le professeur Amor Chadli, a documenté sur 600 pages «le régime de résidence surveillée imposé au Président et les supplices subis, jusqu’à sa mort». Un autre témoignage, celui de son garde rapproché, décrit son quotidien à Monastir en soulignant sa sérénité et la distance qu’il mettait avec ce qui lui arrivait, affichant une très haute dignité.
La solitude n’est pas seulement politique. Il avait annoncé brusquement, par un simple communiqué du 11 août 1986, son divorce de Wassila Ben Ammar, alors que son épouse se soignait depuis plusieurs mois aux États-Unis. Elle quitte le palais et le pays en 1986 pour rentrer en 1988 sans accepter de le revoir. Après la destitution, la presse tunisienne annonce qu’elle a envoyé à Ben Ali un message «exprimant sa confiance dans la nouvelle direction politique». Elle n’est pas enterrée dans le mausolée de Bourguiba à Monastir.
Admis le 5 mars 2000 à l’hôpital militaire de Tunis pour une pneumopathie, son état jugé critique, il meurt à sa résidence de Monastir le 6 avril 2000 à 9h50, à l’âge de 97 ans. Ben Ali décrète sept jours de deuil national et fait transférer la dépouille à la maison du RCD à Tunis avant l’inhumation au mausolée familial. Quinze ans après, un ouvrage commémoratif constatait que «la Tunisie et les Tunisiens n’en ont pas encore fait leur deuil», et évoquait la maison familiale de Monastir spoliée par Ben Ali, propriété payée par Bourguiba de ses propres deniers, au sujet de laquelle une lettre d’octobre 2012 est restée sans réponse.
La grammaire commune de la disgrâce
En croisant les dix trajectoires, six régularités se dégagent.
-La promotion comme piège
Plus la promotion est spectaculaire, plus la chute est brutale. Ben Salah reçoit un superministère cumulant le Plan, les Finances, l’Économie puis l’Éducation ; Mzali cumule primature et secrétariat général du parti. Cette concentration n’est pas une marque de confiance durable : elle rend l’homme identifiable, donc imputable. À l’inverse, Nouira avait survécu aux années Ben Salah précisément en restant en retrait à la Banque centrale, et Sfar s’en est sorti en restant un technicien sans base politique.
-Le transfert de responsabilité
Le régime fonctionne par externalisation de l’échec vers le second. La collectivisation était une politique validée au sommet, mais l’incrimination retenue contre Ben Salah est d’avoir «sciemment induit en erreur le chef de l’État» et d’avoir abusé du mauvais état de santé du président. Un mécanisme identique frappe Guiga en 1984, accusé d’avoir dissimulé les avertissements sur les risques d’émeute, alors que la décision d’augmenter le prix du pain était gouvernementale. La formule des sources est nette : Bourguiba, «malade, désorienté par la montée des mécontentements, déçu par le bilan», fait traduire son ministre en justice.
–La judiciarisation d’exception
La Haute Cour de justice n’est pas un tribunal ordinaire. Créée «de toutes pièces» pour Ben Salah, présidée par un haut magistrat et composée de juges tous députés désignés par leurs pairs, elle ne juge que deux ministres en trente ans — Ben Salah en 1970 et Guiga en 1984 — pour la même incrimination de haute trahison. Le droit lui-même est instrumentalisé : le paragraphe 109 du code électoral, permettant de déchoir un député exclu du parti, est introduit en 1970 pour Ben Salah, abrogé, puis ressorti contre Mestiri en 1973.
-La gradation méthodique
Aucune chute n’est instantanée. Ben Salah subit cinq étapes en huit mois, du désaveu politique à l’arrestation. Ladgham démissionne en juillet mais reste en poste jusqu’en novembre, le temps d’organiser sa propre relève. Mestiri est exclu, réintégré, renommé, redémissionné, réélu au comité central, suspendu, exclu, puis déchu. Cette lenteur a une fonction : elle démonétise l’homme progressivement, jusqu’à ce que son éviction ne provoque plus de réaction.
-L’exil comme condition normale de l’ancien dirigeant
Ben Youssef meurt en exil. Ben Salah passe quinze ans hors de Tunisie, puis y retourne encore en 1990. Guiga s’installe à Londres. Mzali vit près de quinze ans en France. La Tunisie de Bourguiba n’offre aucune place à l’ancien détenteur du pouvoir : ni retraite honorable, ni opposition légale, ni statut d’ancien responsable. Seul le départ ou le silence.
-L’effacement plutôt que la mémoire
Ladgham, numéro deux du régime pendant treize ans, disparaît totalement de la scène après 1971 et ne revient jamais. Nouira, artisan de la décennie économique la plus dynamique, vit treize ans sans aucune vie publique. La commémoration ne vient que bien plus tard, par des séminaires et des hommages posthumes. La règle du régime était que l’histoire n’ait qu’un seul auteur — ce que confirme l’analyse du storytelling bourguibien, où la construction narrative de sa propre vie est constamment au service de la construction de son pouvoir.
La tristesse de l’isolement : une typologie
La solitude de ces hommes n’est pas une figure de style. Elle prend des formes concrètes et distinctes.
La solitude du corps enfermé. Ben Salah au secret, avec trois quarts d’heure de visite familiale par semaine. Bourguiba à Monastir pendant treize ans, dont son médecin décrit les «supplices».
La solitude du fugitif. Ben Salah franchissant à pied la frontière algérienne sous un voile de femme. Mzali passant clandestinement en Algérie déguisé dans un sefsari. Deux Premiers ministres ou quasi Premiers ministres d’un même pays réduits au travestissement pour sauver leur liberté.
La solitude de l’incompréhension. Guiga écrivant à Bourguiba qu’il se demande «ce qui me vaut cet excès d’honneur ou cette indignité», après s’être entendu dire par le président lui-même : «Je n’ai rien à vous reprocher». Mzali, en exil, incapable d’accuser le président et reportant tout sur son entourage.
La solitude de la fidélité inutile. Ladgham, qui avait travaillé à redresser le pays pendant l’hospitalisation du chef, et dont c’est précisément ce travail qui déclenche la rupture. Puis dix ans de brouille, une réconciliation tardive en 1981, et le refus définitif de revenir.
La solitude du corps trahi. Nouira, foudroyé par une hémiplégie au lendemain de Gafsa, quittant définitivement la vie publique à 69 ans pour treize ans de maladie.
La solitude intime. Bourguiba divorçant par communiqué d’une épouse absente et malade, puis apprenant que celle-ci a assuré son successeur de sa confiance, et qu’elle refusera de le revoir jusqu’à sa mort.
Ce qui frappe, c’est la symétrie finale. L’homme qui a organisé l’isolement de tous ses lieutenants a fini par en subir la version la plus longue. Et le fait que ses obsèques nationales aient été décrétées par celui qui l’avait déposé ajoute à l’ironie une dimension proprement tragique.
Premières conclusions pour la Tunisie de l’ère Bourguiba
- La compétence a été systématiquement sacrifiée à la sécurité du chef
Ben Salah avait bâti une politique de modernisation volontariste de l’économie et de l’éducation ; il finit aux travaux forcés. Mestiri portait un projet d’ouverture démocratique ; il est exclu du parti et du parlement. Le régime a répété l’élimination de ses propres cadres les plus structurants, non pour incompétence, mais parce que leur autonomie devenait mesurable. Le coût est un appauvrissement continu de la profondeur d’élite dirigeante.
- L’absence de mécanisme de succession a produit une compétition destructrice
En verrouillant constitutionnellement la présidence à vie en 1975, puis en supprimant la limitation des mandats en 1976, le régime a rendu la succession pensable seulement comme complot. Le résultat est visible dans l’accusation portée contre Guiga — avoir voulu exploiter les émeutes pour devenir successeur désigné — et dans l’issue de 1987, où la transmission ne pouvait plus se faire que par un rapport médical signé de nuit.
- Le droit est devenu une technique de règlement de comptes
Haute Cour créée pour un accusé, article du code électoral introduit puis abrogé selon les besoins, cour de sûreté de l’État condamnant un syndicaliste à dix ans avant une grâce présidentielle un an plus tard : la justice fonctionne comme prolongement de la volonté présidentielle. Cela a durablement dévalué l’idée de légalité et rendu possible en 1987 un changement de régime habillé d’une procédure constitutionnelle.
- Les contre-pouvoirs sociaux ont été brisés, non intégrés
La répression du 26 janvier 1978 — armée dans les rues, des centaines de morts, un millier d’arrestations, onze des treize membres de l’Exécutif de l’UGTT emprisonnés — marque l’échec d’un régime à absorber une organisation de masse qu’il avait lui-même contribué à faire naître. Les émeutes du pain de 1984 puis la crise de 1986 montrent que ce verrouillage n’a rien réglé : il a seulement déplacé le conflit vers la rue.
- La chute du système était inscrite dans son fonctionnement
Le régime avait été construit pour qu’aucune force ne puisse contester le président. Il en résulte qu’à la fin, la seule voie de changement disponible était le coup de palais. La succession s’est faite «pratiquement sans heurts, avec l’accord presque unanime de l’élite politique» — non par vertu institutionnelle, mais parce qu’il ne restait plus aucun acteur capable de contester quoi que ce soit. Un système qui produit sa propre relève par la seule voie du complot est structurellement condamné à recommencer.
- Une culture politique de la loyauté verticale sans garantie
Le trait le plus durable est peut-être celui-ci : dans le bourguibisme, la fidélité n’assure aucune protection, et le mérite peut devenir un motif de suspicion. Cette leçon a été apprise par tous ceux qui ont survécu — et son enseignement pratique est la prudence, l’effacement, la reconversion technocratique. Sfar en est le modèle réussi. Ce n’est pas une école de responsabilité politique, mais de survie administrative.
Ce qui reste ouvert
Trois éléments méritent d’être signalés comme incertains ou insuffisamment documentés dans les sources accessibles. D’abord, les circonstances exactes de l’évasion de Ben Salah en 1973 demeurent «mystérieuses», les autorités elles-mêmes ayant été surprises compte tenu de ses conditions de détention au secret. Ensuite, la responsabilité directe de Bourguiba dans l’assassinat de Ben Youssef, si elle est largement admise et corroborée par sa déclaration de 1975, n’a jamais fait l’objet d’une enquête judiciaire aboutie, la trace des exécutants ayant été perdue en Suisse. Enfin, les récits de la nuit du 6 au 7 novembre 1987 reposent essentiellement sur des témoignages produits après 2011, dont le croisement critique reste un chantier historiographique.
Le prolongement naturel de cet article concerne la reproduction du même mécanisme sous les régimes suivants : la mise à l’écart de Hédi Baccouche, premier chef de gouvernement de Ben Ali, la trajectoire des hommes forts du RCD, puis la fuite de Ben Ali lui-même le 14 janvier 2011 vers l’Arabie saoudite, suivie de mandats d’arrêt internationaux. La continuité est frappante : le régime qui avait renversé Bourguiba a fini de la même manière, écarté par la rue plutôt que par une procédure — et son fondateur a lui aussi terminé en exil.
A suivre… Prochain article : «Les fins de pouvoir» des hommes de Ben Ali
Mansour Moalla : Un intellectuel public qui ne s’efface pas
Mansour Moalla n’a pas été ministre sous Ben Ali. Toute sa carrière gouvernementale s’est déroulée sous Bourguiba, entre 1967 et 1983. C’est pourtant Ben Ali qui a mis fin à sa seconde vie, celle de banquier.
Un parcours gouvernemental, entièrement bourguibien
Né à Sfax le 1er mai 1930, diplômé de l’ENA de Paris et docteur en droit de la Sorbonne, il fut le premier directeur général de la Banque centrale de Tunisie de 1958 à 1961, puis directeur de l’École nationale d’administration. Il occupe ensuite quatre portefeuilles successifs : Industrie et Commerce (1967-1968), PTT (1969-1970), Plan (1970-1974) et Finances et Plan (1980-1983). C’est durant ce dernier mandat qu’il contribue à créer l’Ordre des experts-comptables de Tunisie en 1983.
Sa première fin de pouvoir : juin 1983
Il est écarté du gouvernement en 1983 à la suite d’un différend avec le Premier ministre Mohamed Mzali concernant le déficit budgétaire et la caisse de compensation. Un témoignage situe le déclencheur au Conseil des ministres du 9 juin 1983, où Moalla émet des réserves sur le financement d’une double voie destinée à relier l’aéroport de Monastir au palais présidentiel de Skanès. Autrement dit : le ministre des Finances a refusé de payer une route de prestige pour le président, et il est parti trois semaines plus tard.
Sa sortie s’inscrit dans une hémorragie. Dans «Les Trois Décennies Bourguiba» Tahar Belkhodja dit : «En juin 1983, ce fut le départ du gouvernement de Mansour Moalla et de moi-même, suivi d’Azouz Lasram en octobre, puis de Driss Guiga en janvier 1984 après les émeutes du pain». Or c’est exactement le sujet qui l’avait fait tomber : le gouvernement annonce le 19 septembre 1983 la suppression de la compensation sur les produits céréaliers — décision qui déclenchera les émeutes du pain et ouvrira la longue agonie du régime. Moalla avait eu raison trop tôt.
Sa seconde fin de pouvoir : juin 1993, celle-là sous Ben Ali
Fondateur de la BIAT en 1975-1976 — avec pour associé Habib Bourguiba Jr., fils du président — ainsi que du Groupe des Assurances de Tunisie et de l’Institut arabe des chefs d’entreprises en 1984-1985, il est redevenu, après 1983, président de sa banque et l’une des figures du patronat tunisien.
En juin 1993, il doit démissionner de toutes ses fonctions officielles pour sauver sa banque. La cause est une campagne de diffamation publique fondée sur l’allégation de l’existence d’une loge maçonnique qui aurait visé à «contrôler les structures de l’économie nationale» — campagne survenue après ses critiques contre l’alignement du gouvernement tunisien sur la Banque mondiale et le FMI. La formule employée par la presse tunisienne est sans ambiguïté : «Limogé par Bourguiba à l’initiative de Mzali, puis obligé par Ben Ali en 1993 de quitter la BIAT». Sa Fondation, créée en 1992, est «tuée dans l’œuf en juin 1993».
C’est donc un cas de figure inédit : un homme éliminé deux fois, par deux présidents différents, et la seconde fois sans même détenir de fonction publique. La sanction ne portait plus sur son pouvoir politique mais sur son autonomie économique — ce qui confirme la thèse de nos deux articles : le régime ne tolérait aucun capital indépendant du palais, pas même privé.
Ce qu’il est devenu
Contrairement à presque tous les autres cas étudiés, sa fin n’a pas été l’effacement. Il a reconstruit une existence d’intellectuel public : il reste président d’honneur de la BIAT et du GAT, et la banque le reconnaît officiellement comme l’un de ses trois principaux fondateurs aux côtés de Mokhtar Fakhfakh et Habib Bourguiba Jr. Il publie en 2011 De l’indépendance à la révolution : système politique et développement économique en Tunisie, un ouvrage de 637 pages, puis en février 2020 Sortie de crise et Union nationale.
Après 2011, il redevient un interlocuteur écouté : il soumet en février 2016 au président Béji Caïd Essebsi une initiative économique visant à créer environ 600.000 emplois en trois ans, et fait partie des personnalités reçues au palais de Carthage. Il intervient dans le débat institutionnel, jugeant que l’Assemblée constituante avait perdu sa légitimité dès 2012 et estimant que l’âge du futur chef du gouvernement ne devrait pas dépasser 60 ans.