Ces derniers jours, la vie quotidienne des Tunisiens a connu des perturbations importantes en matière de distribution de l’eau et de l’électricité. Des coupures inopinées parfois de longue durée ont généré une grande colère parmi les usagers des réseaux d’eau et d’électricité et eu un impact économique sur plusieurs professions.
Sans entrer dans le détail, des milliers d’heures de travail ont été perdues à cause de cette situation de crise alors que de nombreux produits avariés ont fini dans les poubelles. Le terme de « délestage « a fait une entrée en force dans notre lexique depuis que les pannes du réseau électrique ont été expliquées par cette nécessité d’alléger la surcharge par des coupures ciblées. Est-ce que ces délestages vont se poursuivre ? Cela dépend de la canicule et aussi de la discipline dont feront preuve les usagers invités à limiter leur consommation électrique au nom d’un réflexe citoyen qui pourrait atténuer la pression sur les réseaux d’eau et d’électricité qui ont connu une crise d’une rare intensité alors que les délestages continuent en ce début de semaine.
Des premières perturbations à la visite d’inspection du chef de l’État
Les premières perturbations de l’approvisionnement en eau potable remontent au début du mois de juillet, la Sonede ayant notamment signalé des interruptions de distribution à Mohammedia avant que d’autres régions ne soient touchées.

Face à la multiplication des coupures d’eau et de courant, le chef de l’État a haussé le ton, exigeant que des réponses concrètes soient apporté es sans délai
Parallèlement, les premières coupures d’électricité ont été signalées dès le 12 juillet dans le Grand Tunis, avant que la Steg n’annonce officiellement, à partir du 16 juillet, le recours à des coupures tournantes en raison de la forte demande liée à la vague de chaleur. C’est dans ce contexte que s’inscrit la visite du président de la République au complexe de Ghedir El Golla.
Cette visite intervient au terme d’une semaine marquée par des perturbations de l’approvisionnement en eau potable dans plusieurs régions et par des coupures tournantes d’électricité annoncées par la Société tunisienne de l’électricité et du gaz afin de préserver la stabilité du réseau face à une consommation record exacerbée par la canicule.
Cette station de Ghedir El Golla assure le stockage des eaux provenant du barrage de Kasseb et du canal Medjerda-Cap Bon, leur traitement puis leur distribution. Elle injecte quotidiennement entre 500.000 et 700.000 mètres cubes d’eau dans le réseau et alimente la majeure partie du Grand Tunis.
Lors de cette visite, les responsables de la Sonede ont fait part au Président de plusieurs incidents récents. À Métlaoui, le raccordement de deux nouveaux puits a provoqué une entrée d’air dans une conduite de quatorze kilomètres, nécessitant près de douze heures d’intervention avant le rétablissement progressif de la distribution. Ils ont également évoqué des interventions d’urgence menées à Gafsa et à Mdhila, avec la mobilisation d’équipes spécialisées venues de Sfax.
Ils ont aussi expliqué que la Sonede exploite près de 1500 stations de pompage à travers le pays et que les coupures répétées d’électricité de ces derniers jours ont directement perturbé leur fonctionnement, compliquant la continuité de la distribution d’eau potable. À l’issue de ces explications, Kaïs Saïed a demandé que les insuffisances constatées soient corrigées dans les plus brefs délais. Il a insisté sur une meilleure coordination entre les différentes structures concernées avant d’affirmer : « Toute personne dont la défaillance dans l’exercice de ses fonctions sera établie devra en assumer pleinement la responsabilité. »
Le Président a également réagi aux interruptions d’électricité observées ces derniers jours. Tout en reconnaissant que de telles situations pouvaient se produire dans tous les pays, il a estimé que leur fréquence, leur répétition et leur simultanéité dans plusieurs régions n’étaient « pas normales » et appelaient des solutions durables.
Il a, en outre, jugé inacceptable que certaines régions soient contraintes d’attendre des équipements provenant d’autres gouvernorats pour réparer des installations essentielles, appelant à renforcer les moyens techniques disponibles sur le terrain.
Le chef de l’État a plaidé pour une meilleure valorisation des importantes précipitations enregistrées ces derniers mois, estimant que la Tunisie devait se doter d’une véritable politique nationale de l’eau afin de mieux stocker les ressources disponibles et de limiter les pertes.
Au-delà de la visite technique, ce déplacement intervient dans un contexte où les difficultés rencontrées cette semaine sur les réseaux d’eau et d’électricité ont remis au premier plan les enjeux liés à la modernisation des infrastructures publiques et à la gestion des ressources hydriques.
Quels rebonds attendre après la crise ?
De fait, c’est bien de modernisation des infrastructures et de gouvernance qu’il s’agit et c’est à ces niveaux que pourront être identifiées les solutions pérennes. Ces dernières sont de plusieurs ordres et devraient évoluer dans le bon sens.
- Les insuffisances dans la communication.
Dès les premiers délestages, il est apparu que la communication des grandes entreprises publiques a connu des défaillances. L’opinion publique demandait à être rassurée alors que les responsables des réseaux d’eau et d’électricité se contentaient d’abord d’expliquer les raisons techniques des délestages et l’interaction des pannes dans la distribution d’eau et d’électricité. Même si le public a compris le caractère des coupures, il a été frustré par leur imprévisibilité et leur durée. Ce ne sera que tardivement qu’un calendrier sera publié par la Steg qui, malgré certains flottements, a permis au public de mieux anticiper les coupures. Cette question de la communication en temps de crise aiguë doit dorénavant obéir à des procédures plus transparentes ne serait-ce que pour désamorcer des colères prévisibles et éviter toutes les formes de désinformation.
- Un manque flagrant de pédagogie.
Ces périodes de crise à répétition exigent une véritable pédagogie pour que l’opinion adopte de nouveaux réflexes et ne céde plus à la détresse. Bien sûr, des situations graves ont pu être constatées à travers le territoire. Toutefois, lors des vagues de chaleur, un effort particulier devrait être le fait aussi bien des autorités que des usagers. Chaque année, les mêmes causes continuent à générer les mêmes effets et les leçons de gouvernance ne semblent pas avoir été retenues.
- Le même scénario se répète.
Chaque année, la question des coupures récurrentes de l’eau et de l’électricité est assimilée par l’opinion à des dysfonctionnements au sein des entreprises publiques. Le caractère répétitif des pannes a fini par convaincre le public que rien n’est anticipé par ces entreprises monopolistiques. D’où la grogne qui s’est exprimée au sein d’une large frange de la société tunisienne. Dans cette optique, une communication mieux maîtrisée et plus visible tout au long de l’année ne serait pas de trop.
- Malentendus sur le photovoltaïque.
Le mois de juillet aura été celui du plus cruel des paradoxes. Alors que la Tunisie bénéficie de près de trois mille heures d’ensoleillement par an, elle manque d’électricité qui plus est en été lorsque le soleil est au zénith. La canicule qui pèse depuis plusieurs jours est venue une nouvelle fois révéler le manque d’équipements utilisant l’énergie solaire et même quelques contradictions dans l’utilisation du photovoltaïque.
Contrairement à une idée largement répandue, disposer de panneaux solaires ne signifie pas disposer automatiquement d’une source d’électricité autonome en cas de délestage. En effet, le développement du photovoltaïque résidentiel en Tunisie repose essentiellement sur un mécanisme d’injection réseau. L’électricité produite par les panneaux est directement transférée vers le réseau public, tandis que le foyer continue d’être alimenté par la Steg selon un principe de compensation entre l’énergie injectée et celle consommée.
Ce modèle a permis à de nombreux ménages d’adopter l’énergie solaire et de réduire leur facture énergétique. Mais il présente une limite majeure : l’installation reste techniquement liée au fonctionnement du réseau national. En cas de coupure, même si les panneaux continuent de produire de l’électricité grâce au soleil, cette énergie ne peut pas être utilisée directement par l’habitation. La raison est avant tout liée à la sécurité. Les onduleurs équipant les installations photovoltaïques raccordées au réseau sont conçus pour détecter immédiatement la disparition du signal électrique provenant de la Steg et se déconnecter automatiquement. Conséquence : lorsqu’une coupure survient, le foyer équipé de panneaux photovoltaïques se retrouve généralement privé d’électricité comme n’importe quel autre foyer.
Face à la multiplication des tensions sur le réseau électrique et à la hausse de la demande durant les périodes de forte chaleur, le stockage résidentiel apparaît comme une évolution majeure du modèle actuel.
L’association de batteries et d’onduleurs hybrides permettrait aux ménages de conserver une partie de l’électricité produite durant la journée et de continuer à alimenter certains équipements essentiels en cas de coupure.
Au-delà du confort des particuliers, cette évolution pourrait également contribuer à réduire la pression sur le réseau national en permettant un meilleur lissage de la consommation lors des pics de demande. Pour la Tunisie, qui cherche à accélérer son développement dans les énergies renouvelables, le défi n’est donc plus seulement d’installer davantage de panneaux solaires, mais de construire un modèle capable d’offrir davantage de résilience énergétique aux consommateurs.
Quels chantiers pour la modernisation des infrastructures ?
La véritable question de fond a été évoquée par le président de la République lors de sa visite au complexe de Ghedir El Golla. Elle a trait à la nécessaire modernisation des infrastructures publiques, à la gestion des ressources hydriques et aussi à la définition d’une politique de l’énergie qui soit en adéquation avec les nouveaux enjeux.
Comment investir dans le solaire et les énergies vertes ? Comment optimiser le potentiel dont nous disposons ? De quelle manière donner aux entreprises publiques concernées les moyens techniques et financiers dont elles ont besoin afin d’améliorer leurs performances ? Autant d’enjeux qui nécessitent un travail en amont et un esprit de prospective. Le plan quinquennal 2026-2030 étudie d’ailleurs plusieurs voies en ce sens alors que des organisations nationales à l’instar de l’UGTT préconisent un programme national de sauvetage des secteurs stratégiques. Un vaste débat en gestation et dont l’urgence est amplifiée par la période de canicule que nous traversons.
Une crise d’infrastructure plus que de ressources
Le secteur de l’eau en Tunisie connaît une détérioration marquée. Dès mars 2025, 151 alertes citoyennes avaient été enregistrées par l’Observatoire Tunisien de l’Eau, parmi lesquelles 135 coupures non déclarées par la SONEDE ; Gafsa (39 alertes) et Sfax (24 alertes) figuraient en tête des régions concernées.
L’année 2026 marque une nette escalade : après des niveaux mensuels compris entre 201 et 317 signalements de janvier à avril, le mois de juin a enregistré un record de 423 alertes, dont 374 coupures d’eau imprévues. Ces interruptions non planifiées ont constitué plus de 80 % des signalements du premier semestre, auxquelles s’ajoutent une vingtaine de fuites majeures et plusieurs cas de qualité d’eau dégradée.
Fait notable, cette crise ne découle pas d’un manque d’eau : le remplissage des barrages a franchi les 60%, avec des sommets à 75 % dans certaines zones, grâce à des pluies abondantes. C’est donc bien la vétusté du réseau qui est en cause.
Pour y remédier, la Banque mondiale a débloqué 332,5 millions de dollars destinés à moderniser la SONEDE, étendre le dessalement de Zarat et installer 100.000 compteurs intelligents, complétant un plan estival de 55 millions de dinars lancé en 2025. Malgré un accord régional signé en avril 2026 avec l’Algérie et la Libye, les coupures continuent de gagner du terrain, jusqu’aux portes de Tunis, sous une chaleur atteignant 47°C.
Six ans d’immobilisme énergétique
Depuis 2019, aucune nouvelle centrale de production majeure n’a été construite en Tunisie. C’est pourtant à cette date qu’a été mise en service Radès C, avec une capacité de 470 mégawatts — la dernière grande centrale réalisée dans le pays. Avant elle, la STEG avait suivi une stratégie régulière consistant à construire une nouvelle centrale environ tous les deux ans, avec une capacité moyenne de 400 mégawatts, afin de répondre à un besoin estimé à 200 mégawatts supplémentaires chaque année. Cette dynamique avait permis la mise en service successive de Ghannouch (2010), Sousse G (2014, après retard), Sousse D (2015) et Mornaguia (2017).
Mais depuis 2019, cet effort d’investissement s’est arrêté net. Pire, la situation s’est aggravée : certaines anciennes centrales, ayant atteint la fin de leur durée de vie technique, ont été définitivement mises hors service — c’est le cas des stations de Sousse A et de Gremda. Ainsi, non seulement aucune capacité nouvelle n’a été ajoutée, mais la capacité de production existante a elle-même diminué par rapport à son niveau de 2019.
Ce gel des investissements constitue, selon le texte, l’une des deux causes structurelles de la crise énergétique actuelle — l’autre étant le manque de gaz naturel pour faire fonctionner les centrales encore en activité.
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