Le titre susmentionné fait référence à une notion rare à la lourde symbolique et aux conséquences aussi graves que pérennes. Il s’agit de toute atteinte aux intérêts ou aux symboles de la patrie, moralement considérée comme un crime tombant sous la coupe de la loi. L’environnement, en tant qu’écosystèmes naturels dotés d’innombrables richesses aux retombées économiques et sociales, en fait partie et compte parmi les intérêts nationaux stratégiques et les facteurs de prospérité, ou de dégradation, d’un pays. Ce pourquoi toute atteinte à une des composantes de ces écosystèmes (mer, terre ou air), sous forme de pollution (hydrique, urbaine, atmosphérique), de surexploitation (de l’eau, du sol, de la biodiversité) est susceptible d’entraîner des déséquilibres et d’hypothéquer toute ambition de développement économique et social durable. Raison pour laquelle la communauté internationale a, dès les années 70 du siècle dernier, engagé des concertations et pris des mesures législatives, juridiques, politiques, technologiques, techniques, diplomatiques et financières pour imposer aux pays du monde entier la conduite responsable à même de protéger la planète Terre, les mers, les océans et l’air et, partant, protéger la vie sur terre et sa qualité. Il en a résulté des conventions et des Protocoles internationaux indiquant les normes techniques et scientifiques à respecter et les politiques publiques à adopter en vue de protéger l’environnement durable mondial, qui ne reconnaît pas les frontières naturelles.
La mer, dont une bonne partie des Tunisiens seront privés cet été, est l’un des plus grands atouts naturels et économiques de la Tunisie (pêche, tourisme, bien-être) mais comme toute autre richesse naturelle, comme le phosphate, elle a été « dilapidée » par des pratiques frauduleuses (corruption, clientélisme) qui ont sapé toutes les stratégies visant à mettre la Tunisie sur les rails du développement durable.
Aujourd’hui, les faits sont là : en cette haute saison estivale 2025, pas moins de 28 plages sont interdites à la baignade et la frustration des Tunisiens est on ne peut plus grande. La cause en est la pollution industrielle. Les usines y déversent leurs rejets toxiques depuis de nombreuses années dans l’impunité et sans égard au droit des citoyens de profiter d’un bien qui leur appartient, le domaine public maritime.
C’est loin d’être une première, des décisions similaires ont été prises par le passé, chaque été, mais force est de constater que rien n’a été fait pour y remédier et que tout indique que la situation risque de se dégrader davantage, au grand désarroi des familles tunisiennes, particulièrement celles qui n’ont pas les moyens de se payer des vacances ailleurs, là où les eaux marines sont encore turquoise et source de bien-être.
Le respect du bien public, des normes et des lois tout comme la protection de l’environnement, de son intégrité et de son hygiène, ainsi que la préservation de la qualité et du cadre de vie (la réquisition illégale des trottoirs pour agrandir les terrasses de cafés et de restaurants doit être bannie) sont une question de mentalité, d’éducation, d’engagement, de civilité, d’humilité. C’est aussi une affaire institutionnelle.
Dans les années 80, précisément en 1988, l’Agence nationale de protection de l’environnement (ANPE) a été créée pour surveiller, contrôler et dénoncer les infractions commises contre l’environnement. D’autres ont suivi, dont l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL), créée en 1995. Une législation contraignante avait été mise en place à l’intention des unités industrielles sommées de se doter de filtres adéquats pour les usines polluantes de l’air et d’unités de prétraitement (traitement primaire) de leurs déchets toxiques, pour les autres, avant le rejet de leurs déchets en mer ou dans le réseau Onas. Les nouvelles unités industrielles étaient astreintes à fournir une étude d’impact environnemental dans leur étude de projet. Où en sommes-nous de ces garde-fous institutionnels ? Sont-ils toujours en vigueur ?
Cela entrait dans le cadre d’une stratégie nationale de mise à niveau de l’industrie tunisienne dans le double objectif de protéger l’environnement contre toute forme de pollution et de faciliter, par ailleurs, aux productions tunisiennes l’accès aux marchés européens très exigeants en matière de respect de l’environnement tout au long du processus de fabrication. Une stratégie basée sur le principe du pollueur-payeur : celui qui pollue doit payer le coût de la réparation. Un principe qui s’applique également aux citoyens pour ce qui concerne la préservation de la propreté urbaine et la gestion des déchets ménagers.
Priver les Tunisiens d’un bien public est une frustration inacceptable et un crime contre l’économie nationale et la société entière. La mer est une ressource naturelle et une source de richesses en termes de pratiques de pêche et de tourisme, donc au bénéfice des personnes et de l’Etat.
La mer ne peut pas, à ce titre, être considérée comme une décharge pour les déchets industriels par des « patrons hors la loi ». L’Etat a une grande part de responsabilité dans l’état déplorable actuel de l’environnement urbain, marin, terrestre, forestier, aérien. Le laxisme des communes est flagrant et outrageux, le manque de finances ne peut pas tout expliquer, le laxisme, oui. Après avoir connu des années d’émancipation, l’environnement est aujourd’hui aux oubliettes.
Qu’est-ce qui nous empêche de reprendre les anciennes stratégies qui ont prouvé leur utilité ? Les problèmes de corruption des décennies passées ne doivent pas nous égarer du juste chemin à suivre pour résoudre les problèmes environnementaux actuels et futurs.
Il faut dépasser tous les complexes, rancœurs et ressentiments vis-à-vis du passé tant que c’est dans l’intérêt du pays et, surtout, placer des spécialistes de l’environnement aux directions techniques et aux postes de décision.