Crises et blocage politique : Deux Tunisie au coude-à-coude

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En apparence, le statu quo. Derrière l’image figée et le silence, deux Tunisie, côte à côte, se scrutent et bouillonnent : l’officielle, en course contre la montre sociale et économique et contre les bâtons dans les roues de l’administration, et aux aguets au moindre dérapage interne et à la moindre ingérence étrangère ; l’autre, en attente que les promesses se réalisent ou qu’un changement salutaire arrive. Le dernier pic de colère de Kaïs Saïed, présidant le Conseil des ministres du 18 septembre, révèle la persistance de la guerre des lobbys et des dysfonctionnements au cœur de l’Etat indiquant que le pays va mal et que la faible éclaircie économique reste fragile.

Par Yasmine arabi

Neuf mois après sa réélection, le président Kaïs Saïed fait le constat d’un blocage des institutions de l’État tandis que des indices sont relevés indiquant une légère amélioration de certains indicateurs économiques en dépit de la persistance de la crise financière. Ce qui signifie que le pays ne tourne pas comme il le devrait, comme il le pourrait. Les responsables coupables sont désignés d’office par le chef de l’Etat au moment où nombre de Tunisiens déplorent le manque d’ouverture et un blocage politique du pays. Deux visions distinctes de la situation actuelle se confrontent côte à côte sans horizons clairs. Certains craignent que le statu quo débouche sur une confrontation au terme de l’actuel mandat présidentiel.

 La guerre des lobbys
Ils étaient fréquents les pics de colère du président Saïed au cours de son premier mandat, des tirades à boulets rouges sur les corrompus, les comploteurs, les saboteurs, les usurpateurs, les traîtres, mais elles se sont faites plus sporadiques au second, sans doute depuis que la reddition des comptes est arrivée aux tribunaux et qu’elle a débouché sur de multiples et lourdes condamnations. Si bien que le coup de colère de Kaïs Saïed, affiché lors de sa présidence du Conseil des ministres de ce 18 septembre, émaillé d’allusions et d’accusations indirectes, a étonné et suscité le doute. La colère du chef de l’Etat doit-elle sonner comme un aveu d’échec ? Face à qui ?  Ce sont les lobbys, accuse-t-il, ils sont derrière toutes les crises qui affectent des domaines vitaux comme la santé, l’éducation, le transport, derrière les coupures d’eau potable et d’électricité, derrière l’inertie des institutions et des administrations qui traînent dans la concrétisation des projets et dans l’application des lois quand elles ne les bloquent pas totalement. Autrement dit, la Tunisie pouvait aller mieux et elle aurait pu concrétiser toutes ses promesses, ou presque, de l’Etat social avec des « moyens propres » sans l’interférence de ceux qui mettent des bâtons dans les roues et empêchent le pays de décoller.
Sans oublier aussi les connivences avec l’étranger dans l’objectif, assure-t-il, de déstabiliser la Tunisie et l’engager dans une voie qui n’a pas été choisie par les Tunisiens. Pour Kaïs Saïed, le processus politique du 25 juillet est balisé par des élections démocratiques au cours desquelles les Tunisiens, même en faible nombre, ont voté et fait leur choix : il n’y aura pas de retour en arrière. Cette vision a ses partisans, de fervents défenseurs de la vision conservatrice de Kaïs Saïed et de sa méthode figée de les gérer. Et il y a une autre, à l’opposé, qui rappelle à chaque instant que la Tunisie n’est pas un havre de paix malgré l’amélioration de la situation sécuritaire et l’accalmie sociale à la faveur d’un Exécutif résolument tourné vers les questions sociales et les attentes les plus urgentes des Tunisiens.

 Vide politique
L’autre vision est, quant à elle, plus préoccupée par la question politique et celle des libertés. Le constat est un vide politique, un recul des libertés, la répression contre toute forme de critique par le biais d’une épée de Damoclès : le décret 54. Un climat d’oppression qui bloque toute velléité d’épanouissement intellectuel, académique et culturel, d’investissement dans les capacités nationales et de création de richesses. Ses adeptes se font de plus en plus nombreux et de plus en plus nostalgiques d’une époque où la liberté de parole et de mouvement avait gagné ses galons électoraux, législatifs, politiques et juridiques, devenant le label d’une Tunisie libre et démocratique aux lendemains de la chute de Ben Ali. Mais cette démocratie va s’avérer être factice au fil de son exercice à cause de la corruption et du terrorisme. Le souhait et la détermination de tirer un trait sur cette parenthèse sombre de l’histoire taraudent beaucoup de Tunisiens tentés par une nouvelle expérience démocratique étayée, cette fois, de garanties de succès et de durabilité. Pour ce faire, il est communément admis qu’il conviendra d’abord de réconcilier les Tunisiens entre eux. Comment ?
Le nouveau bâtonnier, fraîchement élu dès le premier tour, Boubaker Bethabet, dont la vision de l’avocatie tranche avec celle de ses deux prédécesseurs (Hatem Mziou et Brahim Bouderbala) a esquissé une ébauche de ce qui pourrait être un début de sortie de crise dans sa réponse courtoise aux vœux du président de l’Assemblée des représentants du peuple, Brahim Bouderbala, suite à son élection. Le nouveau bâtonnier rappelle dans sa lettre de remerciements que l’indépendance de l’avocatie et celle de la magistrature sont le pilier de l’Etat de droit, soulignant que l’indépendance de la magistrature est la digue de protection des libertés individuelles et collectives. Boubaker Bethabet rappelle aussi la nécessité de réhabiliter le rôle constitutionnel du Conseil de la magistrature qui demeure, selon le premier avocat de Tunisie, le meilleur garde-fou contre l’instrumentalisation de la magistrature et toutes les pressions qui peuvent être exercées sur elle. Bethabet assure que la mission de l’avocatie est indemne qui consiste à défendre les droits et les libertés et à jouer un rôle fondamental dans la préservation de l’intérêt général. Dans sa première interview de bâtonnier fraîchement élu, Bethabet a tenu à affirmer « sa distance avec le pouvoir » et son intention avec ses confrères de « défendre les avocats et les journalistes emprisonnés ». Le nouveau bâtonnier affûterait-il ses armes pour un nouveau bras de fer avec l’Exécutif ?

 Cercle vicieux
Les voix dissidentes sont encore plus nombreuses et diverses. Parmi elles, celle d’un membre du mouvement Ennahdha, un ancien proche du président du mouvement Rached Ghannouchi, Maher Medhioub. C’est l’une de ces voix nahdhaouies ayant trouvé refuge à l’étranger, les plus inconsolables depuis le coup de force du 25 juillet 2021. Pour lui, l’après-Ennahdha est une page sombre et honteuse écrite par des personnalités qui ont cautionné le coup de force du 25 juillet ou y ont contribué. Il cite dans un statut facebook le précédent bâtonnier Hatem Mziou, l’ancien secrétaire général d’Attayar Mohamed Abbou, le constitutionnaliste Amine Mahfoudh. L’inconsolable Maher Medhioub n’écarte pas l’éventualité d’une réconciliation nationale mais prône, lui aussi, l’impératif d’une reddition des comptes avant toute idée de réconciliation. Reddition des comptes contre reddition des comptes, ad vitam aeternam, au grand dam des citoyens laborieux qui attendent encore l’issue d’une crise économique et financière sans fin dans un contexte géopolitique régional et mondial perturbé, aux horizons inconnus et aux secousses déstabilisatrices.
Au moment où l’ordre mondial se reconfigure par la force militaire, par les tensions diplomatiques et les guerres économique et commerciale, deux Tunisie évoluent, aux antipodes l’une de l’autre, et se côtoient dans une fragile accalmie et dans un cercle vicieux et dangereux. Quelle en sera l’issue ? Nul ne peut le prédire. Finiront-elles un jour par entrer en collision et se confronter si elles sont incapables d’engager à temps un dialogue national et de préparer le terrain politique à la réconciliation nationale ? La question se pose pour le jour où le processus du 25 juillet arrivera à la fin de son second mandat présidentiel. Ce jour est encore loin mais pas pour un plan de sortie de crise politique avant 2029.

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