Coopération renforcée entre la Tunisie et la Chine: Paradigme gagnant-gagnant pour le développement économique et la stabilité géopolitique

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La Tunisie a toujours opté pour une neutralité positive et un équilibre dans ses relations extérieures, qu’il s’agisse de ses relations avec ses voisins arabes, africains ou méditerranéens, ou avec les grandes puissances. Étant un pays de taille moyenne, doté d’une jeunesse parmi les mieux éduquées et les plus ambitieuses, son choix, depuis l’indépendance, a été de concentrer tous les efforts de l’État sur le développement économique. Multiplier les partenariats contribue à renforcer les projets nationaux. Dans ce contexte, les partenariats avec l’Union européenne, les États-Unis, les pays du Golfe ou, plus récemment, la Chine ne sont pas un luxe, mais une nécessité stratégique. Ils permettent d’établir un équilibre, qui est le seul choix objectif et rationnel pour un pays comme la Tunisie.

Ainsi, le contexte économique et géopolitique entourant la coopération renforcée entre la Tunisie et la Chine offre aux deux nations des opportunités intéressantes pour réaliser des avantages mutuels substantiels. La position stratégique de la Tunisie en Méditerranée, combinée à l’initiative chinoise « Belt and Road », crée un cadre dans lequel les deux pays peuvent atteindre leurs objectifs de développement respectifs tout en contribuant à la stabilité régionale et à la connectivité mondiale.

Avantages économiques pour la Tunisie

La Tunisie est confrontée à d’importants défis économiques, avec une dette publique élevée et une croissance qui stagne à un niveau très bas. Le renforcement de la coopération avec la Chine – la deuxième économie du monde – offre plusieurs voies vers la revitalisation économique. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 9,2 milliards de dinars tunisiens en 2024, soit une croissance de 8 % par rapport à l’année précédente. Cependant, le potentiel d’exportation de la Tunisie vers la Chine reste largement inexploité, le CEPEX estimant à plus de 214 millions de dollars les opportunités inexploitées, dont 20 millions pour l’huile d’olive, 15 millions pour les fruits de mer et 2,5 millions pour les dattes.

Les investissements chinois dans les infrastructures fournissent un capital de développement crucial sans les conditions généralement associées au financement occidental. Le partenariat stratégique établi en mai 2024 a déjà donné lieu à des projets concrets, notamment le contrat de 195 millions de dollars pour le pont de Bizerte attribué au Sichuan Road and Bridge Group et le déploiement de 300 bus chinois d’une valeur de 152 millions de dinars. Ces investissements répondent aux besoins critiques de la Tunisie en matière d’infrastructures tout en créant des opportunités d’emploi et de transfert de technologie.

Le secteur du phosphate représente un potentiel de coopération particulièrement prometteur. La Tunisie a approuvé un plan quinquennal de 165 millions de dollars visant à porter la production de phosphate à 8,5 millions de tonnes d’ici 2030. Des entreprises chinoises telles qu’Asia Potash International Investment ont manifesté leur intérêt pour l’exploitation du gisement de phosphate de Sra Ouertane, l’une des plus grandes réserves inexploitées de Tunisie. Cette collaboration pourrait transformer la Tunisie en un pôle régional majeur pour le phosphate, tout en garantissant à la Chine un accès sûr aux matières premières essentielles pour la fabrication d’engrais.

Avantages économiques pour la Chine

Pour la Chine, la Tunisie offre des avantages stratégiques qui vont au-delà du commerce bilatéral. L’adhésion de la Tunisie à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) offre aux entreprises chinoises un accès préférentiel à un marché continental de plus de 1,3 milliard de personnes. La situation stratégique de la Tunisie en Méditerranée en fait une porte d’entrée optimale pour les produits chinois entrant sur les marchés européens et africains, ce qui réduit les coûts de transport et améliore l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement.

Les ports tunisiens, en particulier ceux de Bizerte et de Radès, offrent à la Chine une connectivité méditerranéenne cruciale pour son initiative « Route maritime de la soie ». Le port de Radès traite plus de 75 % du trafic de conteneurs de la Tunisie, tandis que la position stratégique de Bizerte permet d’accéder aux réseaux sous-marins à fibre optique essentiels à la connectivité numérique. Les investissements chinois dans les infrastructures portuaires tunisiennes pourraient créer des pôles logistiques vitaux soutenant une connectivité plus large dans le cadre de l’initiative « Belt and Road ».

L’expertise technique et les capacités éducatives de la Tunisie en matière d’ingénierie, de technologie et d’innovation offrent à la Chine de précieux partenariats en termes de capital humain. La main-d’œuvre hautement qualifiée de la Tunisie, en particulier dans les disciplines techniques, répond aux besoins de développement industriel de la Chine tout en offrant des alternatives rentables aux marchés du travail nationaux.

Avantages géopolitiques pour la Tunisie

Le renforcement de la coopération entre la Tunisie et la Chine offre une diversification géopolitique cruciale à un moment où les relations avec les partenaires occidentaux traditionnels sont tendues. La Tunisie a une histoire pas très brillante avec le FMI. En effet, dans les années 1980, le pays a connu, comme d’autres nations africaines, des révoltes populaires dites « révoltes du pain » ou « révoltes du FMI », en raison des conditions strictes imposées par cette institution dans le cadre des politiques d’ajustement structurel d’après-guerre. La Tunisie a récemment rejeté ces conditions. Par conséquent, le partenariat avec la Chine représente une alternative essentielle pour préserver la souveraineté économique, sans exclure d’autres partenariats, qu’il s’agisse de l’UE ou des pays du Golfe.

Le principe de non-ingérence de la Chine répond au désir de la Tunisie d’avoir une autonomie politique sans pressions extérieures, notamment en matière de droits de l’homme ou de gouvernance. Cette approche permet à la Tunisie de poursuivre sa coopération au développement tout en conservant sa flexibilité politique intérieure.

Le partenariat stratégique renforce également l’influence régionale de la Tunisie au sein des forums arabes et africains. L’engagement de la Chine à soutenir la Tunisie par le biais du Forum de coopération Chine-États arabes et du Forum sur la coopération Chine-Afrique renforce la position diplomatique de la Tunisie et lui offre de nouvelles opportunités d’engagement multilatéral.

Avantages géopolitiques pour la Chine

La position stratégique de la Tunisie en Méditerranée offre à la Chine des avantages géopolitiques significatifs dans une région où son influence était auparavant limitée. La Tunisie sert de pont entre les partenariats africains de la Chine et ses relations économiques européennes en pleine expansion, offrant une plate-forme stable pour étendre le soft power chinois en Afrique du Nord.

Ce partenariat contribue à la stratégie plus large de la Chine visant à créer des réseaux internationaux alternatifs qui réduisent la domination occidentale dans la gouvernance mondiale. Le soutien de la Tunisie au concept de « communauté de destin partagé pour l’humanité » de Xi Jinping et son alignement sur les aspirations à un ordre mondial multipolaire renforcent la coalition diplomatique de la Chine.

Le renforcement de la coopération avec la Tunisie apporte également à la Chine une expérience précieuse dans la gestion de partenariats avec des petits pays stratégiquement situés et confrontés à des transitions économiques. Cette expérience s’avère essentielle pour le succès de l’initiative « Belt and Road » de la Chine dans des contextes similaires à l’échelle mondiale.

Le principe gagnant-gagnant en pratique

Le principe de coopération gagnant-gagnant de la Chine met l’accent sur la recherche «d’intérêts convergents, la mise à profit des forces respectives et la facilitation de la réussite mutuelle ». Cette philosophie se manifeste dans la coopération entre la Tunisie et la Chine à travers plusieurs mécanismes concrets.

Ce principe fonctionne grâce à une allocation complémentaire des ressources : la Tunisie apporte son emplacement stratégique, ses ressources naturelles et sa main-d’œuvre qualifiée, tandis que la Chine apporte des capitaux, des technologies et un accès au marché. Plutôt que des relations extractives, cette approche crée une interdépendance qui profite aux objectifs de développement à long terme des deux parties.

La coopération en matière d’infrastructures illustre parfaitement la mise en œuvre d’une approche gagnant-gagnant. La construction par la Chine du pont de Bizerte répond aux besoins de la Tunisie en matière de connectivité tout en offrant aux entreprises chinoises des contrats lucratifs et une expérience de la construction dans le milieu méditerranéen. De même, les investissements chinois dans l’exploitation minière du phosphate en Tunisie garantissent les chaînes d’approvisionnement en engrais de la Chine tout en développant la capacité d’exportation de la Tunisie.

Défis et opportunités stratégiques de mise en œuvre

La mise en œuvre réussie d’une coopération renforcée nécessite de relever des défis spécifiques. Les exigences légales de la Tunisie en matière d’appels d’offres sont en contradiction avec les préférences chinoises pour les contrats directs, ce qui ralentit la mise en œuvre des projets depuis que la Tunisie a rejoint l’initiative « Belt and Road » en 2018. Le développement de mécanismes d’approvisionnement rationalisés tout en maintenant la transparence représente une priorité cruciale pour la mise en œuvre.

Le déséquilibre commercial important en faveur de la Chine (déficit de 971,2 millions de dinars en 2024) nécessite une attention particulière afin de garantir un partenariat durable à long terme. L’augmentation des exportations tunisiennes vers la Chine grâce à un meilleur accès au marché et à la certification de la qualité pourrait remédier à ce déséquilibre tout en renforçant les liens économiques.

La coopération renforcée entre la Tunisie et la Chine incarne le principe gagnant-gagnant en créant des partenariats mutuellement avantageux qui répondent aux priorités stratégiques de chaque pays. La Tunisie obtient un accès au capital de développement, aux investissements dans les infrastructures et à la diversification des marchés sans conditions, tandis que la Chine s’assure un positionnement stratégique en Méditerranée, un accès aux ressources et une influence régionale. Ce modèle de partenariat montre comment les puissances moyennes peuvent tirer parti de la concurrence entre les grandes puissances pour faire progresser leurs objectifs de développement tout en contribuant à la connectivité et à la stabilité mondiales. Après tout, la plupart des pays arabes, avec le Golfe en première ligne, ont signé des accords stratégiques avec la Chine (le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, etc.). Cela ne les empêche pas d’avoir des échanges avec l’Europe, les États-Unis et la Russie. La souveraineté a un sens, non ?

*Chercheur invité au Centre de recherche sino-arabe sur la réforme et le développement (CARC) de l’Université des études internationales de Shanghai.

 

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