Bataille identitaire : Les relents ont la peau dure

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 Une première dans l’histoire de l’école tunisienne. Une prière collective d’un groupe de lycéens au sein de leur établissement scolaire public. Pourquoi les élèves du lycée Mohamed Boudhina de Hammamet n’ont-ils pas effectué la prière dans une mosquée comme le font tous les fidèles ? Le but recherché serait-il l’ostentation, l’exhibition devant des dizaines de jeunes camarades du lycée ? Si oui, pour quel objectif ? Y aurait-il des intentions cachées de relance de la bataille identitaire qui a connu son paroxysme au cours des premières années de la révolution de 2011 ? Le choix de la période de la rentrée scolaire est-il intentionnel, calculé ?

 En vertu de la Constitution tunisienne qui garantit la liberté de conscience, de croyance et de culte, rien n’empêche ces jeunes de pratiquer librement le deuxième pilier de leur religion, l’islam. Mieux, dans un pays musulman comme la Tunisie, un tel acte est considéré avec beaucoup d’empathie et de respect surtout venant de jeunes supposés être en âge de festoyer, de rêver à des horizons lointains, de chercher à s’affirmer dans la vie économique, sociale, culturelle et sportive. Force est de constater que les interrogations qui s’imposent et qui traduisent l’étonnement autant que le doute sont plutôt liées au caractère exhibitionniste de « la scène » et nullement à la pratique de la prière en elle-même. Les mosquées tunisiennes sont couramment fréquentées par des jeunes sans que cela suscite le moindre questionnement. Bien au contraire. Le choix du lieu est lui aussi interrogatif : un lycée. Or, l’École tunisienne n’a jamais failli à sa mission première, elle est, depuis l’indépendance du pays, érigée en sanctuaire du Savoir, fondée sur le principe de la laïcité bien que l’enseignement intègre l’éducation religieuse parmi les matières obligatoires. L’école est également tenue à l’écart du jeu politique, de ses tensions et de ses calculs. 

« Ici, c’est la terre de Dieu »
L’exhibition dans une cour d’établissement scolaire a de quoi interroger sur les véritables intentions de cette initiative car l’Islam est, constitutionnellement, la religion de l’Etat tunisien en ce sens que les mosquées poussent comme des champignons partout, dans tous les quartiers, presqu’à chaque coin de rue, sans obstacles ni entraves. Le vendredi, il n’est pas rare de voir les mosquées déborder jusque sur les trottoirs et les rues adjacentes tant la prière de ce jour saint est importante et prisée par les fidèles.
Pourquoi donc ce besoin soudain de braver les limites civiques et pédagogiques en cherchant à s’acquitter en public, à l’école précisément, de ce qui devrait être personnel, la foi en l’occurrence, d’autant que, dans le cas où la pratique viendrait à être autorisée de manière permanente, comme l’ont suggéré certains élèves, une des cinq prières obligatoires pourrait coïncider avec le déroulement d’un cours (Al Asr) et perturber son déroulement? L’enseignant devra-t-il alors stopper la leçon et attendre que les élèves reviennent en classe pour la reprendre ? Comment écarter la thèse de la provocation vis-à-vis de l’administration du lycée et particulièrement de sa directrice qui a eu droit à une « fatwa » comme riposte à son interdiction de faire la prière dans l’établissement scolaire ? « Ici, c’est la terre de Dieu », lui lance un élève du groupe pratiquant. Certains internautes, qui ont pris part à la polémique enflant sur les réseaux sociaux, se sont étonnés que des pays occidentaux, comme le Canada, aménagent des salles de prière dans les établissements scolaires ou universitaires afin que les élèves et les étudiants musulmans puissent s’acquitter sur place de leur devoir religieux. Pourquoi pas en Tunisie, se sont-ils interrogés ? La différence est que la Tunisie n’est pas un pays occidental où l’islam est minoritaire, où il est considéré comme une religion étrangère, intruse, et qui doit donc bénéficier de certains arrangements réglementaires pour qu’il puisse être pratiqué.  Par ailleurs, les préceptes islamiques préconisent que la prière doit, de préférence, être effectuée au sein de la mosquée, sauf empêchement. Quel est donc le but recherché par cette mise en scène inédite de prière collective dans un lycée ? Il est difficile de l’inscrire dans le registre de la spontanéité, comme le prétendent certains autres commentateurs, car braver un interdit n’est jamais innocent. Ce qui laisse libre cours à toutes les hypothèses, même les plus improbables. Et elles ne sont pas des moindres. 

L’idéologie islamiste bien incrustée
La Tunisie traverse une des crises politiques les plus graves et les plus dangereuses de son histoire depuis le coup de force du 25 juillet 2021 qui a, brutalement, écarté les islamistes des rênes du pouvoir. Et si les dirigeants du mouvement islamiste Ennahdha sont aujourd’hui soit sous les verrous soit en fuite à l’étranger, l’idéologie islamiste n’a pas pour autant été éradiquée de la Tunisie. Elle est même bien incrustée dans la société en dépit de son ADN moderniste et l’Islam politique continue de garder l’espoir de reconquérir le pouvoir et ses disciples œuvrent sans relâche pour cela. D’anciens dirigeants du mouvement Ennahdha en fuite à l’étranger ne cachent plus leur connivence avec des parties étrangères qu’ils sollicitent avec insistance pour qu’elles s’ingèrent dans les affaires intérieures de la Tunisie, et des Tunisiens, en vue de la déstabiliser, pour critiquer ses choix politiques souverains, pour manquer de respect à son président élu (avec une large majorité) et le menacer de sanctions s’il ne rétablit pas la démocratie version frériste. L’embrigadement des jeunes et leur radicalisation font, aussi, partie des pratiques des islamistes, l’exemple a été donné de manière implacable au cours de la décennie noire (2011-2021), époque où les jeunes Tunisiens ont découvert les réseaux djihadistes dans lesquels ils ont été enrôlés pour être envoyés combattre en Syrie. Une époque qui semble manquer à certains soutiens outre-Alantique des Frères musulmans que le peuple tunisien a chassés du pouvoir, en l’occurrence le sénateur américain Joe Wilson connu pour ses critiques virulentes de la Tunisie et ses attaques contre le président Kaïs Saïed mais qui n’a jamais critiqué les islamistes tunisiens quand ils étaient au pouvoir et quand la démocratie sous leur règne a tourné en foire d’empoigne sans compter le fiasco économique. Ces soutiens outre-Atlantique des islamistes restent influents et prêts à remettre leurs hommes de main en selle dès que l’occasion se présentera non pas pour aider la Tunisie à se développer mais pour semer la discorde entre les Tunisiens et les priver de tout espoir d’émancipation.
La Tunisie est un pays musulman mais sa Constitution n’est pas la Chariaâ islamique et le retour à l’hégémonie des prédicateurs et autres faux dévots n’est pas envisageable pour les Tunisiens. Les tentatives de retour en arrière sont vouées à l’échec car la religion fait partie des libertés individuelles, elle est un droit inaliénable mais elle ne régit pas la vie en société qui, elle, est fondée sur la citoyenneté et la primauté du droit. Et c’est ce qui doit régir la vie scolaire et les relations entre les apprenants et l’administration dans les établissements scolaires.

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