Sur les 107.000 ingénieurs que compte la Tunisie, 47.000 exercent aujourd’hui à l’étranger. Si la fuite des jeunes diplômés est un mal ancien, l’hémorragie frappe désormais le cœur même de l’appareil d’État : des cadres chevronnés, forts de 15 à 20 ans d’expertise dans la fonction publique, plaquent tout pour s’expatrier. Ce départ laisse des pans entiers de l’administration et des fleurons nationaux totalement démunis face aux urgences techniques.
Son élection, en juin 2025, à la tête de l’Ordre des ingénieurs tunisiens (OIT) marque une rupture historique. Dirigeant, depuis près de trente ans, d’un groupe privé spécialisé dans la sécurité industrielle et les services techniques, Mohsen Gharsi est le premier président de l’Ordre à ne pas être issu de la haute administration. Un profil inédit qui lui confère une totale autonomie de parole et une liberté de ton face aux tutelles étatiques.
Causes réelles des pannes d’électricité de l’été 2026, défaillances systémiques de la commande publique, dérives et régulation des écoles privées, diplomatie technique et silence assourdissant des autorités… Dans cet entretien accordé à Réalités, le président de l’Ordre dresse un diagnostic de la profession et plaide pour le retour de l’expertise technique au cœur des choix stratégiques de la Nation.
Propos recueillis par Hajer Ben Hassen et Nadia Ayadi
Historiquement absents de la sphère publique, les ingénieurs semblent aujourd’hui rompre avec le silence et s’imposer. Comment expliquez-vous cette longue retenue ?
L’ingénieur, par nature et par parcours, est un homme de terrain. Dès l’obtention de son diplôme et son embauche, on le qualifie souvent de «bosseur». Une fois intégré dans l’entreprise, il s’immerge totalement dans son travail au point d’en oublier le reste.
Cependant, cette réserve a fini par provoquer de vives perturbations au sein de notre profession. Aujourd’hui, nous constatons un exode massif : sur un total de 107.000 ingénieurs tunisiens, 47.000 exercent à l’étranger. Ils ont quitté le pays faute d’avoir été estimés à leur juste valeur, tant sur le plan financier que moral. C’est précisément cette situation qui a poussé les ingénieurs à se mobiliser, notamment à partir de 2019, avec un point d’orgue en 2020 et 2021 à travers de grandes grèves.
Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres à cette époque ?
En 2018, face à l’hémorragie des compétences, le président Béji Caïd Essebsi a réuni le Conseil de sécurité nationale. Une prime spécifique a alors été décidée pour les médecins, les universitaires et les ingénieurs.
Mais si les deux premiers corps en ont bénéficié, les ingénieurs du secteur public et des entreprises nationales (STEG, SONEDE, ONAS, CPG, Groupe Chimique, etc.) en ont été injustement exclus. Le principal blocage est venu de l’UGTT, dont le secrétaire général de l’époque, Noureddine Taboubi estimait que les ingénieurs voulaient «manger dans deux bols». Malgré un accord conclu en février 2021 avec le gouvernement, la Centrale syndicale a menacé d’une grève générale pour en empêcher l’application.
Mais pourquoi l’UGTT s’opposait-elle à ce point à l’Ordre des ingénieurs ?
Pour comprendre, il faut regarder le maillage de l’Ordre. Nous sommes organisés avec une vingtaine de commissions dans l’ensemble des gouvernorats, ainsi que 5 comités sectoriels dans le Grand Tunis (agriculture, transport, etc.). L’ensemble des 107.000 ingénieurs élit un Conseil administratif de 90 membres, qui élit à son tour le bureau exécutif de 20 membres et le Président de l’Ordre.
Nous disposons également d’antennes au sein des grandes entreprises, comme à la STEG. L’UGTT y a vu à tort un «syndicat parallèle». Or, l’Ordre n’a pas de revendications ouvrières, il apporte des solutions techniques. On ne peut pas amalgamer revendications syndicales et enjeux techniques. Même si le climat s’est apaisé avec la nouvelle direction de l’UGTT, les bâtons dans les roues et ces blocages historiques ont lourdement freiné notre profession.
Au-delà de ce conflit, il y avait un autre enjeu : la liberté d’expression des ingénieurs. Les autorités et certains décideurs redoutaient que les ingénieurs ne prennent la parole dans les médias, car ils connaissent parfaitement les dessous économiques de nos fleurons nationaux. A titre d’exemple, leurs données techniques, qu’il s’agisse de la STEG ou de la composition chimique des phosphates à la CPG, touchent à la concurrence internationale et sont souvent assimilées à un secret d’État ou à la sûreté nationale.
Enfin, il y a un facteur interne. Historiquement, les présidents de l’Ordre étaient presque issus de la fonction publique ou de hauts dirigeants d’entreprises publiques. Ils agissaient en administratifs, comme des employés de l’État, et manquaient de liberté de ton dans les médias, d’autant que le poste servait souvent de tremplin vers de hautes fonctions ministérielles. Nous avons compris cette limite. C’est pourquoi nous avons mené un travail de fond pour faire élire un président issu du secteur privé, statut que j’occupe moi-même, capable de s’exprimer en toute liberté et de porter la voix des ingénieurs sur les grands enjeux du pays.
Au-delà de ce conflit, il y avait un autre enjeu : la liberté d’expression des ingénieurs. Les autorités et certains décideurs redoutaient que les ingénieurs ne prennent la parole dans les médias, car ils connaissent parfaitement les dessous économiques de nos fleurons nationaux.
Qu’est-ce qui a concrètement changé depuis votre arrivée à la tête de l’Ordre ?
L’Ordre est une organisation nationale majeure dont l’histoire et les prérogatives sont bien plus vastes que les statistiques sur le corps des ingénieurs.
La profession est régie depuis les années 1930 et c’est l’ingénieur tunisien, Mohamed Ali Annabi, qui a commencé à structurer le secteur. Plus tard, en 1959, le président Habib Bourguiba a attribué un terrain à l’avenue Habib Bourguiba pour l’Ordre des ingénieurs afin de promouvoir la science et le développement. Enfin, c’est en 1982 qu’un décret-loi a été promulgué pour réglementer formellement l’exercice de la profession d’ingénieur en Tunisie.
Aujourd’hui, pour qu’un diplômé de n’importe quelle école puisse exercer le métier d’ingénieur, il doit obligatoirement obtenir son numéro d’inscription (matricule) auprès de l’Ordre, sous réserve de remplir des conditions bien déterminées. Notre rôle de contrôle est crucial. La Cour d’appel nous demande, d’ailleurs, une mise à jour trimestrielle de la liste des ingénieurs habilités notamment à lutter contre l’usurpation de titre. C’est un sujet d’une importance cruciale aujourd’hui, au vu des enjeux de sécurité liés aux chantiers et aux installations industrielles. N’est pas ingénieur qui veut.
Comment ce contrôle s’applique-t-il sur le terrain ?
Pour la branche des ingénieurs conseils qui compte aujourd’hui 2.072 ingénieurs conseils et bureaux d’études organisés en petites et moyennes entreprises, nous avons instauré des règles de contrôle très strictes. Désormais, il est strictement interdit à tout ingénieur conseil de délivrer un rapport technique sans y apposer le cachet assermenté de l’Ordre, mentionnant l’année en cours et la spécialité.
Malheureusement, il y a pas mal d’intrus, qui se font passer pour des ingénieurs sans en avoir la qualification. Face à cela, l’Ordre dispose d’un pouvoir disciplinaire très puissant. Nos statuts prévoient dix articles (des articles 25 à 35) consacrés au Conseil de discipline. Les décisions de notre Conseil de discipline ont une valeur juridique équivalente à celle d’un tribunal de première instance. D’ailleurs, lorsqu’un ingénieur conteste une décision rendue par notre Conseil de discipline, son recours s’effectue directement auprès de la Cour d’appel.
Aujourd’hui, pour qu’un diplômé de n’importe quelle école puisse exercer le métier d’ingénieur, il doit obligatoirement obtenir son numéro d’inscription (matricule) auprès de l’Ordre, sous réserve de remplir des conditions bien déterminées. Notre rôle de contrôle est crucial.
Quelles mesures concrètes appliquez-vous pour préserver la crédibilité de la profession ?
Auparavant, les cas des ingénieurs traduits en conseil de discipline se comptaient sur les doigts. Aujourd’hui, nous réunissons le Conseil de discipline tous les deux mois. Si nous voulons un corps respectable et respecté, la règle est simple : de la même manière que nous défendons les droits de l’ingénieur, nous devons sanctionner fermement tout ingénieur qui ne respecte pas la déontologie du métier et quiconque y déroge ne fait pas honneur à notre profession.
Face à ces exigences éthiques, quelle est la réalité perçue de l’ingénierie tunisienne, en particulier sur la scène internationale ?
La seule véritable richesse et le seul capital de la Tunisie, ce sont la science et le savoir. Et sur ce plan, les ingénieurs tunisiens à l’étranger font un travail remarquable qui honore notre pays. Pour vous donner une image : lorsque je me trouve dans un café au cœur de Paris, j’ai parfois l’impression d’être à Tunis tellement j’entends parler des ingénieurs tunisiens. Ce sont eux qui gèrent les systèmes de cybersécurité, les grandes banques, les multinationales… Ils tiennent littéralement le cœur du système financier français.
Quand je les aborde et leur décline mon identité, ils sont ravis, mais beaucoup ont la mort dans l’âme. Je pense à cet ingénieur originaire du Sud, installé à Francfort. Revenu au pays travailler à distance pendant la Covid par patriotisme, il a dépensé son salaire en devises en Tunisie. Mais au moment de repartir, il s’est retrouvé poursuivi en justice pour «dépassement de délai de séjour» et infractions aux changes.
Nos compétences à l’étranger ne se résument pas à un privilège FCR. Leur permettre de revenir et de consommer en Tunisie est une bénédiction économique gâchée par des blocages administratifs archaïques qui paralysent le pays.
La seule véritable richesse et le seul capital de la Tunisie, ce sont la science et le savoir. Et sur ce plan, les ingénieurs tunisiens à l’étranger font un travail remarquable qui honore notre pays.
L’Ordre a élaboré une étude sur les coupures d’électricité de l’été 2026. Quelles solutions concrètes apportez-vous ?
L’ingénieur apporte des réponses techniques et non politiques. Durant l’été 2026, nous avions un déficit de 2.000 mégawatts ; notre étude prouve qu’il est possible d’en récupérer plus de la moitié. À partir de 40 °C, l’air chaud altère le rendement des turbines et exige des filtres spécifiques. La différence se fait sur la réactivité : un fournisseur contacté en direct livre une pièce critique en deux ou trois jours, contre trois mois via des appels d’offres rigides.
De plus, 70% de notre gaz provient d’Algérie. En cas d’urgence, notre « diplomatie technique » avec nos confrères de Sonelgaz permet d’obtenir immédiatement une pièce sur leurs stocks, le temps que la commande officielle arrive. Malheureusement, dès qu’on préconise cette souplesse administrative, certains crient à la corruption, alors qu’il suffit de renforcer les contrôles a posteriori tout en agissant vite en période de crise.
Les conséquences économiques des coupures de l’été 2026 ont été colossales : pénalités de retard par centaines de milliers de dinars pour nos entreprises et pertes faramineuses pour le secteur avicole. Mais le coût humain est pire. Je cite l’exemple de mon confrère qui avait installé un groupe électrogène sur son balcon pour alimenter le concentrateur d’oxygène de sa mère malade. Durant la nuit, le groupe a été volé. Le matin, il a retrouvé sa mère décédée. Voilà la réalité intolérable de ces coupures : elles ne paralysent pas seulement l’économie, elles tuent.
La sécurité énergétique est une composante de la sécurité nationale. Elle passe aussi par la sensibilisation : dire la vérité au citoyen et lui expliquer qu’un climatiseur réglé à 16 °C prive d’autres régions d’électricité. En maîtrisant l’usage de la climatisation et des appareils énergivores hors normes, nous pouvons économiser jusqu’à 20 % de notre consommation. Nos solutions sont applicables immédiatement, mais sans correction rapide, la situation sera bien pire l’été prochain.
Les conséquences économiques des coupures de l’été 2026 ont été colossales : pénalités de retard par centaines de milliers de dinars pour nos entreprises et pertes faramineuses pour le secteur avicole. Mais le coût humain est pire.
Cette étude a-t-elle été à 100% l’initiative de l’Ordre ?
Personne ne nous l’a demandée, cette étude. Mais c’est précisément le rôle de l’ingénieur et le sens du serment qu’il prête en s’engageant par loyauté envers la patrie : exercer son métier avec honnêteté et dévouement, préserver l’éthique de la profession et mettre ses compétences au service de l’intérêt général et de la Nation.
C’est forts de cet engagement que nous avons élaboré cette étude, conçue comme une véritable feuille de route. Nous l’avons transmise dix jours avant sa publication à la Présidence de la République, la Présidence du gouvernement, le ministère de l’Énergie, le Parlement et la STEG. En attendant une réaction, nous avons tenu une conférence de presse pour présenter nos conclusions au public.
Y a-t-il eu une quelconque réaction officielle ?
Officiellement ? Absolument rien ! Les autorités ont fait preuve d’une absence totale de réactivité. Nous avons accompli notre devoir. Mais nous n’avons pas de baguette magique : si les décideurs ne réagissent pas dès aujourd’hui, la situation sera bien plus catastrophique l’été prochain.
Face à ce silence des institutions, comment comptez-vous vous y prendre pour faire bouger les lignes ?
Nous continuerons à éclairer l’opinion publique et la presse qui accordent un grand intérêt à nos travaux. Ce travail de terrain renforce notre crédibilité et notre capital de sympathie auprès des Tunisiens. Je cite l’exemple de la mère d’une jeune ingénieure qui vient de contacter l’Ordre pour nous faire un don après la réussite de sa fille.
Alors que la cotisation annuelle n’est que de 40 dinars, de tels gestes soutiennent nos actions de solidarité. Car au-delà de la technique, l’Ordre est une famille qui épaule ses membres dans l’épreuve. L’un de nos confrères a été incarcéré pendant un an et trois mois avant de bénéficier d’un non-lieu. Durant toute sa détention, nous sommes restés aux côtés de son épouse en détresse. C’est aussi cela, notre mission.
Quels sont les grands chantiers et rendez-vous à venir pour l’Ordre sur le plan national ?
Nous avons ouvert de nombreux chantiers et le travail est immense, malgré les contraintes logistiques. Les 30, 31 octobre et 1er novembre prochains, nous tiendrons l’Assemblée nationale du Conseil de l’Ordre à Tozeur. C’est une instance clé, organisée tous les six mois, qui réunit l’Assemblée nationale et l’Assemblée sociale pour fixer les grands axes et orienter nos priorités.

Quels sont les dossiers prioritaires ?
Je cite en tête de liste la formation de l’ingénieur. Aujourd’hui, l’enseignement de l’ingénierie doit répondre strictement aux standards internationaux. L’Ordre est légalement responsable de la qualité de la formation d’ingénieur en Tunisie. Nous exigeons une conformité rigoureuse des programmes aux normes, une accréditation claire des spécialités et une transparence totale envers les citoyens. Les parents consacrent aujourd’hui des fortunes pour former leurs enfants, et l’enseignement privé doit impérativement être à la hauteur de ces sacrifices.
Comment évaluez-vous l’enseignement supérieur privé en ingénierie, sachant que certains de ses diplômés s’insèrent très bien dans le marché du travail ?
Il faut apporter une vraie nuance. D’un côté, il existe des écoles privées très sérieuses dont les programmes répondent scrupuleusement aux standards internationaux. De l’autre, certains établissements sont totalement hors sujet, faisant signer aux parents des contrats coûteux sur de fausses promesses. C’est un problème grave sur lequel nous recevons de nombreuses plaintes.
L’Ordre est légalement responsable de la qualité de la formation d’ingénieur en Tunisie. Nous exigeons une conformité rigoureuse des programmes aux normes, une accréditation claire des spécialités et une transparence totale envers les citoyens.
Que fait l’Ordre pour réguler ce secteur et préserver la qualité des diplômes ?
Auparavant, l’Ordre reconduisait systématiquement la liste des écoles accréditées. À mon arrivée, j’ai instauré une transparence totale en organisant un Forum d’orientation sous notre bannière. Si toutes les écoles publiques ont répondu présent, seules 11 des 28 écoles privées ont osé venir. Organisées et certifiées, elles m’ont demandé de figurer sur la liste officielle de l’Ordre.
Je leur ai parlé clairement : l’Ordre vit des cotisations de 40 dinars payées par les ingénieurs, dont beaucoup sont très critiques envers le privé. On ne peut pas utiliser l’argent de nos adhérents pour financer la promotion de l’enseignement privé. Pour bénéficier du label de l’Ordre, elles doivent contribuer à hauteur des frais d’inscription qu’elles facturent aux étudiants.
Pourquoi ce budget ?
Ces frais de scolarité varient de 8.000 à 15.000 DT selon les établissements et les spécialités, nous sommes tombés d’accord sur une contribution moyenne de 10 000 dinars par école. Le bénévolat a ses limites : pour monter une Commission nationale d’accréditation composée de docteurs et d’experts capables d’évaluer rigoureusement ces programmes, il faut des moyens. À titre de comparaison, un responsable de la Banque mondiale m’a précisé que notre étude sur l’énergie avait une valeur d’expertise internationale estimée à 800.000 dollars !
Aujourd’hui, la direction du ministère de l’Enseignement supérieur chargée du contrôle des écoles privées ne compte que 5 personnes. Face à ce vide, l’Ordre dresse un rempart. Toute école conforme est évaluée et valorisée. Quant à celles qui refusent de se soumettre à ce contrôle, tant pis pour elles. Je ne céderai rien sur la qualité de la formation.
Aujourd’hui, le statut de l’ingénieur a-t-il évolué en Tunisie ?
Oui, la situation a beaucoup changé. Aujourd’hui, nous constatons qu’il existe malheureusement deux catégories d’ingénieurs. D’abord, les ingénieurs de la fonction publique et de l’État : l’administration tunisienne reste encore dominée par la culture de l’École Nationale d’Administration (ENA), un modèle hérité du système français et que la France elle-même a d’ailleurs fini par abandonner. Dans ce cadre étatique, l’effort et la valeur technique fournis par les ingénieurs se retrouvent trop souvent dilués et sous-estimés.
Ensuite, les ingénieurs chefs d’entreprise : ce sont des décideurs qui pilotent de grands projets et figurent parmi les principaux acteurs économiques et capitaines d’industrie du pays. Même si chacun a ses propres priorités professionnelles, une grande partie d’entre eux se mobilise activement pour redorer le blason de la profession.
Qu’en est-il du départ des ingénieurs seniors, notamment ceux de la fonction publique ?
Je comprends parfaitement qu’un jeune ingénieur quitte le pays au début de sa carrière pour parfaire sa formation, acquérir de l’expérience et se développer. En revanche, ce qui est incompréhensible et dramatique, c’est de voir des ingénieurs seniors, forts de 15 à 20 ans d’expérience dans la fonction publique, tout plaquer aujourd’hui pour partir à l’étranger avec leurs familles.
La situation dans l’administration est alarmante : quand je me rends au ministère de l’Équipement, je vois des couloirs et des bureaux vidés de leurs ingénieurs parce qu’ils sont tous partis. Des structures clés comme l’ONAS éprouvent aujourd’hui d’immenses difficultés à élaborer de simples cahiers des charges faute de compétences disponibles. L’expertise s’est évaporée, la majorité des cadres chevronnés a quitté le pays. C’est un véritable désastre pour l’appareil d’État.
À titre personnel, si l’on vous proposait aujourd’hui une offre exceptionnelle pour travailler à l’étranger, l’accepteriez-vous ?
Personnellement, non. J’ai déjà vécu et travaillé à l’étranger, notamment au Canada, et j’ai fait le choix de revenir dans mon pays. La Tunisie, c’est notre terre, notre socle et nos racines à tous, nous Tunisiens sans exception et encore plus, les ingénieurs. Quels que soient le niveau d’études, le salaire ou le statut qu’un ingénieur peut obtenir à l’étranger, la Tunisie demeure le pilier central. Les ingénieurs tunisiens ne demandent pas la lune : ils veulent simplement qu’on leur donne l’opportunité de proposer leurs solutions, qu’elles soient prises en considération.
Quelle est la condition essentielle pour qu’ils soient entendus ?
Aujourd’hui, il est vital d’unifier tous les efforts pour servir la patrie, et les médias ont un rôle majeur à jouer dans cette dynamique. Les idées et les propositions des ingénieurs ont pour unique objectif de résoudre les problèmes économiques et sociaux dont souffre le pays. Mais nous ne prétendons pas détenir la vérité absolue.
Chaque étude que nous réalisons n’est pas destinée uniquement aux ingénieurs, ni à un ministère particulier ni à une entreprise en particulier. Il s’agit d’un projet national qui appartient à tous les Tunisiens. Sa réussite dépend impérativement de la synergie et de l’unification des forces de chacun.
Les ingénieurs tunisiens ne demandent pas la lune : ils veulent simplement qu’on leur donne l’opportunité de proposer leurs solutions, qu’elles soient prises en considération.
Au niveau international, comment l’Ordre des ingénieurs tunisiens se positionne-t-il, et quelles sont les opportunités de partenariat que vous développez ?
À l’échelle mondiale, l’instance faîtière est la Fédération Mondiale des Organisations d’Ingénieurs (FMOI). Alors que la direction exécutive est habituellement disputée par les plus grandes puissances, c’est aujourd’hui le Tunisien Moez Chakchouk, ancien ministre, qui occupe ce poste clé.
Lors d’un congrès international, je l’ai sollicité pour rencontrer le doyen des ingénieurs chinois, un pays où les cadres du Parti communiste sont presque tous ingénieurs et qui en compte 25 millions. Quand il m’a demandé la population de la Tunisie, j’ai répondu sans hésiter : « 1,3 milliard d’habitants ! » L’interprète, stupéfait, m’a fait répéter. Je lui ai alors expliqué : « La Tunisie est la porte d’entrée de toute l’Afrique. Si vous voulez vous y implanter, c’est par chez nous qu’il faut passer. »
Cette approche a porté ses fruits : nous avons tissé des liens très solides. Je dois le revoir très prochainement pour signer des accords stratégiques, notamment dans l’intelligence artificielle appliquée à l’Industrie 4.0 et 5.0, afin d’offrir des débouchés à nos ingénieurs et de les former à ces technologies de pointe.