Voilà une bonne nouvelle dans un climat plutôt morose. Selon la mise à jour 2026 de l’Indice mondial de pauvreté multidimensionnelle du PNUD, la Tunisie est deuxième en Afrique avec 1 % de sa population touchée, à 0,1 point des Seychelles. Elle devance l’Algérie, l’Égypte et la Libye, et domine l’Afrique du Nord. On aurait tort de ne pas s’en réjouir : ce résultat est le fruit de décennies d’investissement dans l’école, la santé, l’eau et l’électricité, des domaines où le pays a longtemps tenu son rang.
Il faut pourtant lire ce classement avec méthode. L’indice ne mesure pas le revenu mais le cumul de privations dans trois domaines : la santé, l’éducation et le niveau de vie. Autrement dit, il dit surtout si les ménages ont accès à l’eau potable, à l’électricité, à un logement correct et à l’école. Sur ces points, la Tunisie part d’un socle solide. Il ne dit rien du pouvoir d’achat, de la précarité de l’emploi ni de la peur du déclassement, qui pèsent aujourd’hui sur les Tunisiens. Une analyse publiée en 2025, fondée sur les critères de la Banque mondiale, évoque d’ailleurs environ 1,7 million de pauvres au sens monétaire. Les deux chiffres ne se contredisent pas, ils décrivent deux réalités différentes.
Le contexte mondial invite lui aussi à la prudence. Pour la première fois depuis 2010, le nombre de personnes en situation de pauvreté multidimensionnelle augmente : 1,2 milliard, soit 51,5 millions de plus à méthode comparable. Plus de la moitié sont des enfants, et la grande majorité vivent en milieu rural. Ces chiffres rappellent que les acquis sociaux ne sont jamais définitifs. Un pays peut les perdre quand les investissements ralentissent, quand les services publics se dégradent ou quand les régions de l’intérieur sont laissées pour compte. Le rapport lui-même précise que cette hausse n’a pas une cause unique, ce qui devrait nous dissuader de chercher des réponses simples.
Reste la question que ce classement pose en creux : que fait-on de cette avance ? Le Rapport 2025 sur le développement humain notait déjà que, malgré un taux faible, les privations restent profondes chez ceux qui sont touchés. Un pays qui compte peu de pauvres a tout intérêt à leur porter une attention d’autant plus grande : ce sont souvent les plus isolés, les plus éloignés des services, ceux que les moyennes nationales effacent. Et la proximité avec les Seychelles ne doit pas tromper : le chiffre global masque les écarts entre régions, dont les débats tunisiens sur le déséquilibre entre le littoral et l’intérieur rappellent régulièrement l’ampleur.
Le rapport apporte pourtant une raison d’espérer. Trente-trois pays ont réduit leur indice de moitié en moins de quinze ans, dont six en Afrique subsaharienne, et l’Égypte, voisine de la Tunisie, figure parmi ceux qui ont récemment progressé de façon significative. La pauvreté n’est donc pas une fatalité, et des politiques constantes, bien financées, peuvent la faire reculer vite.
Pour la Tunisie, le bon réflexe serait de ne pas se contenter du classement. Il s’agit de transformer cette avance en politique publique : affiner la mesure avec l’indice national en préparation à l’Institut national de la statistique, cibler les poches de privation, et garder en tête que 1 %, ce sont encore des familles réelles. Un rang flatteur n’a de valeur que s’il sert à ne laisser personne au bord de la route.