Chômage, sous-emploi, peur de l’avenir…

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23.5% des diplômés tunisiens étaient au chômage au premier trimestre 2025. Un phénomène qui touche le pays depuis des dizaines d’années, et qui est commun à de nombreux pays dits en développement. Or, le cas de la Tunisie a une ampleur préoccupante, et puise ses sources dans les structures mêmes de l’économie du pays. Ne trouvant pas d’emplois qui correspondent à leurs qualifications, nombre de diplômés sont résignés et acceptent de baisser leurs attentes, sous peine de ne pas travailler, tout simplement.

Par Bastien Chappuis*

 Des cérémonies en grande pompe, de grands sourires et la fierté affichée des parents : le moment de la remise des diplômes est attendu avec impatience. Plus que des bouts de papier, les licences, maîtrises et doctorats sont perçus comme des clés qui ouvrent aux jeunes titulaires du certificat les portes d’un monde nouveau, rempli d’opportunités de travail et d’épanouissement.
Pourtant, la réalité du marché du travail tunisien détruit le mythe du diplôme comme outil suprême d’ascenseur social. Au premier trimestre de 2025, 23.5% des diplômés de l’enseignement supérieur sont au chômage, selon l’Institut national de la statistique (INS).
Qualifiés, motivés, mais sans emploi, ils sont des milliers de jeunes (et moins jeunes) dans ce cas. Un problème connu de longue date et une des revendications de la révolution de 2011. Quatorze ans plus tard, aucune politique, aucun programme, aucun changement de paradigme ne semblent avoir débouché sur une issue satisfaisante. Pour cause, ce phénomène, persistant, prend ses racines dans la structure même de l’économie et du marché du travail de la Tunisie. 

La morosité de l’économie tunisienne comme facteur principal
«La première cause, c’est la démographie universitaire», explique le professeur Hamadi Tizaoui, géographe économiste à la faculté des sciences humaines et sociales de l’Université de Tunis et coauteur d’une note sur la question du chômage des diplômés dans l’ouvrage “L’économie tunisienne 2025 : quels chemins pour une nouvelle prospérité ?”. S’il est difficile de déterminer un chiffre exact, presque 50.000 nouveaux diplômés font chaque année leur entrée sur le marché du travail. Or, la Tunisie ne parvient pas à retrouver sa dynamique économique d’avant la pandémie de la Covid-19. Avec une croissance qui stagne à 1,4%, les opportunités d’emploi ne croissent pas aussi vite que le nombre de diplômés. En conséquence, ces derniers peinent à se faire une place.
Mais au-delà de la conjoncture peu favorable, c’est la structure même de l’économie tunisienne qui crée mécaniquement une rareté des opportunités de travail qualifié. Les Petites et moyennes entreprises (PME) représentent 90% de l’ensemble des sociétés tunisiennes, et ces dernières n’ont pas besoin de profils de techniciens en grand nombre. Ainsi, les diplômés, après trois, quatre ou cinq ans d’études, peuvent se retrouver face à des offres qui ne correspondent pas à leurs compétences. «Il y a une inadéquation entre les formations et le tissu économique tunisien», précise Hamadi Tizaoui. Et d’ajouter : «L’un des principaux facteurs est également ce qu’on appelle le “mismatching”. Cela touche particulièrement les cohortes d’étudiants obtenant des diplômes dans les sciences sociales, l’économie, la gestion, l’administration, qui ne trouvent plus de place dans les services publics, qui ont tendance à absorber habituellement ce genre de profil.»
Il faut dire que la libéralisation progressive de l’économie, en particulier la réduction drastique de la masse salariale de l’Etat, rendue nécessaire pour négocier le prêt du Fonds monétaire international (FMI), contracté en 2013, et ayant débouché sur une réduction massive des effectifs de la fonction publique, n’a pas aidé. Selon un article publié en 2022 dans la revue africaine de sciences humaines par Adel Bousnina, le secteur privé n’a pas pu remplacer le rôle du service public, car son modèle est, par définition, basé sur la recherche du profit à court terme, et sur la diminution des coûts du travail. Les emplois proposés sont tendanciellement boudés par les diplômés, qui souhaitent un salaire qu’ils estiment à la hauteur de leurs compétences.
«Les seules offres disponibles concernent généralement les centres d’appel, avec des conditions de travail très contraignantes: un rythme de 40 heures par semaine, une rémunération minimale, un environnement stressant et un manque d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle», déplore Lina Argoubi, titulaire d’un master en droit, qui entame difficilement sa recherche de travail.

Des diplômés désabusés ?
«On vous recontactera». Et puis plus rien, malgré des jours, des semaines, voire des mois d’attente. Un scénario que Sahar Boubaker, diplômée de l’Institut de presse et des sciences de l’information, connaît trop bien. Alors qu’elle aimerait devenir présentatrice de télévision, son rêve risque de se heurter à la réalité du marché du travail tunisien. Dans le domaine de la presse ou dans d’autres secteurs, les opportunités semblent rares, et les nouveaux arrivants ont l’impression de faire face à des barrières presque infranchissables. Chaïma Hammami, également diplômée de l’IPSI, explique son désarroi : «Les rares offres exigent souvent un minimum de deux années d’expérience, j’ai l’impression de ne pas avoir ma chance».
Ce sentiment d’impuissance n’est pas que le fait de certains cas isolés. Mais se vérifie dans les statistiques. Dans une enquête sur l’état du marché du travail au niveau mondial, l’institut Gallup a mené des sondages sur la façon dont les résidents des pays étudiés évaluent leur situation. Sur dix-huit pays de la zone “Middle-East North-Africa” (MENA), la Tunisie n’apparaît pas en bonnes grâces. Selon les sondés, c’est le douzième pire pays de la région pour trouver un travail, avec seulement 24% des répondants qui ont affirmé que le contexte était favorable pour trouver un emploi. Cette situation engendre un stress quotidien chez 49% des Tunisiens ayant donné leur avis à l’institut Gallup. Seuls la Turquie, le Liban, l’Egypte et l’Irak enregistrent des taux plus élevés. Mais c’est surtout au niveau de l’engagement des employés en poste que les chiffres sont les plus alarmants : seuls 8% des Tunisiens  sondés se sentent impliqués dans leur travail, reléguant le pays sur ce point à la seizième place. Nul doute que la presque nécessité d’accepter des emplois sous-qualifiés joue sur cette perception.
Et même lorsque les diplômés tunisiens trouvent un job qui leur convient, l’inquiétude ne disparaît pas complètement. C’est le cas de Mohamed Aziz Jemai, titulaire d’un Master en ingénierie informatique, qui vient de décrocher un travail, après une première déception, et une promesse d’embauche non honorée. S’il est globalement confiant pour la suite, il sait que le vent peut tourner à tout moment, se basant sur de nombreux exemples dans son entourage. «On a l’impression de constamment jouer notre survie dans le marché du travail», s’inquiète-t-il.
En toile de fond, la peur de suivre les pas de nombreux diplômés, au chômage depuis plus de dix ans. Agé de 42 ans et diplômé depuis 2008 d’une maîtrise en finances de l’Université Tunis El Manar, Marwen Balloumi n’a jamais travaillé dans son domaine en 17 ans : gardien, magasinier, agent d’accueil dans une maison d’hôte, ouvrier d’usine, etc. D’emplois temporaires en emplois temporaires, il est actuellement au chômage, et n’essaye même plus de trouver un travail dans la finance. Son plus long contrat ? Six ans, auquel il a mis un terme après que son employeur a refusé une demande d’augmentation, avant son mariage.

Un problème politique ?
Simple problème de parcours individuel ou drame de société ? Si certaines familles tunisiennes commencent à s’adapter, en orientant moins leurs enfants vers les secteurs les plus touchés, en particulier les sciences sociales, les statistiques indiquent une ampleur assez préoccupante pour que l’Etat s’en saisisse.
«Les contrats d’insertion professionnelle sont efficaces», explique Hamadi Tizaoui. Avec en première ligne le Contrat d’insertion à la vie professionnelle (CIVP), proposé par l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant (ANETI). Problème : il s’adresse aux primo-demandeurs, alors même que le chômage des diplômés est un chômage de longue durée. «Il ne donne aucun droit, il ne protège pas l’employé. Il est du côté des employeurs, des sociétés privées», s’insurge Marwen, qui a vécu son expérience du CIVP de 2008 à 2010 comme «deux ans d’exploitation».
Réunis par le moyen de pages Facebook, les chômeurs de longue durée revendiquent une action au plus haut niveau, dans des manifestations récurrentes, dont la plus récente s’est déroulée lundi 11 août, à l’avenue Habib Bourguiba à Tunis. Peut-être trouveront-ils satisfaction avec la loi 23/2023, adoptée le 22 juillet dernier par la commission parlementaire chargée de la planification stratégique, du développement durable, du transport, des infrastructures et de l’aménagement du territoire au sein de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Sous certaines conditions, précisées dans l’article 6 (ne pas être affiliés de façon continue à un régime de retraite ou de sécurité sociale, ne pas posséder d’identifiant fiscal, ne pas avoir contracté de prêt et ne pas avoir de conjoint travaillant dans la fonction publique), cette nouvelle législation prévoit d’intégrer des diplômés inscrits depuis plus de dix ans dans les bureaux d’emploi, dans les postes vacants de la fonction publique.
Si cette mesure peut régler la situation de certains chômeurs de longue durée, elle n’agit pas sur les causes profondes et structurelles qui expliquent la difficulté à trouver un travail pour les diplômés tunisiens. Dans un contexte aussi morose, l’entrée sur le marché de l’emploi reste une source de stress, en particulier pour les femmes et ceux originaires des régions de l’intérieur, encore plus durement touchés. Entre la rareté des offres, le sous-emploi et une formation qui ne semble pas donner suffisamment d’armes pour se frayer un chemin, les nouveaux ou récemment diplômés abordent l’avenir avec inquiétude. γ

*Stagiaire

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