Par Mohamed Ben Naceur
À première vue, les derniers chiffres de l’INS indiquent une légère détente du taux d’inflation qui s’est établi à 4,8% en janvier 2026, contre 4,9% en décembre 2025. Pourtant, le sentiment de la cherté de la vie reste vif et, sur les marchés tunisiens, le soulagement n’est pas au rendez-vous. Entre l’indice général «lissé» et la hausse des prix des produits alimentaires, l’écart se creuse, plaçant les ménages tunisiens sous une pression maximale à quelques jours du début du mois de Ramadan.
Le «trompe-l’œil» des statistiques
Si l’inflation semble afficher une lente décrue entamée à la fin de l’année dernière et se stabiliser légèrement en dessous de 5%, c’est parce qu’elle se compare à des années 2023 et 2024 marquées par des hausses brutales (moyenne de 7 % en 2024). En effet, ce chiffre cache un effet de base trompeur. Si le rythme de progression ralentit, les prix, eux, stagnent à des sommets historiques. L’indice des prix à la consommation a atteint le palier record de 190,8 points. Pour le consommateur, la réalité est mathématique : les prix n’augmentent certes plus au rythme effréné de 2023, mais ils repartent d’un niveau qui a déjà amputé une large part du pouvoir d’achat. Autrement dit, la vie n’est pas moins chère, elle devient simplement «moins plus chère».
La fracture : indice général contre «panier de survie»
L’analyse détaillée des sous-ensembles de l’indice révèle une déconnexion brutale. Si l’inflation globale est contenue sous la barre des 5 %, c’est grâce à la stagnation des prix des services réglementés (communications, transports publics). Mais pour les produits de première nécessité, la situation est tout autre.
Le groupe «Produits alimentaires» affiche une hausse moyenne supérieure à 8%, soit le double de l’inflation générale. Plus grave encore, certains produits frais affichent des hausses à deux chiffres comme les fruits (+16,1%) et les viandes (+12,3%). Le secteur de l’habillement enregistre une hausse de 10,1%, et l’hôtellerie s’envole de 11,4%. En effet, quand le persil ou la viande doublent de prix, le fait que mon abonnement internet reste stable ne m’aide pas à remplir le couffin. Ce sont là les faiblesses de l’indice de consommation.
Le défi du 18 février : un Ramadan sous surveillance
Cette divergence entre l’indice global et les sous-groupes alimentaires est particulièrement alarmante à l’approche du Ramadan, prévu pour le 18 février. Pendant ce mois saint, la consommation alimentaire devient le poste ultradominant du budget des familles et la crainte est que la demande saisonnière ne brise la fragile tendance à la baisse. En effet, avec des prix déjà records, le kilo de viande ovine frôle les 60 dinars sur certains marchés.
Le gouvernement tente d’anticiper la crise. Des mesures de plafonnement des marges et un renforcement des stocks de régulation pour les œufs et le lait ont été mis en place. L’objectif est clair : éviter que la volatilité des produits frais ne vienne briser la dynamique de baisse de l’indice général et, par extension, attiser la colère sociale.
Un arbitrage social périlleux
L’érosion du pouvoir d’achat semble désormais structurelle. Malgré le réajustement du SMIG intervenu l’an dernier, la hausse cumulée des secteurs vitaux (santé, éducation et alimentation) a été bien plus rapide que celle des revenus réels.
Pour beaucoup de Tunisiens, ce Ramadan sera celui des arbitrages. Entre la tradition de la table généreuse et la réalité d’un portefeuille exsangue, la marge de manœuvre est de plus en plus étroite. Si l’État espère finir l’année avec une inflation autour de 5 %, la bataille se jouera non pas dans les bureaux des statisticiens, mais sur les étals des marchés.