Dr Hichem Karoui
Le 3 février 2026, à 14 heures, quatre commandos masqués franchissent le seuil de la résidence de Saif al-Islam al-Kaddafi à Zintan. Ils commencent par désactiver les caméras de surveillance. Quelques minutes plus tard, le fils aîné de l’ex-leader libyen renversé, Maamar Kadhafi, gît mort sur le sol de sa chambre, criblé de balles. Pas de revendication. Pas de déclaration. Une exécution à la fois publique et clandestine.
L’homme qui revenait
Saif al-Islam n’était pas un fantôme. Pendant quinze ans, il avait incarné une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la Libye fragmentée. Éduqué à la London School of Economics, parlant couramment l’anglais, il avait longtemps été présenté à l’Occident comme la face « réformiste » du régime paternel. De facto numéro deux du pouvoir de 2000 à 2011, il avait supervisé les négociations cruciales : le démantèlement du programme nucléaire libyen, la levée des sanctions internationales, la réintégration du pays à la communauté internationale.
Mais en 2011, lorsque la révolte a éclaté, il a choisi. « Nous nous battons ici en Libye, nous mourons ici en Libye », avait-il déclaré aux caméras de Reuters. Les mots doux ont cédé la place à des menaces de « fleuves de sang ». Son rôle dans la répression violente des manifestants—les qualifiant de « rats »—l’a transformé en criminel de guerre présumé.
L’emprisonnement qui n’en était pas un
En novembre 2011, après la chute du régime, il tentait de fuir vers le Niger. Capturé par la milice de Zintan, il disparaît dans une prison locale pour six ans. Mais en 2017, c’est l’amnistie mystérieuse. Il est libéré. Il reste. Il vit à Zintan, sous la protection apparente de la même milice qui l’avait emprisonné.
Ce détail n’est pas anodin : Zintan, municipalité de l’ouest libyen, est une enclave semi-autonome contrôlée par une milice locale. Elle a toujours refusé de livrer Saif al-Islam aux autorités de Tripoli. Pourquoi ? Méfiance envers le gouvernement de Dbeibeh. Calcul politique. Ou protection délibérée d’une figure qui pourrait servir de monnaie d’échange dans le jeu de poker sanglant qui divise la Libye ?
Les failles de sécurité
Dix jours avant sa mort, un proche de Saif al-Islam l’avertit : les défenses se fissurent. Le chef de sa tribu lui propose des renforts. Saif al-Islam refuse. Orgueil ? Naïveté ? Ou connaissance tacite que la protection n’existe plus vraiment ?
Qui gagne à la table du pouvoir ?
Depuis 2011, la Libye est divisée en deux blocs antagonistes. À l’ouest, Tripoli et son Premier ministre Abdul Hamid Dbeibeh, soutenu par les Nations unies et la Turquie. À l’est, la Cyrenaïque et le maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’EAU, l’Égypte et la Russie. Entre les deux, des milices dont les loyautés s’achètent et se revendent chaque matin.
Première bénéficiaire : l’équipe de Dbeibeh. La mort de Saif al-Islam élimine une figure qui incarnait une troisième voie. Lui qui, en 2021, s’était déclaré candidat à la présidentielle – élections depuis reportées – représentait un chemin alternatif : restaurationniste, internationalisé, ni pro-Haftar ni pro-Dbeibeh. Tant qu’il vivait, il était une hypothèse crédible. Mort, il redevient histoire.
Deuxième bénéficiaire : Haftar et le bloc de l’Est. Une Libye en désarroi, prise en étau par une enquête sur l’assassinat à Tripoli, est une Libye où Haftar gagne du temps. Chaque crise interne à Tripoli le renforce. Et si Dbeibeh est accusé de ne pas avoir protégé une figure majeure, sa légitimité vacille.
Troisième couche : les milices de Tripoli elles-mêmes. Notamment, la Force de dissuasion spéciale (Radaa), que Dbeibeh tente depuis peu de démonter pour consolider le contrôle central. L’assassinat de Saif al-Islam—s’il peut être attribué à Haftar ou à ses alliés—renforce la narration de Dbeibeh selon laquelle une menace existentielle justifie l’affaiblissement des milices.
L’énigme de Zintan
Mais reste le grand point d’interrogation : la milice de Zintan elle-même. Pendant neuf ans, elle a protégé Saif al-Islam. Elle a refusé de le livrer. Et soudain, quatre commandos franchissent le seuil sans rencontrer de résistance. Les caméras sont désactivées de l’intérieur. La sécurité n’intervient pas.
Trois hypothèses :
1. Trahison interne. Une faction au sein de la milice de Zintan – peut-être pro-Haftar – a orchestré l’exécution.
2. Capitulation silencieuse. Zintan, affaiblie par les jeux de pouvoir régionaux, a reçu le message : ne pas intervenir. La « protection » était conditionnelle.
3. Complaisance externe. Un acteur plus puissant a donné les ordres, Zintan a obtempéré.
La Brigade 444 dément, c’est suspect
Le 4 février, la Brigade 444, unité affiliée au ministère de la Défense à Tripoli, dément toute implication dans le meurtre et les combats à Zintan. Or, un déni aussi rapide et aussi spécifique ne fait rien pour calmer les soupçons. Pourquoi nier quelque chose qui n’a pas été directement imputé ? Le timing du communiqué suggère une tentative de se justifier avant que les accusations ne fusent.
La machine judiciaire : pour la forme
Le procureur général libyen ouvre une enquête le lendemain de l’assassinat. « Identification des suspects », « interviews de témoins », « experts en balistique » : tout le rituel. Mais, dans un pays où deux gouvernements rivaux coexistent, où les milices contrôlent les territoires, où les loyautés changent au rythme des alliances, une enquête n’est jamais neutre. Elle est une arme dans le jeu politique.
Le mort qui sert tous les vivants
Saif al-Islam al-Kadhafi incarnait une possibilité que personne ne pouvait tolérer longtemps : celle d’une Libye qui se réchaufferait sans changer de structure. Il était l’exilé intérieur, le prisonnier libéré, le criminel amnistié, le candidat barré, le fantôme du passé. Chacun des acteurs majeurs Dbeibeh, Haftar, les milices, les puissances externes tirait avantage de son existence précaire et de son absence définitive.
L’assassinat ne résout rien. Mais il simplifie le plateau. Une variable problématique a été retirée du jeu. Le reste, la guerre froide entre Tripoli et la Cyrénaïque, la fragmentation des milices, la lutte pour le pétrole et la légitimité, continue de plus belle.
Quatre hommes masqués, des caméras désactivées, une balle dans la tête : c’est la méthode. L’avantage, c’est ce qui reste à déterminer. Mais, le soupçon, lui, circule librement dans la Libye déchirée.