La réunion du Forum économique mondial à Davos en janvier dernier a cristallisé ce que les observateurs soupçonnaient depuis longtemps mais n’osaient pas dire publiquement : l’ordre international fondé sur des règles que Washington a construit et maintenu depuis 1945 s’est effectivement effondré. Les discours du président français Emmanuel Macron et du premier ministre canadien Mark Carney, ainsi que la réponse de Donald Trump qui a suivi, ne traduisent pas seulement un désaccord politique : ils marquent un tournant structurel, où les mythes légitimant le système d’après-guerre ont été balayés, remplacés par une reconnaissance explicite de la politique de puissance et de la défection stratégique mutuelle.
L’architecture de l’effondrement
Le discours prononcé par Carney le 20 janvier a fourni le diagnostic le plus cohérent sur le plan intellectuel. Pendant des décennies, a fait valoir Carney, les puissances moyennes comme le Canada ont « affiché leur position », affirmant publiquement leur adhésion à un ordre international fondé sur des règles tout en reconnaissant en privé son hypocrisie. Ce pacte a fonctionné parce que l’hégémonie américaine, malgré sa sélectivité, a fourni de véritables biens publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, des cadres de sécurité collective et des mécanismes de règlement des différends.
Cet accord a été rompu. Carney a déclaré sans détour : « Nous sommes en pleine rupture, pas en pleine transition. » Le changement n’est pas cyclique, mais structurel. Les grandes puissances ont commencé à utiliser comme armes les outils mêmes de l’intégration qui étaient censés maintenir la cohésion du système : les droits de douane comme moyen de pression, les infrastructures financières comme moyen de coercition, les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement comme instruments de subordination. Les institutions multilatérales sur lesquelles s’appuyaient les puissances moyennes – l’OMC, l’ONU et les cadres climatiques – sont désormais confrontées à l’obstruction des grandes puissances elles-mêmes. Dans ces conditions, le vieux mythe du bénéfice mutuel s’effondre, et les pays doivent soit construire des forteresses, soit rechercher de nouvelles coalitions.
Le discours de Macron a complété l’analyse de Carney par une condamnation systémique. Le président français a observé un monde entrant dans une ère d’autocratie, de violence endémique et d’anarchie : plus de 60 guerres en 2024, la résurgence des ambitions impériales et une évolution vers ce qu’il a appelé un « monde sans règles » où « les seules lois qui semblent compter sont celles du plus fort ». Mais la critique de Macron visait plus explicitement Washington. Il a condamné les accords commerciaux américains qui « sapent nos intérêts à l’exportation », « exigent des concessions maximales » et « visent ouvertement à affaiblir et à subordonner l’Europe », tout en accumulant des droits de douane « inacceptables » utilisés comme moyen de pression contre la souveraineté territoriale.
Confirmation de Trump
La réponse de Trump le 21 janvier a transformé ces diagnostics structurels en une confirmation théâtrale. Plutôt que de défendre l’ordre international ou d’opposer des contre-arguments sur la coopération fondée sur des règles, Trump a donné raison à toutes les affirmations de Carney et Macron. Il s’est moqué directement du Premier ministre canadien : « J’ai regardé votre Premier ministre hier. Il n’était pas très reconnaissant », avant d’avertir que « le Canada est en vie grâce aux États-Unis. Souvenez-vous-en, Mark ». Ce n’était pas un langage diplomatique, mais un langage de coercition.
L’approche de Trump vis-à-vis du Groenland a également mis en lumière cette nouvelle logique opérationnelle. Il a insisté sur le fait que le contrôle américain était nécessaire pour la sécurité mondiale, puis a averti les dirigeants européens : s’ils refusaient de céder le territoire, « nous ne l’oublierons pas ». Cette menace à demi voilée résume bien la nature transactionnelle du pouvoir américain contemporain : il ne s’agit pas de maintenir les règles internationales, mais d’obtenir des concessions par le biais d’une coercition implicite.
La crise de légitimité
Ce qui rend Davos 2026 historiquement significatif, ce n’est pas le comportement de Trump – son administration a toujours privilégié les avantages unilatéraux aux contraintes multilatérales. C’est plutôt le fait que Carney et Macron ont reçu une ovation debout pour avoir rejeté le cadre représenté par Trump, et que les deux dirigeants envisagent désormais explicitement un monde sans la primauté américaine comme principe organisateur.
La solution proposée par Carney, qu’il qualifie de « réalisme fondé sur les valeurs », consiste pour les puissances moyennes à renforcer leur capacité nationale, à diversifier leurs partenariats économiques (il a annoncé des accords avec la Chine et le Qatar) et à former des coalitions thématiques avec des partenaires qui partagent leurs valeurs, plutôt que d’attendre qu’un cadre hégémonique rétablisse l’ordre. La stratégie de Macron est axée sur la « souveraineté » et l’«autonomie stratégique » européennes, avec trois piliers : la protection (mécanismes de défense commerciale), la simplification (harmonisation réglementaire) et l’investissement (en particulier dans l’IA et les technologies propres). Il est à noter qu’aucun des deux dirigeants ne présente cela comme une confrontation. Ils le présentent plutôt comme une adaptation réaliste à un monde dans lequel l’hégémon a abandonné le prétexte des règles.
Macron a clairement énoncé les enjeux philosophiques : l’Europe doit rejeter à la fois «l’acceptation passive de la loi du plus fort, qui conduit à la vassalisation », et « une posture purement morale qui se limite à des commentaires ». Au contraire, l’Europe doit défendre un «multilatéralisme efficace » qui sert les intérêts de ceux « qui refusent de se soumettre à la loi du plus fort ». Il ne s’agit pas d’une nostalgie de l’ancien ordre, mais d’une déclaration selon laquelle l’Europe construira des alternatives en dehors du cadre américain.
Les implications structurelles
L’importance de Davos 2026 réside dans la simultanéité de trois événements : un diagnostic intellectuellement rigoureux de la mort de l’ordre fondé sur des règles, une grande puissance alliée (la France) qualifiant explicitement le comportement américain de coercition et de subordination, et le président américain confirmant ces critiques par une politique de puissance irréductible.
Ce qui était autrefois impensable – que l’Europe envisage une autonomie stratégique, que les puissances moyennes se diversifient en s’éloignant des garanties de sécurité américaines, que le discours légitimant l’ordre fondé sur des règles soit abandonné – est devenu une politique explicite. L’ancien ordre est mort, non pas parce qu’il a été vaincu par un concurrent, mais parce que l’hégémon a abandonné même le semblant de le maintenir. Davos 2026 marque le moment où cette réalité structurelle est devenue impossible à nier.