Budget de l’État: Un excédent fruit d’une austérité sélective

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La politique budgétaire est censée être la traduction de la politique économique du gouvernement. Pour être efficace, elle devrait être anticyclique. Malheureusement, l’exécution budgétaire de 2025 montre que cette politique s’est réduite à honorer les dépenses incompressibles (salaires et service de la dette) au détriment des leviers économiques et sociaux. On parle plutôt d’une politique budgétaire passive qui fait perdre à l’Exécutif une arme conjoncturelle importante.

Par Mohamed Ben Naceur

 L’exécution provisoire du budget de l’État, durant les neuf premiers mois de l’année, a révélé un chiffre surprenant : un solde budgétaire positif de 655,5 millions de dinars (MDT), hors produits de privatisation et dons. Si ce résultat peut être perçu comme un signal de bonne santé budgétaire, une analyse approfondie des chiffres démontre qu’il s’agit avant tout d’une écriture comptable, obtenue au prix d’une sous-exécution massive des dépenses stratégiques et sociales.

L’illusion de l’équilibre budgétaire
La performance des recettes est restée dynamique, le ministère des Finances ayant encaissé 36 060,9 MDT de ressources budgétaires totales à fin septembre. Ce montant représente une augmentation notable de 6,9 % par rapport à l’année précédente, principalement portée par la robustesse des recettes fiscales, bien qu’étant en dessous des prévisions.
Toutefois, ce gain est éclipsé par les économies imposées sur les dépenses. Le taux de réalisation global des dépenses budgétaires n’a atteint que 58,8% des prévisions de la loi de Finances 2025. C’est dans cet écart entre recettes solides et dépenses non exécutées que réside la clé de l’excédent.

Le sacrifice des transferts et de l’investissement
Le surplus de trésorerie masque une disparité importante dans l’allocation des fonds. L’examen du détail des dépenses révèle que si les dépenses rigides et incompressibles ont été honorées avec des taux d’exécution élevés (la rémunération à 71,4 % et les charges de financement de la dette à 72 %), les dépenses qui stimulent l’économie et soutiennent le tissu social ont été les variables d’ajustement. Ceci est mis en lumière par le tableau comparatif de la réalisation des principales catégories de dépenses :
Le taux de réalisation des dépenses d’Interventions n’atteint que 44,8 % des montants prévus. C’est précisément cette politique de compression, la plus faible de toutes les catégories de dépenses, qui est le véritable moteur de l’équilibre budgétaire actuel.
Parallèlement, les dépenses d’investissement, essentielles pour le développement des infrastructures et la croissance future, n’ont atteint qu’un maigre 50,6 % de réalisation. Le faible engagement des fonds dans ces domaines risque de pénaliser la croissance pour les années à venir.

L’effet d’éviction : la pression sur le financement intérieur
Outre l’austérité interne, les chiffres de l’exécution budgétaire révèlent la répercussion directe des difficultés d’accès aux financements internationaux. L’État, confronté à un contexte économique complexe, a été contraint de basculer ses besoins de financement sur le marché intérieur.
Cette stratégie s’illustre par le montant considérable d’amortissement de la dette intérieure (7 583,2 MDT à fin septembre). En puisant massivement dans la liquidité disponible sur le marché local, l’État exerce une forte pression sur le système bancaire et financier tunisien. Ce phénomène, connu sous le nom d’effet d’éviction (crowding-out effect), a des conséquences directes sur le secteur privé : la concurrence de l’État pour l’épargne locale a pour effet de raréfier le crédit aux entreprises et de maintenir des taux d’intérêt élevés, freinant ainsi l’investissement privé et l’expansion économique.
L’encours de la dette publique continue de planer lourdement sur l’économie, s’élevant à 80,5 % du produit intérieur brut (PIB) à fin septembre 2025. Malgré un solde technique positif, l’impératif accru de financement interne et le poids de la dette prouvent que l’équilibre financier actuel est loin d’être un indicateur de prospérité structurelle.
Pour conclure, l’excédent budgétaire affiché durant les neuf premiers mois de 2025 est la conséquence directe d’une politique de « budget passif » où l’austérité a été appliquée de manière sélective, ciblant en particulier les dépenses de transferts et d’investissement. Cette approche, si elle permet de gérer la crise de financement à court terme et d’honorer les dépenses incompressibles (salaires et dette), se fait au détriment du soutien à l’activité économique future. Bien qu’une politique d’assainissement budgétaire soit recommandée, il est important que la politique budgétaire joue son plein rôle dans la relance économique, d’autant plus que la politique monétaire ne joue pas le jeu avec un taux directeur excessivement élevé. Un ajustement s’impose pour réorienter la dépense vers des investissements productifs et des mesures sociales ciblées, transformant l’actuel équilibre comptable en véritable levier conjoncturel.

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