Présidente de l’UNFT depuis 2013, Radhia Jerbi est passée par toutes les difficultés que traverse cette organisation nationale fondée au lendemain de l’indépendance et ancrée dans les premiers pas du Mouvement national. Vice-présidente internationale du Conseil international des femmes, Radhia Jerbi est avocate de profession et se consacre aujourd’hui à relever les défis rencontrés par l’organisation qu’elle préside.
Comment qualifier la situation que traverse l’UNFT ?
La situation de l’UNFT est très complexe. Depuis 2013, notre organisation subit un traitement politique qui se traduit par diverses pressions. Cette atmosphère de crise est clairement la conséquence de l’alignement antérieur de l’UNFT sur le pouvoir en place. En revanche, nous n’étions pas les seuls dans cette situation. Dès lors, je me demande pourquoi nous faire subir ce lynchage alors que les autres situations ne sont pas abordées de la même manière. Pourquoi ce mépris de l’UNFT alors qu’elle représente un mouvement et une action nobles et légitimes qui ont pris leur essor avant même l’indépendance ?
Souvent, des gens que je croise me parlent de leurs mères et de leurs grands-mères qui ont milité à l’UNFT. Tous sont fiers de s’identifier à cette organisation tandis que nous sommes mises à l’écart. Aujourd’hui, nous sommes un groupe de femmes qui résistons pour redorer un blason étiolé. On dirait que la période Ben Ali a fini par occulter tout ce qui a été réalisé par l’UNFT depuis sa fondation.
Quel est l’arrière-plan des difficultés actuelles ?
En 2011, l’UNFT a été considérée comme une cible directe par les partis politiques ayant accédé au pouvoir. Démanteler l’Union et mettre la main sur son réseau constituait un objectif tacite pour ces partis pour lesquels la femme tunisienne était également une cible.
Souvenez-vous des discours et de la place de la femme telle que préconisée par certains mouvements aux antipodes de la vision de l’UNFT. À cette époque, toutes les institutions développaient une stratégie nous ciblant, à l’instar de la ministre de la Femme qui nous avait comparées à une boutique en faillite pour laquelle baisser le rideau restait la seule solution. Drôle de propos dans la bouche d’une ministre éphémère qui occulte l’Histoire et le mérite de générations de militantes.
Pourtant, l’UNFT était parmi les rares organisations à avoir rapidement fait son autocritique. Dès 2013, nous avions remis les pendules à l’heure et cessé de faire de la politique en prenant nos distances avec tous les partis. Notre nouveau positionnement n’ayant pas plu à ceux qui espéraient une mainmise sur l’organisation, les problèmes ont commencé.
Comme nous résistions au nom des femmes et que de nombreuses femmes indépendantes avaient rejoint et soutenu l’UNFT, on a commencé à nous couper les vivres et à occuper nos locaux. Aussi bien des communes que des délégations ou des services publics se sont emparés de nos locaux. Simultanément, des factures impayées remontant à plus d’un demi-siècle nous ont été adressées. Certaines sociétés nationales nous réclament des montants datés de 1972 alors que ces factures sont juridiquement caduques.
Seule éclaircie, le gouvernement de Béji Caïed Essebsi qui avait considéré que l’UNFT avait le droit de vivre et nous avait accordé une subvention pour poursuivre notre action en faveur des femmes.
Qu’en est-il de la subvention dont bénéficie l’organisation ?
Déjà en 1948, Lamine Bey avait discuté le principe d’une subvention pour les organisations féminines avec les autorités du protectorat français. En fait, depuis 1952, l’embryon du mouvement féminin avait bénéficié d’une subvention qui, depuis l’indépendance, a apporté un soutien décisif à l’UNFT par le biais d’un appui financier du gouvernement.
Dès le début, cette subvention servait à payer les agents salariés de l’organisation. Nous adressions une liste des agents et le gouvernement nous délivrait une somme équivalente à la masse salariale avec un pourcentage minime pour les frais de gestion.
À cette époque pionnière, les objectifs du jeune État tunisien étaient de promouvoir la femme tunisienne. Pour cela, il fallait mettre en place une organisation populaire qui puisse contribuer à cette politique nationale. D’où cet accord entre le gouvernement et l’UNFT qui, en contrepartie d’une subvention destinée à payer le personnel administratif, mettait l’organisation au service d’un projet national.
Les équilibres restent plutôt précaires à l’heure actuelle
Quand j’ai commencé mon mandat, les dettes envers la Caisse nationale de sécurité sociale étaient de 600.000 dinars. Il était à l’époque question de passer l’éponge comme pour beaucoup d’autres associations. Pourtant, notre demande avait été refusée alors que beaucoup d’autres avaient été acceptées. De 2012 à 2016, un trou de trois millions de dinars de dettes s’est creusé. Nous avons progressivement été mis à genoux à cause d’une gestion antérieure et subi une sanction politique.
Le public ne sait pas que les enfants sont reçus gratuitement dans les jardins d’enfants de l’UNFT ou encore que les formations techniques dispensées aux femmes sont elles aussi gratuites. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus continuer plusieurs programmes.
L’exemple des travailleurs de chantier est également pertinent. Dans ce cas, l’UNFT est partenaire du ministère de l’Intérieur et du ministère du Développement. Depuis 1996, plusieurs travailleurs sont sous l’égide de l’UNFT qui gère leur carrière.
Après la révolution, plusieurs de nos formateurs ont revendiqué un salaire plus digne et engagé des procès pour obtenir des compensations. Nous avons dû débourser 200.000 dinars pour ce contentieux malgré les critères objectifs. Bien sûr, il y a eu des erreurs mais sommes-nous les seuls à en avoir commis ? À mes yeux, le traitement politique est clair et net et a été activé par la Troïka.
Pourtant l’UNFT a pour elle une longue tradition.
De toutes les façons, c’est l’Histoire qui jugera et pas les lynchages actuels. C’est vrai, dans le passé, il y a eu des youyous qui nous sont reprochés mais il y a également eu beaucoup de combats pour les droits des femmes. Faut-il rappeler que le premier guide juridique pour les femmes a été réalisé par l’UNFT ? Faut-il rappeler tous les progrès acquis en termes de propriété, de nationalité, d’apprentissage, de lutte contre les violences faites aux femmes ?
De même, je n’oublie pas que si nous sommes visées, c’est parce que nous sommes des femmes. Prendre l’UNFT pour cible équivaut à viser les Tunisiennes.
Qu’en est-il de l’action de l’UNFT aujourd’hui ?
L’action de l’UNFT se poursuit en faveur de toutes les femmes : celles qui sont insérées et aussi les sans-voix. Aujourd’hui encore, des femmes souffrent de la pauvreté et de l’analphabétisme. Certaines ne sont pas conscientes de leurs droits. D’autres subissent les violences conjugales. Les centres de l’UNFT hors de la capitale ont de tout temps mené une action de proximité.
Il n’en reste pas moins que la situation financière actuelle est inextricable. Personne n’a pour le moment de solution alors que nombreux sont celles et ceux convaincus que l’UNFT subit une injustice.
En tout état de cause, nous n’avons jamais cessé de travailler. Tous les ans, au moins 3.000 formatrices sont mises en capacité, près de 3.000 femmes sont sensibilisées aux questions de santé et de droit. Tous les ans, au moins 100 femmes victimes de violences sont hébergées et 1.000 personnes des deux sexes bénéficient de conseils juridiques.
Nos actions en cours comprennent un projet d’agriculture écologique de quinze hectares avec une banque de semences locales. Nous avons également apporté notre appui à la construction d’au moins cinq maisons alors que la maintenance de nos centres est toujours envisagée dans la continuité. Nos rapports moraux le montrent clairement.
Pour ma part, je continue à défendre une cause humaine. J’ai laissé mon travail d’avocate pour que l’UNFT continue et soit digne de son histoire. Aujourd’hui, plusieurs experts passent au crible nos documents alors que la Cour des comptes étudie notre situation. Entre-temps, nous traversons une situation compliquée sans électricité ni eau courante, sans personnel ni véhicules, sans téléphone, avec des outils archaïques sur fond de plaintes et de contentieux. Malgré tout cela, nous continuons de faire preuve de résilience, convaincues que nous sommes de la justesse de notre cause et de l’identité forte de notre organisation.
Entretien conduit par Hatem Bourial