Quinze ans après la chute du régime de Ben Ali, le débat reste encore chaud et dualiste entre les pro et les anti-révolution 2010-2011 que certains s’obstinent à qualifier de soulèvement social spontané contre un régime autoritaire et clientéliste et d’autres à un complot ourdi à l’étranger qui a permis aux islamistes de prendre le pouvoir avec la bénédiction des courants démocratiques tunisiens.La longévité du conflit idéologique réside dans l’issue pour le moins tragique de l’expérience démocratique tunisienne :
une dé-crédibilisation de ses figures et un effondrement de ses institutions. L’on pourrait désigner une multitude de raisons et de responsables comme le coup de force du 25 juillet 2021, et ce qui en a découlé en termes de verrouillage de l’espace politique et public, et/ou les dérives partisanes et de gouvernance de la « décennie noire » que d’aucuns ne peuvent occulter. Mais il y en a une qui est immuable : la désinvolture, parfois même la compromission, des sentinelles de la jeune expérience démocratique face à ces dérives au moment des faits, leur refus d’y faire face au moment opportun et le déni que beaucoup d’entre eux continuent d’entretenir. Pourtant, un mea culpa sincère, même calculé, des dirigeants de cette décennie aurait pu estomper des craintes et des inquiétudes et changer le cours de l’histoire. Les partis politiques devraient apprendre à écouter davantage le silence des indécis qu’on appelle la masse silencieuse.
Reconnaître son erreur ou admettre, au moins, s’être trompé est en soi une force et un gage de confiance. Pour l’exemple : la cheffe de file de l’extrême droite française, Marine Le Pen, qui clame sans cesse son innocence, a été lourdement condamnée en première instance par la justice française dans une affaire de détournement de fonds du Parlement européen. Une des raisons invoquées par la justice française, le refus de Mme Le Pen de reconnaître les faits et ses torts, ce qui « ouvre la voie à un risque de récidive », d’où le doute chez les magistrats et par conséquent, la condamnation (Marine Le Pen a fait appel, le procès a commencé le 15 janvier courant).
Dans nos murs, le résultat est là. Implacable. Des dérives d’une autre nature. Recul des libertés, seul acquis de l’expérience démocratique ratée, répression, procès, condamnations, personnalités politiques emprisonnées. Verrouillage, remplacement du « système » de l’époque révolue par un autre, effacement des partis politiques, opinion publique désintéressée de la politique et de ses acteurs, syndicats aux abois menacés d’implosion de leur centrale, climat de défiance, de division et même de rancœur contre une large opinion qui balance entre un pouvoir central omnipotent et une opposition introvertie obnubilée par ses propres déboires et son avenir. Un naufrage sur le plan politique.
En attribuer la responsabilité à une seule partie, un seul camp, c’est faire fausse route. Elle est indubitablement collective. La preuve est que les Tunisiens ignorent encore les véritables causes – ou le concours de circonstances – à l’origine des événements sanglants de 2010-2011, et ce qui s’est passé réellement le 14 janvier 2011. Aucune version officielle convaincante. Ils sont toujours divisés même sur la date à commémorer, le 17 décembre 2010 ou le 14 janvier 2011. Divisés également sur les accusations de complot contre la sûreté de l’Etat. Aucune preuve officielle n’est venue étayer la version de la partie civile (l’Etat) ni celle de la partie incriminée. Et l’on s’indigne de la passivité d’une bonne partie de l’opinion qui ne trouve rien à se mettre sous la dent pour trancher et choisir son camp. Or il est attendu de cette partie de l’opinion de soutenir et de s’aligner sans poser de questions. Il faudra attendre encore peut-être longtemps car, en dépit de l’échec de la jeune et première expérience démocratique, les Tunisiens ont eu l’occasion d’exercer leur liberté de parole, de choix, de réflexion, d’opinion, de conscience, d’adhésion, et ont pu constater les vertus et les mérites de la liberté individuelle et collective. A n’en point douter, l’élite politique y a largement contribué, l’histoire ne l’oubliera pas, il est même certain qu’une autre expérience démocratique sera tentée une seconde fois, mais en attendant, c’est le discours et la méthode de la classe politique qui doivent changer et rompre avec les anciens slogans, changer de vision et d’approche, trouver une autre issue à l’impasse.
L’espace public et politique a besoin de leaders qui rassemblent et rassurent, de discours politique plus serein qui prospecte l’avenir, d’aptitude à traiter les différends avec l’Exécutif, pas à les manipuler ou à les creuser davantage. L’élite politique, particulièrement les anciennes figures tunisiennes qui portent un long parcours militant, ont le pouvoir et la capacité d’assainir l’espace politique, il s’agit de tout reconstruire sur des bases saines et convaincre, d’abord en écartant les opportunistes qui mangent à toutes les sauces et qui disparaissent quand la table est desservie. Où étaient-ils passés les deux millions d’adhérents au RCD en 2011 ? Où sont passés les millions de « démocrates » qui ont juré de leur sang pour défendre le projet démocratique tunisien ? Où sont passés les millions d’adorateurs de la symbolique Union générale du travail tunisien qui n’est plus que l’ombre d’elle-même ? C’est une profonde crise interne qui l’a affaiblie, qui a sapé son image et qui l’a réduite à néant. Il faut désormais se poser les vraies questions : à qui la faute ? Ceux qui cherchent à passer l’éponge sur l’avant-25 juillet 2021 ou, du moins, à l’entourer d’une parenthèse même provisoire, et se focaliser uniquement sur les dérives actuelles, ont la vision courte et ne s’inscrivent pas dans une perspective de préparation du pays à une nouvelle expérience démocratique. Il s’agit de tout revoir, de tout réexaminer depuis le 17 décembre 2010 et de définir les responsabilités. Il n’est pas question de rejouer le spectacle de la justice transitionnelle mais d’instaurer un débat public franc et transparent pour rassurer et pour repartir sur des bases solides. A ceux qui prétendent que cela est impossible à cause de X et de Y, il faut leur rappeler que les bouleversements géopolitiques et géostratégiques actuels dans le monde ne vont épargner aucun pays et qu’il faut agir pour immuniser notre pays contre toutes les tentations externes tant qu’il est temps.