Face au triple défi du changement climatique, de la dégradation des sols et de la pression démographique, l’agriculture mondiale vit une mutation sans précédent. En Afrique du Nord, où la sécurité alimentaire est une priorité absolue et où le stress hydrique s’intensifie, la question du rendement n’est plus seulement économique, elle est souveraine. C’est pour ausculter cette métamorphose que Réalités a franchi, aux côtés d’une délégation de journalistes maghrébins, les portes du pôle lyonnais de Bayer. Immersion au cœur de La Dargoire et de l’usine de Villefranche, où l’intelligence artificielle et la biologie moléculaire réinventent la médecine des plantes.
De notre envoyée spéciale Hajer Ben Hassen
Point de départ de cette immersion : le LifeHub Lyon, un espace pensé pour connecter la recherche aux acteurs du terrain. Inauguré en 2017, l’espace a déjà accueilli pas moins de 10 mille visiteurs. «En réunissant chercheurs, startups, partenaires académiques, agriculteurs, décideurs et médias, nous cherchons à accélérer l’innovation et à encourager une meilleure compréhension des enjeux auxquels l’agriculture est confrontée», souligne Philippe Méresse, Directeur du LifeHub Lyon.
La fin du «tout-chimique» : l’ère du système combinatoire
Dans le paysage industriel français, la région lyonnaise constitue le «triangle magique» où s’élaborent et s’industrialisent les technologies agricoles. Au-delà de cet ancrage territorial, c’est le modèle même d’intervention dans les champs qui connaît une rupture philosophique majeure.
Dans ce contexte, Yves Picquet, président de Bayer Crop Science France, a estimé que l’époque où un produit chimique était perçu comme l’unique arme de combat contre un fléau est définitivement révolue. «La protection des plantes a fortement évolué. Pour nous, ce n’est plus un produit ou un fléau qu’on combat isolément. Nous raisonnons désormais en système combiné», explique-t-il.
Ce «système combinatoire» repose sur un empilement de leviers agronomiques. En amont, la démarche exige l’adoption de bonnes pratiques agricoles : maintenir un couvert végétal permanent pour protéger la structure du sol contre le rayonnement solaire, allonger les rotations culturales à quatre ou cinq ans en y introduisant de nouvelles espèces et bannir le labour profond. Vient ensuite le choix de la semence. «Quand un agriculteur achète une semence, il achète une promesse de rendement, par exemple dix tonnes de blé à l’hectare. Mais cette promesse, il faut la protéger», ajoute Yves Picquet.
Pour ce faire, les outils digitaux modélisent le développement des maladies pour déterminer la dose exacte et le moment opportun de traitement. La boîte à outils combine alors deux portefeuilles : les biosolutions d’origine naturelle et les molécules chimiques de synthèse. Car loin d’abandonner la chimie, la recherche cherche à la réinventer. «L’objectif est de produire mieux avec moins. Ce combinatoire nous permet de diminuer l’empreinte environnementale tout en garantissant la rentabilité de l’agriculteur et une alimentation saine à un coût accessible pour la société», résume le président de Bayer Crop Science France.
Inversion de la R&D : l’intelligence artificielle au service du «CropKey»
Dans les allées du Centre de Recherche de La Dargoire, le calme et l’ordre dominent. Entre port obligatoire de la blouse, lunettes de protection et règles d’hygiène strictes, tout est structuré pour garantir la sécurité et la précision des manipulations.
C’est dans ce cadre rigoureux que près de 200 chercheurs explorent les frontières de la science moléculaire. Le cœur battant de cette innovation s’appuie désormais sur une plateforme baptisée CropKey, qui illustre un changement complet de paradigme expérimental.
Pendant des décennies, la recherche de nouvelles molécules relevait d’un processus empirique, consistant à tester des milliers de composés chimiques sur des cibles biologiques pour en observer les effets. Aujourd’hui, grâce aux avancées de l’intelligence artificielle, de la biochimie et de l’analyse de données massives, le processus a été littéralement inversé.
«Jusqu’à présent, nous avions des molécules et nous cherchions dans quel cadenas elles pouvaient s’insérer. Aujourd’hui, nous choisissons d’abord le cadenas», explique Philippe Méresse à Réalités. Grâce à l’IA et aux jumeaux numériques, les scientifiques identifient à l’intérieur du champignon une protéine spécifique fondamentale pour sa survie, mais absente chez l’homme ou chez les organismes bénéfiques de l’écosystème.
«Une fois le cadenas sélectionné, l’intelligence artificielle nous permet de concevoir sur mesure la clé, à savoir la molécule, dont les dents s’adapteront parfaitement à la serrure biologique», a-t-il précisé. Cette approche ciblée permet non seulement de maximiser l’efficacité du traitement, mais réduit considérablement les risques de toxicité environnementale et humaine. Plus encore, elle répond à un impératif biologique mondial : briser le phénomène de résistance. L’ambition affichée est de concevoir exclusivement de nouveaux modes d’action, rendant obsolètes les schémas de traitement répétitifs.
Interrogé par Réalités sur la capacité de l’intelligence artificielle à démocratiser et réduire le coût des nouvelles solutions agricoles, Philippe Méresse explique : «L’IA représente elle-même un investissement majeur et entraînera surtout un transfert de coûts vers d’autres postes de R&D plutôt qu’une baisse drastique. Il faudra attendre quelques années pour en mesurer le réel impact économique, sachant que l’IA ne remplacera jamais la majeure partie des étapes biologiques et des essais indispensables du chercheur.»
Entre impératif écologique et rentabilité économique
Pour autant, la plus brillante des innovations scientifiques reste vaine si elle ne surmonte pas l’épreuve de la réalité agricole. S’exprimant au micro de Réalités, Jerome Metivier, Chef Marché Fongicides Céréales et Colza chez Bayer, agriculteur céréalier dans la région Centre de la France et viticulteur, est revenu sur la préoccupation quotidienne du monde agricole : «Ce qui est extrêmement important à mes yeux, c’est l’innovation, parce qu’aujourd’hui, il est important pour nous de produire en très bonne qualité, mais c’est également la rentabilité pour trouver notre retour sur investissement». En tant qu’exploitant directement confronté aux réalités du climat et du marché, Jerome Metivier insiste sur la nécessaire convergence entre performance économique et responsabilité environnementale. «Je suis rassuré de voir que Bayer investit pour trouver des solutions efficaces et durables. Il est essentiel que j’utilise des produits le moins impactants possible pour l’environnement, sans sacrifier la rentabilité de mon exploitation», affirme-t-il.
Sur le site industriel de Villefranche-sur-Saône, la concrétisation des avancées de la R&D repose sur des exigences opérationnelles et sanitaires d’une rigueur absolue.
L’immersion sur le site commence dès la veille de la visite, avec la réception de consignes strictes : tenue couvrante obligatoire, complétée sur place par le port du casque, lunettes de protection et blouse. Tout y est rigoureusement contrôlé. Au-delà de ces règles individuelles, le bâtiment intègre des dispositifs de sécurité industrielle de pointe à l’image du système d’extinction automatique à mousse en cas d’incendie.
Peter Skopek, directeur de l’usine, détaille le processus de formulation où les poudres de matières actives importées sont transformées, puis conditionnées sur des lignes entièrement automatisées.
Cette production s’accompagne d’un double verrouillage qualité : si des certificats d’analyse valident les intrants à l’entrée et que des contrôles du pourcentage de matière active sont menés en continu, «la libération du produit pour qu’on puisse le livrer chez le client est faite au laboratoire où on refait tous ces tests-là selon des méthodes qui sont vérifiées et validées».
Mais le défi quotidien de l’usine réside également dans la gestion des risques. Dans ce contexte, Peter Skopek insiste sur le poids des investissements consacrés à la sécurité. «Une part importante de notre temps et de nos ressources financières est dédiée à garantir des conditions de travail et d’exploitation irréprochables. Notre priorité absolue est d’éliminer tout impact environnemental négatif et de prévenir le moindre accident pour nos salariés», explique-t-il à Réalités.
Un engagement validé par des audits ISO permanents, où le non-respect des normes peut mener au retrait de la certification.
D’un autre côté, le responsable a évoqué «le cadre réglementaire européen qui retire progressivement de plus en plus de matières actives, provoquant ainsi la baisse des volumes de production, tandis que les barrières à la re-homologation des nouvelles matières sont de plus en plus hautes». Alors qu’il faut entre 10 et 15 ans pour développer une nouvelle solution, l’écart entre l’interdiction des anciennes molécules et la mise sur le marché des nouvelles crée une tension sur le terrain. «L’agriculteur a besoin d’une solution immédiate face à la maladie sous peine de perdre sa récolte. Notre rôle est de lui fournir les innovations les plus respectueuses et les plus efficaces possible», rappelle le directeur du site, estimant que la R&D assurera la pérennité industrielle dans les décennies à venir.
L’Afrique du Nord face aux nouvelles réalités
Pour l’Afrique du Nord, cette mutation technologique revêt des enjeux vitaux. Soumises à des épisodes de sécheresse prolongée et à la pression croissante des bioagresseurs, les cultures maraîchères, arboricoles et céréalières maghrébines doivent concilier rendement local et strict respect des normes européennes pour leurs flux d’exportation.
S’exprimant au micro de Réalités, Amina L’Kima, Directrice générale de Bayer Maroc et Directrice de la Division Crop Science Bayer Afrique du Nord, a souligné la portée de cette recherche mondiale pour la région. «Associer la recherche traditionnelle aux nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle nous permet d’avoir une précision inédite. Les nouveaux modes d’action développés à Lyon sont décisifs pour nos pays, car ils vont nous permettre de contourner et de réduire les fortes problématiques de résistance aux traitements observées sur le terrain en Afrique du Nord», a-t-elle expliqué.
En rupture avec les anciennes méthodes de sélection, le renouvellement des modes d’action ciblera directement les besoins clés de la région, notamment l’arboriculture et le maraîchage. «Grâce à la nouvelle façon dont on recherche, on va venir, d’ici 5, 6 ou 7 ans, avec un nouveau fongicide qui sera très intéressant pour tout ce qui est fruits et légumes, et qui sera certainement très enrichissant pour vos régions.», a annoncé Yves Picquet en s’adressant aux journalistes maghrébins.
En ouvrant les portes de sa R&D, Bayer confirme la mutation irréversible du secteur agricole : l’ère de la chimie systématique cède la place à une médecine des plantes sur mesure et raisonnée. Face à la double contrainte du changement climatique et de l’alignement progressif sur les normes européennes, l’Afrique du Nord n’a d’autre choix que d’embrasser ces innovations. Car aujourd’hui, protéger les récoltes sans compromettre les sols et les exportations n’est plus seulement un défi technologique : c’est un impératif national.








