Commémoration

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Le 19 décembre, à 15 heures, Beït al-Hikma organisait une séance commémorative dédiée à Franz Fanon, décédé le 16 décembre 1961. La plus entourée de l’assemblée fut ma fille Mariem, économiste chevronnée, qui retrouvait, là, son ancien prof, Mahmoud Ben Romdhane, ainsi que de nombreux collègues et amis.
Le principal conférencier, Mohamed Karrou, fut l’un de mes étudiants.Vu ce passé encore présent, l’ambiant était à la convivialité.
Jadis invité par Georges Granaï, l’introducteur de l’enseignement sociologique en Tunisie, Fanon anima, en 1959, huit conférences adressées aux étudiants que nous étions. Le racisme et le colonialisme sont les deux bêtes noires de Fanon. Lors de la première conférence, il cite l’ouvrage de l’Américain Chester Hems « La reine des pommes » d’où il extrait une berceuse chantonnée par une mère à son nouveau-né : « Dors, dors mon enfant car, après, la vie ne sera pas drôle ».
Et pour cause, car au quartier noir dénommé Harlem, le racisme exacerbé atteignait son apogée. Tout au long de ses travaux, Fanon appliquait une problématisation titrée « L’hospitalisation de jour en psychiatrie ».
Il nous a distribué un exemplaire de ce texte extraordinaire. Dans la mesure où l’enfermement asilaire enfonce le fou dans sa folie, le correctif nécessaire combinait l’hospitalisation avec des moments récréatifs du genre festif ou sportif.
Fanon vitupérait l’incarcération dénoncée, aussi, par Michel Foucault dans son “Histoire de la folie”, ou par Maud Mannoni avec cet ouvrage magistral « Le psychiatre, son fou et la psychanalyse ». Elle y écrit : « Le problème que pose la maladie mentale comme provocation intolérable à l’homme du commun, semble à l’antipsychiatrie être la base sur laquelle doit se fonder toute recherche relative à la folie ».
C’est là une question de représentation. Ainsi, à l’hôpital psychiatrique de Blida, Fanon demande au personnel soignant de libérer les incarcérés.Mais, une fois revenu à son bureau, le rejoint l’infirmier désemparé.
L’un des fous relâchés fonce, tête baissée, pour cogner la baie vitrée.
Quand Fanon arrive, le fou arrête son élan. Fanon lui dit : « Vas-y, continue. » L’homme obéit, a priori.
Au bureau, Fanon demande au patient le pourquoi de son comportement.
Dans la baie vitrée, l’halluciné se voit avec une tête de lion. Il ne le veut pas et il fonce contre la représentation mal-aimée. Lorsque Fanon invite le patient à continuer, celui-ci croit que le soignant perçoit le monde comme lui-même et il explicite le contenu subconscient de son hallucination. Ainsi opère le soubassement théorique de l’activité pratique. Le second cas de figure a trait au patient traité à l’hôpital Charles Nicolle. Fanon me demande d’aller dialoguer avec un fou. A mon retour, il me pose la question : « Comment l’as-tu trouvé ? »
« Tout ce qu’il y a de plus normal. Il m’a demandé de revenir le voir. » Quand il était au maquis algérien, il a appris qu’un soldat français avait violé sa femme.
Dès lors, il devient tout à fait impuissant et c’est, me dit le malade, l’humiliation lors de tel ou tel essai raté. Le refus, mental, du viol commis biffe le champ sexuel.
La relation établie entre la sphère organique et l’univers psychique entre, elle-même, en rapport avec les structures sociales qui influencent, à leur tour, les clauses de la névrose.La vision de la démence évolua tout au long du temps. Déjà au 15e siècle, Erasme écrit dans « Eloge de la folie » : « La folie ne fait point le malheur de l’homme, puisqu’elle est conforme à sa nature ». Plus
tard, autrement dit maintenant, Jacques Lacan, tout aussi véridique, profond et percutant, dit : « L’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en soi la folie comme limite à sa liberté. » La folie ne cesse de nous habiter sous forme de virtualité. Aujourd’hui, en Tunisie, la coexistence de la tradition et de la modernité reproduit deux représentations de la folie. Chez les psychiatres, le fou souffre d’un trouble psycho-pathologique.
Pour les officiants du monde social maraboutique, le fou est l’habité par le démon, esprit malfaisant.
Une cloison sépare ces deux visions. Une ultime remarque serait à mentionner. Comme j’en suis resté au papier-crayon, une large part des informations citées me fut livrée par Yanis, mon petit fils. Il jongle avec Internet et j’en demeure déconnecté.           

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