Ces néoruraux qui s’installent en campagne

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Depuis les années 1980-1990, le terme de néoruraux qui désignait les populations originaires de la ville en France, le devient chez nous. Il s’agit de cette population qui cherche un cadre de vie correspondant à ses aspirations dans la campagne. Ces nouveaux habitants peuvent contribuer au retournement démographique observé dans les campagnes des pays développés après la fin de l›exode rural dans les années 70.   Aussi, depuis la pandémie de la Covid-19, le phénomène s›est accéléré, avec des citadins qui cherchent un meilleur cadre de vie, plus d›espace, plus de verdure, moins de pollution et moins de monde.

Dossier réalisé par Nadia AYADI

 En Tunisie, le phénomène augmente depuis les années 2000. Il n’y a pas d’informations spécifiques dans nos différentes recherches et documents concernant le nombre de ces néoruraux dans le pays.
Les documents traitent plutôt des problèmes ruraux, de la géographie et des politiques de développement rural, mais ne fournissent pas de données précises sur le nombre de néoruraux.
D’après une enquête que nous avons menée, nous avons été orientés vers ces néoruraux chez nous. Nous avons sélectionné quatre portraits. 

Le couple Samira et Brahim Anene.
Les moutons et chèvres du domaine de Monsieur Seguin…

Samira Anane avec notre collègue nadia Ayadi

Si Brahim, époux de Samira, voulait changer de vie après plusieurs années de travail dans la finance. La campagne sommeillait en lui depuis longtemps avec cet appel fort à la terre. Son épouse Samira, une citadine dure et pure, diplômée en Lettres anglaises ne se voyait jamais vivre loin de la ville où elle avait évolué étant active dans la société civile et dans plusieurs associations.
Ce n’était pas une chose facile de convaincre cette épouse aimante et attentionnée envers un mari aussi bon et aussi aimant.
Les enfants étant mariés et indépendants avec leurs propres enfants, le couple Anene avait plus de temps pour eux et pour passer de longs week-ends hors de la ville en se baladant à travers les champs et l’air pur de la nature. Un jour dans la région de Chouigui à quelques kilomètres de Teboulba, le village natal de Philippe Seguin, une maison noyée dans une ferme était mise à la vente. C’était celle de la famille Seguin. Ils eurent un coup de cœur pour ce lieu. Ils achetèrent carrément le domaine en venant de plus en plus y passer du temps et le déclic d’y vivre se déclencha non par pour l’époux mais pour Samira qui prit la décision enfin de ne plus faire de va-et-vient mais d’y vivre carrément. La restauration eut lieu en acquérant de plus en plus de terrain et d’espaces. La maisonnette prit forme tout en veillant à la bonne marche des travaux et la « Ferme Zitoun Chouigui » est née pas loin d’un lac.
Aujourd’hui, le couple y vit depuis 2012 à l’ombre des oliviers, des potagers, des poules, des canards, des chèvres et des agneaux noirs de Thibar que Samira Anene a choisi d’élever sur les lieux. Nous avons visité cette femme transformée en véritable paysanne. Nous avons été épatés par ses différentes préparations totalement bios. Huile d’olive, miel, confitures, conserves maison… Nous avons dégusté un couscous d’exception à base d’agneau noir, ce type d’agneaux rares, que Samira élève.
Samira qui porte également en elle depuis toute jeune le virus du don de soi dans la société civile, garde encore cette générosité qui s’accentue depuis qu’elle vit dans le village. « Quand je vivais en ville, je me souvenais que mes petits enfants n’avaient jamais vu un coq, n’avaient jamais su comment naissait une plante, comment une vache donnait du lait… à part les livres illustrés qu’ils avaient. Je suis heureuse aujourd’hui, de recevoir mes petits enfants en pleine nature et de voir en vrai ce qu’ils avaient vu dans les livres.
C’est à travers eux aussi que d’autres élèves sont venus dans ma ferme. Depuis, plusieurs écoles m’appellent pour faire découvrir aux élèves la vie dans la campagne, et j’en suis si heureuse. Un objectif que je me fixe actuellement pour la future génération.
Le peu de temps libre qu’elle a, elle visite les écoles du village dans la région et pour avoir des liens avec les écoliers. Parfois, une tristesse l’accable lorsqu’elle remarque que certains ne doivent pas être favorisés. Un jour, elle demanda à l’instituteur d’une classe qu’elle voulait aider « qui étaient les plus pauvres ».
Il répondit : « Toute la classe ! » Samira Anene prit alors en charge tous les élèves, en leur offrant des tenues et des fournitures scolaires chaque début d’année. Et ce n’est pas tout, elle les invite souvent à déguster les bons produits qu’elle cultive de sa terre, elles leur apprend comment l’aimer pour qu’elle les aime, en les promenant dans les champs.
Pour cela, il lui faut bien du temps et c’est pour cela qu’elle affirme : « Je m’endors d’un épuisement agréable avant 20 heures pour me réveiller à 2h30 du matin. Ma journée commence à 3heures du matin. Ma journée est en fin de compte beaucoup plus longue que celle des citadins… »

Latifa et Nadia Mejdoub, mère et fille sur une même lancée

Latifa Mejdoub et sa fille Nadia

Après des études supérieures en Lettres françaises, je me suis mariée et je n’ai jamais eu le temps pour avoir un métier.  Nous étions un couple uni pour le meilleur et pour le pire. J’étais comblée lors de la naissance de ma fille Nadia. Ma vie gravitait autour d’elle et autour de belles soirées et sorties entourée d’amis, même si ma personnalité était plutôt réservée.  Mon mari, ingénieur agronome, était heureux dans une ferme dont il s’occupait dans la région de Siliana.
Noyée dans les oliviers et les arbres fruitiers dont nous sommes les consommateurs, j’ai vu ma vie basculer en 2021 lorsque je perdis mon mari. Le temps s’était arrêté pour moi et la ferme a été délaissée.  Je n’avais jamais imaginé qu’un jour je puisse m’en occuper ou encore vivre hors de la ville.
Ironie du sort aujourd’hui, j’ai choisi d’y vivre définitivement pour pouvoir bien gérer une ferme que j’ai nommé « La petite maison dans la prairie ».
Actuellement, vivre hors de la ville est un énorme plaisir. J’apprécie énormément cette nouvelle vie en pleine nature. Je m’occupe aussi de mes canards et de mes poules. J’élève également des chèvres, chevreaux et chevaux.
Après avoir été la dame de la ville, me voici maintenant la dame de la montagne. Je m’entends bien avec mes ouvriers et j’ai même pu former une bonne équipe solide et solidaire. Aujourd’hui, je ne peux me sentir bien que dans ma ferme. Finie cette vie d’artifice et mondaine qui ne me manque pas du tout. Je vis tranquillement dans un confort naturel qui me donne tout ! J’ai fait mon deuil et je vis en paix avec moi-même grâce à la terre nourricière qui me reconstruit. Un jour, ma fille Nadia qui m’aide précieusement m’a promis de ne jamais laisser tomber cette ferme car la ville ne l’enchante également plus. « Après avoir été une dame de la ville, me voici dame de la montagne ».
Quant à ma fille Nadia, elle a honoré un devoir de mémoire qu’elle garde en elle en acquérant son diplôme d’ingénieur agronome comme son regretté père.

Les trois sœurs Mtir : « En ville, nous avons le sentiment d’être piégées par un système »

les trois soeurs Mtir

La ferme la Binette ou « Seniet Lebnet », est un véritable éco lieu rêvé par trois sœurs, situé à Djebel Trif dans la région de Grombalia. Un lieu où les êtres cohabitent et collaborent dans l’intérêt de chacun. La ferme s’étend sur deux hectares « dont une bonne partie est consacrée aux oliviers, mais pas que ! Car la monoculture n’a pas sa place ici », affirme Faten, l’une des sœurs ». Dans cette ferme, l’expérience des principes de la permaculture, de l’agriculture isentropique et de l’éco construction est en train de voir le jour afin d’atteindre une autonomie énergétique et alimentaire. Faten Mtir confie comment cette aventure a commencé.
« Ces dernières années, à chaque fois que nous nous retrouvions entre sœurs, la discussion finissait toujours autour du même sujet : un ras le bol de la vie aliénante que nous menions toutes les trois en tant qu’employées, un sentiment d’être piégées par un système, un salaire, une « situation », un confort qui n’en était pas un.
Au fil des discussions, un besoin pressent de se reconnecter avec la nature, la terre, le vivant s’était installé mais le vrai déclic eut lieu lors d’une première visite d’une parcelle à vendre du côté de Mateur, nous nous y sommes rendues un peu par curiosité… la décision est tombée comme une fatalité : nous allions nous mettre à l’agriculture, plus précisément à la permaculture même si nous n’y connaissions rien !
De là a débuté un long processus de recherche, une année entière à écumer les régions agricoles à la recherche de la perle rare, le terrain de nos rêves ! Très vite, nous nous sommes confrontées à la réalité : l’eau, indispensable à tout projet agricole, est une denrée rare, la situation foncière des terrains est souvent compliquée, l’accès, la qualité de la terre et surtout, les terrains qui cochaient les cases, coûtaient cher.
En parallèle, nous avions commencé à apprendre, à lire et à regarder des vidéos sur Youtube, à visiter des fermes en permaculture pour apprendre les expériences des autres.
Notre projet prenait forme, nous voulions planter des oliviers, avoir notre propre potager, élever quelques animaux, mais surtout être en totale autonomie et autosuffisance…
Au mois d’avril 2024, un courtier nous a emmenées voir un terrain de 2 hectares du côté de Grombalia, ce fut un coup de cœur immédiat, oui mais il fallait trouver l’argent. Nous n’avions pas de capital à investir ou très peu, il a fallu s’endetter auprès des banques mais le rêve pouvait enfin commencer.
Aujourd’hui, exactement un an après, nous ne sommes pas peu fières de ce que nous avons pu accomplir…A la « Ferme La Binette », les oliviers sont plantés, quelques arbres fruitiers aussi, nous avons pu déguster nos petits pois, fèves, oignons, cultivés sans pesticides ni engrais chimiques.Le petit poulailler monté avec du bois de palette accueille désormais une belle petite cohue et une première ruche installée promet une belle récolte de miel.
Nous n’avons pas encore coupé les ponts avec « la ville » car il nous faut encore travailler, payer le crédit bancaire et faire face aux dépenses qui s’avèrent assez conséquentes pour faire vivre le projet en attendant d’avoir les premières récoltes d’olives…mais nous avons commencé à construire une maisonnette pour passer le plus de temps possible sur place en attendant le grand départ !

 

Témoignages

Amin Hasni, l’esprit d’un Saint Soufi

Amin Hosni

Amin Hasni est un diplômé de l’Ecole nationale d’architecture et d’urbanisme. En 2002, il avait lancé une agence d’architecture Hasni & Hasni.
Il a ensuite enseigné l’architecture à la même école, ce qui l’a aidé à beaucoup apprendre sur la transmission et la clarté nécessaire pour toucher les autres.
Il est installé aujourd’hui dans son domaine Sainte Marie du Zit qui se situe sur un bout de la montagne Sidi Zid entre Zaghouan et Mornag. Un lieu à la croisée des chemins et des épopées de l’histoire comme il aime le rappeler. Un lieu d’exception et voici pourquoi.
Le domaine, qui est perché sur un flanc de montagne, a vu passer Hamilcar Barca poursuivant les mercenaires révoltés de Carthage entre les vallées. Les tombeaux (Houanet) des Puniques sont creusés dans la roche et estampillés du signe de la Déesse Tanit et de Taureaux. Les Romains ont choisi cette même montagne pour bâtir un temple dont la crypte souterraine est encore intacte. Nous avons rencontré Amin Hasni, cet homme qui a réveillé cette terre de sa torpeur.

Qui est Sidi Zid ou Sidi Zit à qui vous vous identifiez dit-on ?
Sidi Zid Il est un Saint soufi qui, il y a huit siècles, a fait du flanc oriental de la montagne son refuge et havre de méditation.
Mais Sidi Zit a été fondé en 1891 par l’abbé Boisard, qui deviendra le noyau d’un futur village nommé Sainte Marie du Zit. Il lui donne ce nom en référence au nom de l’oued qui coule à proximité. Aujourd’hui, le village porte le nom d’Oued Ezzit.

Comment vous vous définissez aujourd’hui, Amin Hasni ?
Je suis un architecte qui a peu à peu déplacé son regard de la ville vers la nature. Mon métier m’a appris à penser les systèmes et leur complexité, à construire avec les mains autant qu’avec les idées, et surtout à toujours chercher le lien entre l’humain et son milieu.

On peut dire que vous êtes actuellement un homme de la nature ?
Aujourd’hui, je suis aussi paysan, bâtisseur en terre crue, pédagogue à ma manière, et peut-être surtout quelqu’un qui essaye de vivre en cohérence avec ses convictions.

Pourquoi ce retour soudain à la nature ?
Le retour à la nature, lui, n’a pas été un coup de tête. Il s’est fait par étapes. Un jour, j’ai senti que je ne pouvais plus parler d’écologie dans les projets sans en vivre l’expérience concrète. La terre m’a appelé… d’abord dans les matériaux, puis dans la culture vivrière, puis dans le rapport au temps, aux saisons, aux animaux, à une autre échelle de vie. Le 22 octobre 2009, j’ai trouvé un lieu, ou peut-être c’est lui qui m’a trouvé, et j’ai tout reconstruit à partir de là.

Comment votre famille a réagi ?
Mes proches vivent cela chacun à sa manière. Il y a eu des tensions, surtout au début, car personne ne voyait le bout de l’histoire. C’était un « tas de cailloux », comme on me disait.
Il y a des moments de grâce, où tout le monde est pleinement aligné sur ce choix, et d’autres où les écarts entre nos rythmes ou nos envies se manifestent.
C’est une aventure, avec ses ajustements constants, mais je crois qu’ils sentent tous, au fond, qu’on est en train d’inventer quelque chose d’authentique. Et ça, ça donne du sens.

Pourquoi avez-vous gardé le nom de Sainte Marie du Zit pour votre domaine ? Et quand cette aventure a-t-elle commencé ?
En hommage à une mémoire. Il s’agit aussi et avant tout, d’une aventure humaine pour se reconnecter à la nature, aux sens et à la vie. Une aventure qui a commencé en 2009 sur un terrain expérimental de 29 hectares. Plusieurs années ont été nécessaires pour remettre en état l’exploitation agricole abandonnée.

 Comment la rénovation a-t-elle été réalisée ?
Nous avons commencé par nous occuper de la maison d’été, quasiment en ruine, de sa restauration et l’extension de la maison d’hiver qui se trouve de l’autre côté du domaine. Nous avons lancé le pavillon de printemps, réhabilité la source d’eau, terrassé, ouvert des pistes, créé les bassins de rétention d’eau, planté, construit les diverses dépendances de la ferme…

Un véritable retour à la faune et à la flore ?
En effet, Sainte Marie du Zit est un lieu de préservation de la biodiversité, avec ses 29 hectares dont 20 hectares de forêts, une faune sauvage est en train de réhabiliter l’espace naturel tels le porc épic, le renard, le chacal, la mangouste, la genette, la lièvre, la tortue, et toute une panoplie d’oiseaux migrateurs et sédentaires dont le fameux rouge queue de moussier.

Cela semble-t-il être comme un retour en arrière ?
Notre Domaine est un lieu qui est « Off grid », en dehors de la grille, connecté ni au réseau électrique ni à celui de la distribution de l’eau. C’est un lieu où l’on essaye de se reposer la question sur notre modèle de consommation énergétique en premier lieu.  Ce dont on a besoin réellement en dehors des habitudes de la vie citadine. L’acte de consommer doit être précédé par l’acte de réfléchir sur ses déchets.

Cela paraît étrange d’être accepté dans cet espace presque préhistorique…
Être accepté dans ce bout de nature résiderait un jour dans l’acte de minimiser son empreinte comme tous les habitants de la montagne. Allumer une lumière électrique ou une lampe à huile, devient un moment important.
Manger commence par collecter le bois pour faire fonctionner le four. Utiliser l’eau puisée dans la source d’eau qui ruisselle de la montagne devient un acte responsable. Recycler ses eaux usées entre dans un système circulaire de biodégradabilités.

 Comment concevez-vous les animaux dans la ferme ?
A titre d’exemple, comment un simple poulailler peut jouer le rôle de gardien, de production de nourriture, de centrale de recyclage de déchets, de garde-manger, de producteur d’engrais.
Ce domaine est aussi une oliveraie qui s’étale sur le flanc sud de la montagne de Sidi Zid à 220m d’altitude. Une plantation en terrasses de pierres sèches lui offre un ensoleillement optimal.

Comment faites-vous pour l’irrigation par exemple ?
Une irrigation d’appoint se fait par une source d’eau qui ruisselle de la montagne. A la lisière de la forêt, l’oliveraie se développe dans un équilibre naturel qui confère à l’huile un goût unique.

Cette huile issue d’une oliveraie bien particulière est-elle appréciée ?
Cette huile nous a valu deux médailles à Londres et au Canada.

Aujourd’hui, c’est comme si ce domaine s’installait en mode permaculturel ?
Tout à fait. Un champ expérimental a été lancé en 2016, poursuivi d’un potager en 2022, en attendant de le développer sur une plus grande superficie.

Et vos constructions, comment sont-elles réalisées ?
Le Domaine est aussi un laboratoire expérimental d’architecture et de construction. Depuis 2009, nous avons expérimenté plusieurs modèles constructifs comme la terre, la paille, la pierre, la brique de terre, le bois, le pisé…

Comment évolueront vos projets futurs ?
Le Domaine tente de devenir un atelier d’Art et de Land Art. D’ailleurs, depuis 2009, on a réalisé plusieurs installations, expositions et évènements en pleine nature.
Le domaine devient aussi le centre d’une vallée plusieurs fois millénaire avec ses vestiges archéologiques.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce domaine ?
Une aventure humaine qui rassemble autour d’elle une communauté d’amis, « les amis de Sainte Marie ». Ils prennent part, de plus en plus, aux activités du domaine. Un modèle de ferme communautaire participative semble se mettre en place d’une manière naturelle.
C’est un lieu qui ne se trouve pas uniquement sur une carte, mais dans ce qui fut le passé et ce que peut être le futur.

N.A

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