Le 30 décembre 2020, la Tunisie a perdu l’un de ses plus éminents historiens et spécialistes des médias : le Dr Moncef Chennoufi, né en 1934 à Tunis, s’est éteint à l’âge de 86 ans. Sa carrière, marquée par une passion pour la recherche et l’enseignement, a profondément contribué à la compréhension de la réforme tunisienne et au développement des études sur la presse et l’information en Tunisie et dans le monde arabe.
Après avoir enseigné à la Faculté des Lettres de Tunis jusqu’en 1992, Moncef Chennoufi poursuivit ses études à l’Université de Paris, où il obtint en 1970 son doctorat d’État en lettres grâce à une thèse pionnière intitulée « Les racines des problèmes de l’imprimerie et de la presse arabe en Tunisie et leur lien avec le mouvement de la Renaissance (1847-1887) ». Ce travail a révélé son expertise profonde sur l’histoire intellectuelle et culturelle tunisienne, ainsi que sa capacité à relier la pensée réformatrice aux pratiques médiatiques de l’époque.
En 1973, il fut nommé directeur de l’Institut de presse et des sciences de l’information, succédant au professeur Hussein Aliya, et dirigea cet établissement jusqu’en 1990. Sous sa direction, l’institut devint un centre de référence pour la formation des journalistes et la recherche sur l’information. Parallèlement, il poursuivit son activité d’enseignant, dispensant des cours sur l’histoire de la presse et le mouvement national tunisien. En 1984, il participa à la création de l’Institut supérieur pour l’histoire du mouvement national et lança la publication « Documents », devenue un outil précieux pour les chercheurs et historiens tunisiens.
En 1992, Moncef Chennoufi rejoignit le Koweït, où il enseigna à la Faculté des médias jusqu’à sa retraite en 2012. Il y encadra des recherches de troisième cycle, publia des études spécialisées et collabora avec le Conseil national de la culture, des arts et des lettres, participant à de nombreux colloques et publications académiques.
Chercheur infatigable, Chennoufi consacra une grande partie de ses travaux à l’étude des figures emblématiques de la Renaissance et de la réforme en Tunisie, comme Khair al-Din Pacha, Ahmad ibn Abi Diyaf et Muhammad al-Tahir ibn Ashur. Il étudia avec soin le texte fondamental « Aqwam al-Masalik fi Ma’rifat Ahwal al-Mamalik » de Khair al-Din, qu’il édite et commente, mettant en lumière les grandes lignes du projet réformiste tunisien au XIXᵉ siècle. Il analysa également les écrits d’Ibn Abi Dhiyaf sur la condition de la femme et les propositions de réforme pédagogique de Mohamed Taher Ben Achour à l’Université Zitouna.
Moncef Chennoufi s’intéressa aussi aux interactions intellectuelles entre la réforme tunisienne et le monde arabe, notamment l’influence des visites de Cheikh Mohamed Abda sur les penseurs de la Renaissance tunisienne et les rapports entre Mohamed Rachid Ridha et l’élite intellectuelle du pays à travers la revue Al-Manar. Ces recherches ont ouvert la voie à de nouvelles études sur les échanges transnationaux et les réseaux intellectuels dans le monde arabe au XIXᵉ et XXᵉ siècle.
Dans le domaine des médias, il fonda en 1982 la « Revue tunisienne des sciences de la communication », qui demeure un pilier de la recherche académique en sciences de l’information. Il étudia également les débuts de la presse arabe, publiant des travaux sur Cheikh Abdelaziz al-Rashid, pionnier de la presse koweïtienne, et contribua à la recherche sur la presse et l’informatique.
Moncef Chennoufi fut aussi un passeur de pensée occidentale en langue arabe, traduisant et commentant des textes philosophiques et critiques, dont un article de Francis Fukuyama sur la révision de « La fin de l’Histoire », et participant à la diffusion des méthodes de critique littéraire. Il publia des analyses approfondies sur des ouvrages français portant sur la société tunisienne, couvrant des thèmes tels que la famille, l’artisanat traditionnel ou les conflits religieux.
Tout au long de sa carrière, il se distingua par la rigueur méthodologique, l’objectivité et la profondeur de ses analyses, faisant de lui l’un des historiens les plus respectés de la réforme tunisienne et un spécialiste incontournable de l’histoire de la presse et des médias. Chercheur, enseignant et médiateur intellectuel, Moncef Chennoufi laisse derrière lui un héritage académique et culturel durable, profondément enraciné dans la mémoire scientifique tunisienne et arabe.
Source : Oussama Erraï