Berlin : Kawther Ben Hania refuse le prix d’un festival qui a également récompensé un ancien général israélien (Vidéo)

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Un moment de rupture rare a marqué, mardi soir, la cérémonie des Cinema for Peace Awards, organisée en marge du Festival international du film de Berlin. La réalisatrice tunisienne Kawther Ben Hania a annoncé publiquement son refus de recevoir le prix du « Most Valuable Film of the Year », décerné à son long métrage The Voice of Hind Rajab (صوت هند رجب), dénonçant une contradiction qu’elle juge moralement et politiquement inacceptable.

Le jury avait salué le film pour sa portée humaine et politique, soulignant sa valeur cinématographique et son engagement. Mais la même soirée a également été marquée par un hommage rendu à Noam Tibon, ancien général israélien et figure centrale du documentaire canadien The Road Between Us, récompensé pour avoir, selon les organisateurs, « sauvé sa famille » lors des événements du 7 octobre (Déluge d’El Aqsa).

Cette juxtaposition n’a pas échappé à Kawther Ben Hania. Prenant la parole sur scène, la cinéaste a livré un discours ferme, assumé et sans concession, dans lequel elle a clairement refusé d’endosser ce qu’elle considère comme une équivalence artificielle entre victimes et responsables de la violence.

« La paix sans justice n’est qu’un vernis »

Dans son intervention, lue en partie et largement applaudie par une partie du public, la réalisatrice a affirmé ressentir « plus de responsabilité que de gratitude ». Elle a rappelé que The Voice of Hind Rajab ne raconte pas seulement le destin tragique d’une enfant palestinienne, mais met en cause « le système qui a rendu sa mort possible ».

Selon ses mots, ce qui est arrivé à Hind Rajab « n’est pas une exception », mais s’inscrit dans une violence structurelle plus large. Elle a dénoncé le fait que, dans la même salle, à Berlin, des acteurs qu’elle estime avoir offert une couverture politique à ces violences soient honorés au nom de la paix, à travers un discours qu’elle juge édulcoré et dépolitisé.

« La paix n’est pas un parfum que l’on vaporise sur la violence pour soulager les consciences », a-t-elle déclaré, ajoutant que « le cinéma n’est pas un outil de blanchiment par l’image ». Pour la cinéaste, parler de paix implique nécessairement de parler de justice, et la justice suppose la reddition des comptes. « Sans responsabilité, il n’y a pas de paix », a-t-elle martelé.

Un refus symbolique, assumé et politique

Kawther Ben Hania a conclu son discours en annonçant qu’elle ne ramènerait pas le trophée chez elle. Elle a choisi de le laisser sur place, « comme un rappel », précisant qu’elle accepterait cette distinction « avec joie » le jour où la paix serait envisagée comme une obligation morale et juridique, fondée sur la responsabilité et non sur des compromis de façade.

Ce geste, rare dans ce type de cérémonies internationales, a immédiatement suscité de vives réactions dans les milieux culturels et sur les réseaux sociaux, entre soutien appuyé et critiques virulentes. Les organisateurs du Cinema for Peace n’ont, pour l’heure, pas publié de communiqué détaillé en réponse à cette prise de position.

Avec ce refus public, Kawther Ben Hania confirme une trajectoire artistique et politique cohérente : celle d’un cinéma qui refuse la neutralité confortable et conteste frontalement l’usage du langage de la paix lorsqu’il sert, selon elle, à masquer l’absence de justice. Un geste qui, au-delà du cinéma, interroge directement le rôle des institutions culturelles face aux conflits contemporains.

Voici le discours de Kawther Ben Hania traduit en français : 

« Ce soir, je ressens davantage de responsabilité que de gratitude.

The Voice of Hind Rajab ne parle pas seulement d’une enfant.

Il parle du système qui a rendu son assassinat possible.

Ce qui est arrivé à Hind n’est pas une exception.

Cela fait partie d’un génocide.

Et ce soir, ici à Berlin, il y a des personnes qui ont offert une couverture politique à ce génocide,

en requalifiant le meurtre de masse de civils en “légitime défense”,

en “circonstances complexes”,

et en discréditant celles et ceux qui protestent.

Mais comme vous le savez peut-être, la paix n’est pas un parfum que l’on vaporise sur la violence pour que le pouvoir se donne une allure respectable et se sente à l’aise.

Et le cinéma n’est pas un outil de blanchiment par l’image.

Si nous parlons de paix, nous devons parler de justice.

Et la justice signifie la reddition des comptes.

Sans responsabilité, il n’y a pas de paix.

L’armée israélienne a tué Hind Rajab ;

elle a tué sa famille ;

elle a tué les deux secouristes venus lui porter secours,

avec la complicité des gouvernements et des institutions les plus puissants du monde.

Je refuse que leurs morts servent de toile de fond à un discours policé sur la paix,

tant que les structures qui ont rendu cela possible restent intactes.

C’est pourquoi, ce soir, je ne ramènerai pas ce prix chez moi.

Je le laisse ici, comme un rappel.

Et lorsque la paix sera poursuivie comme une obligation juridique et morale,

ancrée dans la responsabilité face au génocide, alors je reviendrai et je l’accepterai avec joie. »

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