Apaisement ou confrontation ?

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Le choix est vite fait quand les intentions sont de bonne foi. Celles-ci le sont quand l’appel à l’apaisement est dicté par le souci d’épargner le pays du retour de la vague des protestations de rues, parfois violentes, et des mouvements sociaux pouvant aggraver la situation déjà fragile de l’économie nationale et du service public et altérer davantage les conditions de vie déjà précaires des plus vulnérables.
La décennie 2011-2021 a été l’époque de « l’âge d’or » des revendications et des mouvements sociaux non-stop en Tunisie, boostés par un changement de régime politique accompagné d’une transition démocratique inédite. Des bénéfices ont bel et bien été récoltés surtout pour les travailleurs, l’UGTT ayant porté, seule, très haut l’étendard du militantisme syndical jusqu’à devenir un acteur politique incontournable, aux côtés des partis politiques et des gouvernements successifs, sans lequel rien ne se décide et rien ne se fait au niveau de l’Etat.
Le rôle politique de l’UGTT qui centralise la représentation syndicale est devenu si grand, si imposant, si captivant, que la vraie mission syndicale s’est perdue dans les dédales des négociations politiques gouvernementales, des alliances et des ruptures partisanes et dans le labyrinthe des multiples crises politiques qui ont secoué le pays à l’époque de la transition. Nul ne saurait omettre ou nier que les mouvements sociaux étaient devenus un moyen de pression sur les pouvoirs exécutif et législatif dominés par le mouvement Ennahdha. La crainte d’un retour de la vague des mouvements sociaux est réelle et légitime, le média électronique Tunisie Numérique s’en fait l’écho et flanque son site d’un titre fort révélateur, « Les syndicats polluent déjà la rentrée scolaire », en référence au communiqué publié le 15 août par la Fédération de l’enseignement de base et celle de l’enseignement secondaire appelant leurs adhérents à un rassemblement massif le 28 août. Revendication : relance des négociations sur les doléances des deux secteurs et application des accords paraphés. Concrétisation des anciens accords conclus ? Sans doute. Négociations sur les doléances des deux secteurs ? Il faudra, là, patienter car l’Etat social qui est en train de se mettre en place s’est engagé à examiner les doléances de tous les secteurs et à répondre aux attentes de tous les Tunisiens. C’est sans aucun doute une gageure, pour ne pas dire une chimère, mais les ministères et leurs administrations sont pressés par le président de la République, Kaïs Saïed, pour remuer ciel et terre afin d’y parvenir sinon, « ils quittent leurs postes, il y a plein de chômeurs diplômés, certes sans expérience, mais pleins d’entrain et de bonne volonté qui pourront les remplacer », a-t-il asséné à la Cheffe du gouvernement plus d’une fois. Oui, le taux de chômage est resté élevé même quand l’UGTT faisait la pluie et le beau temps, obtenait tout ce qu’elle voulait des présidents de la transition démocratique. Aujourd’hui, ces centaines de milliers de chômeurs attendent leur chance, l’espoir a rejailli avec les recrutements massifs des milliers d’enseignants suppléants, les programmes socioéconomiques au profit des ouvrières agricoles et la suppression du régime de la sous-traitance. L’honnêteté et l’intégrité de tout militant syndical ou politique exigent que les erreurs et les manquements soient reconnus et que la reddition des comptes, quand elle s’impose, soit perçue sous l’angle de la responsabilité et non pas de la confrontation.
Dans le cas de la confrontation, les intentions peuvent également être de bonne foi, quand il s’agit de recouvrer des droits spoliés, de défendre sa dignité ou de défendre une cause. juste. Les récentes déclarations des responsables du bureau exécutif de l’UGTT le laissent penser. Ils clament leur innocence et se défendent contre toute accusation de corruption et contre les campagnes de diffamation les prenant pour cible. Le secrétaire général Noureddine Taboubi en appelle à la justice tout en approuvant que « l’UGTT n’est pas au-dessus de la reddition des comptes ». Son adjoint Sami Tahri met en garde, quant à lui, contre toute « mobilisation hostile » à l’UGTT en référence à la manifestation organisée le 7 août devant le siège de la centrale syndicale et fustige « les procès populaires » qui portent atteinte « à l’honneur et à la dignité ». Les dirigeants de l’UGTT ont raison de se mobiliser car l’organisation nationale à la notoriété historique ne peut supporter que son honneur soit bafoué pour des querelles électoralistes ou de vraies affaires de corruption mais ils oublient de reconnaître, toutefois, l’existence d’une crise interne au sein de la centrale syndicale, des frictions, des divisons, des dissidents, le tout ayant essentiellement commencé à la suite du congrès non électif de 2020 contesté par un certain nombre de syndicalistes auprès de la justice. Par conséquent, il s’agit là de différends entre syndicalistes ugettistes, une sauce interne qui semble sentir le roussi, qui n’engage que des personnes mais qui nuit à l’image de l’Ittihad. Ce pourquoi, et Taboubi a bien raison en cela, il faut laisser les dossiers de corruption à la justice mais les querelles électorales, les syndicalistes de l’Ittihad ont le devoir de les régler à la loyale, c’est-à-dire démocratiquement et au plus vite.
La Tunisie est arrivée au bout de toutes ses peines après quatorze ans de guerres politico-électorales, tiraillée entre de faux démocrates et de faux dévots, il est temps que les discours et les méthodes changent. La bataille syndicaliste doit être menée en interne avec honneur, dans le respect du militantisme syndical. Les hommes et les femmes de l’Ittihad ont la responsabilité de défendre l’honneur de l’organisation car ils n’en sont pas les propriétaires mais seulement les gardiens du temple. L’UGTT appartient à tous les Tunisiens, elle constitue un patrimoine syndical qui survivra à tous les changements et chamboulements, y compris dans un contexte de plurisyndicalisme.

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