Sur la côte sauvage de Bizerte, une baie autrefois secrète est aujourd’hui devenue une icône de l’été tunisien. Connue sous le nom de Coucou Beach, cette plage aurait tiré son nom d’une histoire de crime et de fuite. Le surnom «Coucou» aurait été attribué à un homme, un criminel, qui trouvait refuge dans cette petite baie cachée après chaque méfait. L’accès à cette plage n’était presque possible que par bateau, ce qui en faisait un refuge idéal. Avec le temps, les habitants ont commencé à désigner cet endroit par ce pseudonyme. De ce passé trouble, il ne reste aujourd’hui qu’un nom devenu une marque, synonyme de déconnexion chic et de plaisirs estivaux.
De Rafraf à Ghar El Melh, en passant par El Bounta, les baies isolées de Bizerte connaissent chaque été une transformation spectaculaire. Autrefois simples lieux de baignade familiale, elles se sont transformées en destinations balnéaires prisées, rebaptisées à coup de marketing de proximité «Maldives tunisiennes». Le concept est simple. Les vacanciers viennent en véhicule, stationnent dans des parkings, avant de prendre le bateau pour rejoindre la plage et y passer une journée hors du temps, loin des foules.
Les «Maldives tunisiennes»
Ce modèle séduit un public de plus en plus à la recherche d’intimité, de nature et de service au moindre coût. En effet, il repose sur l’idée d’un «voyage aux Maldives sans passeport ni bagages, et sans être obligé de payer les yeux de la tête». Pour une somme forfaitaire généralement entre 80 et 150 dinars par personne, le client est transporté par barque jusqu’à la plage. Là, tout est prêt : tables dressées, barbecue allumé, playlist lounge, cabines de douche, mini piscines, et le tour est joué.
A “Coucou” Beach seulement, on recense aujourd’hui une trentaine de restaurants et plages «privées», arborant des noms exotiques et flatteurs inspirés des plus grandes destinations touristiques mondiales : Les Maldives, les Seychelles, Marbella, Saint-Tropez, Ibiza, et la liste est longue.
À ces appellations qui font rêver de dépaysement total, s’ajoute une stratégie de communication digitale sauvage. En effet, en l’absence de publicité traditionnelle, ces investisseurs misent tout sur les réseaux sociaux, où ils déploient de véritables campagnes marketing virales. Sponsoring massif de publications, partenariats avec des influenceurs et influenceuses, publicités ciblées sur Facebook, TikTok ou Instagram : chaque détail est pensé pour créer une image d’évasion ultime. Des dizaines de vidéos promotionnelles, prises par drone, montrent des vues aériennes spectaculaires : parasols alignés, eaux turquoise, brunchs en bord de mer et couchers de soleil époustouflants.
Cependant, derrière cette façade numérique séduisante se cachent des réalités bien plus complexes, encadrées ou du moins censées l’être, par une réglementation stricte destinée à protéger le littoral tunisien.
En effet, inutile de rappeler qu’en Tunisie, l’exploitation des plages tunisiennes est strictement encadrée par la loi depuis la nuit des temps. L’idée que le rivage maritime appartient aux «choses communes» remonte à l’époque carthaginoise, où une autorisation était déjà exigée pour toute construction en bord de mer, comme le rappelle bien l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL) dans une présentation disponible sur son site web. Cette agence de protection du littoral, comme son nom l’indique, insiste qu’aucun espace ne peut légalement être considéré comme une plage privée : toute occupation du domaine public maritime doit faire l’objet d’un permis temporaire, délivré dans le cadre d’une procédure définie par le décret gouvernemental n°1847 de 2014.
L’article 8 de ce même décret fixe la durée des autorisations à une année, renouvelable dans la limite de cinq ans, ce qui oblige les investisseurs à renouveler régulièrement leurs démarches administratives et à rester dans une logique de court terme.
Les demandes doivent être déposées en début d’année et soumises à une commission nationale pour évaluation, avant approbation par le ministère de l’Environnement. Pour les personnes physiques ou morales, une autorisation préalable à l’échelle locale est également exigée, notamment de la part des municipalités, avant l’examen technique du dossier par l’agence.
Selon l’APAL, l’occupation temporaire du domaine public maritime fait l’objet d’une forte demande à l’échelle nationale, avec près d’un millier de requêtes par an, pour seulement une centaine d’autorisations accordées. En 2015, on comptait 1018 occupations temporaires autorisées à travers le pays, dont 80 à Bizerte.
Sauf que derrière cette décoration tendance, se cache une autre réalité, bien moins photogénique: le grignotage progressif du domaine public maritime et une économie parallèle florissante qui échappe à toute fiscalité.
En effet, ces installations massives ne sont pas neutres sur le plan environnemental. Chaque été, les campagnes de contrôle mettent en lumière les dérives récurrentes de l’exploitation saisonnière du littoral. La dernière en date du mois dernier, menée à “Coucou” Beach, a révélé 40 infractions, dont huit directement liées à des atteintes au domaine public maritime à travers des aménagements réalisés sans autorisation.
L’usage de groupes électrogènes sur le sable, l’accumulation de déchets, le rejet d’eaux usées, l’utilisation de bateaux à moteur dans des zones de reproduction marine sont autant de menaces directes pour l’écosystème littoral. Les constructions fixes ou en dur sont, quant à elles, considérées comme l’une des principales menaces pour l’écosystème côtier. Ces aménagements rigides perturbent la mobilité naturelle des sables et empêchent la régénération des dunes.
A cause des installations massives, ces plages voient donc leur flore piétinée, les dunes se déstructurer, les fonds marins perturbés par les ancres. Or, ces milieux sont fragiles. En effet, seulement quelques dizaines de mètres séparent “Coucou” Beach de la lagune de Ghar El Melh, un joyau écologique trop souvent ignoré des investisseurs et des vacanciers. Cette zone humide est classée site Ramsar, une reconnaissance internationale qui désigne les zones humides les plus importantes au monde pour la conservation de la biodiversité. Cette zone abrite des espèces végétales et animales protégées, et constitue un lieu de reproduction, de nourrissage et de halte pour de nombreux oiseaux migrateurs. Mais aujourd’hui, la pression humaine et touristique menace cet équilibre. Et ceci est loin d’être un problème propre à cette région. A l’échelle nationale, l’exploitation du domaine public maritime s’accompagne d’un nombre élevé d’infractions en dépit des procédures en vigueur concernant le respect des critères environnementaux.
L’APAL relève qu’avant 2011, la moyenne annuelle nationale était d’environ 150 infractions, un chiffre multiplié par cinq après la révolution. En 2015, 432 infractions ont été constatées, dont 92 constructions en dur, 153 dépôts de matériaux ou de déchets sur le littoral, 68 constructions de clôtures, terrasses ou voies en béton, 57 violations d’autorisations d’occupation temporaire et 14 atteintes aux dunes ou destruction de bornes du DPM. L’agence souligne que ces manquements sont souvent le résultat d’un contrôle insuffisant, d’un manque de moyens humains et logistiques, et d’une pression croissante sur les espaces côtiers.
Si les chiffres de 2015 sont déjà alarmants, il est fort probable que le bilan pour 2025 soit bien plus lourd, au vu de l’urbanisation accélérée, de l’extension des exploitations saisonnières et d’un contrôle toujours insuffisant.
La misère est plus «pénible au soleil»
Face à cette situation environnementale alarmante, les organisateurs, au lieu de prendre conscience et d’assumer leur responsabilité, avancent comme justificatif la création d’emplois pour les jeunes locaux. Et en réalité, l’affirmation semble tenir: chaque espace de ce type fait vivre une petite équipe composée de cuisiniers, serveurs, animateurs, etc. Certains étudiants, saisonniers ou chômeurs, y voient une opportunité de gagner quelques centaines de dinars en juillet et août, dans une région où les offres d’emploi se font rares.
Sauf que, il s’agit, dans la majorité des cas, d’un travail non déclaré, sans contrat, sans couverture sociale, sans assurance et sans aucun recours en cas d’abus ou d’accident. C’est le cas du jeune Ahmed, 24 ans, qui travaille depuis la mi-juin dans l’un de ces restaurants. Serveur le matin, préposé à la grillade le midi, plongeur en fin d’après-midi, il enchaîne les tâches. «Je commence vers 8h et je termine parfois vers minuit, surtout les week-ends. Ça m’arrive de passer la nuit sur place pour gagner quelques heures de sommeil. En tout, je touche environ 1000 dinars par mois. Pas de contrat, pas d’assurance. Mais au moins, j’ai un peu d’argent, mieux que d’être au chômage comme beaucoup d’autres», raconte-t-il, les mains tachées de fumée et de charbon.
Entre eaux turquoise et économie grise
Tout comme Ahmed, des dizaines de jeunes occupent des postes précaires, exposés à la chaleur, au bruit et à la pression constante d’une clientèle exigeante voire capricieuse : influenceuses en quête de contenu glamour, couples aisés venus vivre l’expérience, familles ayant payé une petite fortune pour une journée paradisiaque. Face à eux, les employés doivent assurer un service sans faille, avec le sourire et sous tension. Tout doit être parfait.
Et pourtant, aucun reçu, aucune facture, aucun contrat de travail. Si certains opérateurs respectent les règles en vigueur, dans la majorité de ces structures estivales, tout se paie en liquide, dans une opacité totale.
Lors des week-ends complets, l’addition globale dans une paillote abritant sept personnes peut aisément grimper jusqu’à 1 500 dinars. Pas de caisse enregistreuse, pas de comptabilité, pas de registre de personnel. L’État, lui, ne voit passer ni TVA ni impôt sur les sociétés, ni cotisations sociales. Ce vide fiscal massif fait de ces établissements des paradis fiscaux à ciel ouvert.
Et lorsqu’un contrôle exceptionnel est effectué, les résultats confirment l’ampleur du phénomène. Une campagne régionale a ainsi été menée le mois dernier dans cette région. Sous l’impulsion du gouvernorat de Bizerte, les services de contrôle économique de la Direction régionale du commerce, en coordination avec la Garde municipale, la Garde maritime et l’Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires (INSSPA), ont relevé pas moins de 40 infractions en une seule journée. Parmi elles, 31 étaient d’ordre économique, portant principalement sur l’absence d’affichage des prix, le défaut de facturation et l’exercice d’activités commerciales sans autorisation. Une bonne partie de ces investisseurs saisonniers profitent du flou administratif et de l’inaction des autorités. Les autorités régionales, en sous-effectif ou complices, ferment parfois les yeux. Quant aux campagnes de contrôle, elles sont rares et ponctuelles, ce qui permet à ces structures de pousser comme des champignons dès le mois de juin puis disparaissent à la fin de l’été.
Et si c’était une opportunité ?
Le tableau pourrait paraître noir, mais il n’est pas sans espoir. Ces initiatives témoignent d’une vraie demande populaire pour un tourisme local, simple et connecté à la nature.
Avec un peu de vision politique, ce modèle pourrait être régularisé, encadré, écologiquement responsable et fiscalement vertueux. Un label «éco-beach» tunisien, une taxe locale pour les communes, une formation des jeunes aux normes d’hygiène, un partenariat avec des artisans ou producteurs locaux… Les pistes existent. Mais à condition que l’État agisse et cesse d’être spectateur.
Le phénomène n’est pas propre à Bizerte. Il s’étend à Nabeul, Mahdia, etc. L’État doit rapidement trancher en encadrant ce type de tourisme alternatif saisonnier via des appels d’offres transparents, des normes environnementales et des contrôles de sécurité et en interdisant toute occupation du littoral sans autorisation. Ceci permettrait de sortir de l’arbitraire et de l’opacité qui entourent actuellement bon nombre d’installations comme nous explique Tarek, un jeune diplômé originaire de la région qui garde un goût amer de son expérience.
Il a imaginé un projet simple et respectueux de l’environnement : installer quelques tentes éco-conçues et proposer des repas locaux, préparés à partir de produits bio issus de petits producteurs de la région. Fort de sa formation académique et professionnelle, son objectif était également de sensibiliser les visiteurs à la préservation du littoral à travers des ateliers pédagogiques et des actions de nettoyage régulières.
Cependant, avant même de pouvoir déposer son dossier, on lui a rapidement fait comprendre que tout était déjà «réservé». «Chaque été, ce sont toujours les mêmes qui reviennent», a-t-il conclu.
D’après nos sources, les autorités envisagent désormais de formaliser l’exploitation saisonnière du littoral en attribuant des patentes aux exploitants. Ce dispositif, inspiré du régime fiscal des activités commerciales, permettrait d’encadrer juridiquement les opérateurs, de renforcer la traçabilité des transactions et d’assurer une contribution directe aux recettes publiques.
Cependant, cette initiative se heurte à un obstacle majeur : l’article 23 du décret n°2014-1847, qui impose le démantèlement intégral des installations et la remise en état du site dans un délai de quinze jours suivant l’expiration ou le retrait de l’autorisation. Si ce principe est conçu pour protéger l’environnement côtier, il engendre en réalité des coûts logistiques et financiers lourds pour les exploitants : démontage, transport, stockage puis reconstruction quasi complète chaque saison. Une contrainte qui freine les projets durables et pousse souvent à privilégier des structures précaires parfois clandestines, conçues pour être rapidement rentabilisées, au détriment d’un aménagement de qualité et respectueux du littoral.
Selon nos informations, cet article 23 fait actuellement l’objet d’une révision afin d’adapter ce cadre légal aux réalités économiques et environnementales du secteur. L’enjeu est de trouver un équilibre entre protection du milieu naturel et viabilité économique des exploitations, pour encourager un développement plus responsable et pérenne.
Parallèlement, il est indispensable de structurer et renforcer les contrôles afin de lutter efficacement contre les exploitations clandestines, qui aggravent la dégradation du littoral et alimentent une économie parallèle au détriment de l’intérêt général. Une telle approche équilibrée garantirait non seulement la préservation du domaine public maritime, mais aussi la justice économique entre acteurs du secteur.
Mais penser uniquement en termes de réglementation serait insuffisant si l’on ignore les défaillances structurelles. Tout au long de l’été, l’accès à ces plages depuis la capitale vire au cauchemar. Routes étroites, infrastructures délabrées, embouteillages monstres dès l’aube, files interminables de voitures à l’aller comme au retour… Même les habitants peinent à circuler. Le soir, le retour se transforme en véritable épreuve d’endurance. Dans certains cas, la police, débordée, bloque l’accès aux véhicules pour éviter la paralysie.
Ce chaos routier n’est qu’un symptôme de plus du manque de planification. Si l’État veut faire de ce tourisme balnéaire une opportunité plutôt qu’un fardeau, il lui faudra aussi penser mobilité, accès, transports collectifs et urbanisme intelligent. Bref, passer du bricolage saisonnier à une vraie stratégie de développement territorial durable.
“Coucou” Beach n’est plus le refuge d’un criminel en fuite. C’est devenu le miroir d’un rêve balnéaire tunisien, à la fois prometteur et fragile en l’absence d’une vision claire, d’un cadre juste et d’une volonté politique à la hauteur de ce potentiel. Sans régulation efficace, transparence et engagement collectif, ce rêve risque de s’échouer sur les rivages de l’improvisation. γ
NDLR : Pour ces lieux de détente, chacun y va de son appellation.
Entre Coucou Beach et Coco Beach, c’est le cadre qui change.