Notre attention est devenue la ressource la plus convoitée de l’économie numérique. Elle fait vivre les plateformes, oriente la production des médias et redéfinit le métier de journaliste. Un enjeu au cœur du séminaire « Regards académiques sur la réalité et l’avenir du journalisme dans l’environnement plateformisé », tenu à l’IPSI.
Le journalisme ne s’exerce plus seulement à l’antenne ou sur une page… Il vit désormais sur des plateformes, avec des algorithmes, des métriques et un public qui change d’écran toutes les minutes. Comprendre où va l’attention n’est plus un luxe pour les professionnels des médias. C’est une condition pour continuer à informer.
Une ressource rare, donc précieuse
Dès 1971, Herbert Simon l’avait compris : une abondance d’information crée une pauvreté d’attention1. L’offre de contenus est infinie, mais la journée dure toujours 24 heures. Et quand une ressource est rare, elle prend de la valeur. Le chercheur Yves Citton va plus loin : il ne s’agit plus seulement d’une ressource individuelle à préserver, mais d’un enjeu collectif qu’il propose de penser comme une véritable « écologie de l’attention »2.
Les chiffres montrent l’ampleur du phénomène. En Tunisie, 84,3 % de la population est en ligne, soit 10,4 millions d’internautes, et 7,8 millions d’identités sont actives sur les réseaux sociaux, soit 63 % de la population. Dans le monde, on y passe en moyenne 2 h 21 par jour.
On répète que « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ». La formule est un peu simple, car chacun reçoit un vrai service. Le problème n’est pas l’échange, mais son opacité. Shoshana Zuboff va plus loin encore : pour elle, ce que ces plateformes captent n’est rien de moins que « l’expérience humaine elle-même, revendiquée unilatéralement comme matière première gratuite, à traduire en données comportementales »3. La chaîne est connue : une offre infinie, une attention limitée, la compétition, la mesure, la monétisation. Et ce qui est mesuré finit par orienter ce que l’on produit.
Tout est conçu pour nous retenir : défilement infini, lecture automatique, notifications, algorithme. Ce que les chercheurs José van Dijck et Thomas Poell appellent la « social media logic »; programmabilité, popularité, connectivité, dataification; ne se limite d’ailleurs plus aux réseaux sociaux : elle s’impose désormais comme grammaire commune à l’ensemble des médias4. Le carburant de ces mécaniques, ce sont les émotions : l’indignation, la peur, la compassion. Le design de la plateforme fournit le moteur, l’émotion fournit l’énergie. C’est le prolongement de la réflexion de Pr Mehdi Mabrouk, qui a ouvert l’année universitaire à l’IPSI sur les émotions à l’ère numérique.
Une audience qui est un prêt, pas une propriété
Il faut d’abord comprendre l’écosystème. Une plateforme n’est, en fin de compte, qu’un intermédiaire entre trois acteurs : le public, qui consomme, les journalistes et les créateurs, qui produisent les contenus, et l’annonceur, qui paie. Les algorithmes collectent des données sur les émotions et sur le comportement général de chaque utilisateur, puis les monétisent auprès des annonceurs, qui savent ainsi précisément à qui adresser leurs messages. Celui qui contrôle cet intermédiaire contrôle la visibilité. Le juriste Frank Pasquale résume bien l’enjeu : « ce que les firmes financières font de l’argent, les grandes entreprises d’Internet le font de l’attention : elles agrègent l’activité, l’empaquettent, la revendent, et s’en servent pour influencer l’allocation des ressources — mais ces processus sont rarement transparents »5. Et la plateforme fixe aussi les règles, qu’elle peut changer :
— En 2016, Facebook a reconnu avoir surestimé de 60 à 80 % le temps de visionnage de ses vidéos, alors que des rédactions avaient réorienté leurs équipes.
— En 2018, son fil a privilégié les « interactions sociales significatives », et les médias ont perdu en visibilité.
— En 2023, Meta a bloqué l’actualité au Canada plutôt que de payer les éditeurs.
La leçon est simple : votre audience est un prêt consenti par la plateforme, pas une propriété.
Où va l’argent ? En 2025, la publicité mondiale a atteint 1,14 trillion de dollars, dont 36 % captés par les réseaux et le contenu numérique. Chez Meta, 98 % des revenus viennent de la publicité.
Réguler, et faire entrer l’IA dans les rédactions
Chaque pays régule selon sa philosophie : la transparence pour l’Union européenne, l’âge pour l’Australie, la durée pour la Chine, les contenus pour la Tunisie, avec le décret-loi 54. Des plateformes mondiales, des règles nationales. Chez nous, qui encadre l’algorithme ?
L’intelligence artificielle ajoute une couche. Selon une enquête du Reuters Institute auprès de 135 dirigeants de médias, 74 % pensent que l’IA générative augmentera la productivité6. Pourtant, seules 29 % des rédactions ont déjà des principes pour l’encadrer. Le cadre se construit maintenant.
Un métier à réinventer
Cinq compétences en découlent : distribuer, décliner, mesurer, posséder son audience, et encadrer sur le plan juridique et éthique. Le fil conducteur est de décider où va l’attention, sans renoncer à la vérification.
Le vrai problème n’est pas la connexion, mais la compétence : 63 % des entreprises tunisiennes citent la pénurie de compétences numériques comme obstacle. Les machines écriront. Les plateformes distribueront. Le métier de journaliste, lui, consiste à décider de ce qui mérite l’attention, et à en répondre.
Cette tribune prolonge les réflexions d’un séminaire du master professionnel Cross Media, organisé le 14 octobre 2026 à l’IPSI sous l’égide de son coordinateur, Dr Lotfi Ziadi. Consacrée aux regards académiques sur la réalité et l’avenir du journalisme dans l’environnement plateformisé, la rencontre a réuni Dr Souhir Lahiani et Dr Sofiane Abidi autour des enjeux du journalisme multiplateforme, de l’économie de l’attention, et des mutations des récits journalistiques, des modes de production et de réception. Le master s’adresse aux professionnels en exercice, à ceux qui reprennent leurs études, et aux étudiants de licence qui souhaitent se spécialiser dans le journalisme de plateforme, dont les récits diffèrent de ceux du journalisme classique.
* Enseignante chercheure à l’IPSI
Notes
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Herbert A. Simon, « Designing Organizations for an Information-Rich World », in M. Greenberger (dir.), Computers, Communications, and the Public Interest, Johns Hopkins University Press, 1971.
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Yves Citton, Pour une écologie de l'attention, Seuil, 2014.
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Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs, 2019.
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José van Dijck & Thomas Poell, « Understanding Social Media Logic », Media and Communication, vol. 1, n° 1, 2013.
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Frank Pasquale, The Black Box Society: The Secret Algorithms That Control Money and Information, Harvard University Press, 2015 (trad. libre).
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Nic Newman (dir.), Journalism, Media, and Technology Trends and Predictions, Reuters Institute for the Study of Journalism, University of Oxford.