Alors que les impacts du dérèglement climatique se multiplient et deviennent tangibles dans nos vies quotidiennes notamment avec des canicules à répétition, des feux de forêts, du stress hydrique, des événements extrêmes…une autre crise, plus silencieuse, s’impose désormais comme un enjeu central à la COP 30 à savoir la crise de l’information climatique. Dans ce contexte, l’adoption de la Déclaration de Belém sur l’intégrité de l’information concernant le changement climatique, lors de la COP 30 au Brésil, marque une étape importante. Elle ne crée pas de nouveaux engagements de réduction des émissions à proprement parler, mais elle aborde enfin un point longtemps sous-estimé : sans information fiable, ni les citoyens ni les décideurs ne peuvent prendre des décisions éclairées en matière de climat et de politiques climatiques.
Pour comprendre la portée de cette déclaration, il convient d’abord de clarifier ce que l’on désigne par « désinformation climatique ». Il ne s’agit pas simplement d’erreurs ponctuelles, ni de débats scientifiques normaux et légitimes. La désinformation climatique renvoie à la production et à la diffusion délibérées d’informations fausses ou trompeuses sur l’existence du changement climatique, sur ses causes – notamment le rôle décisif des activités humaines – sur ses conséquences ou sur les solutions proposées, qu’il s’agisse des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, de la sobriété ou de la transition juste. Elle se caractérise par une intention de manipuler, par la répétition de récits simplistes et par un ciblage précis de différents publics, qu’il s’agisse d’électeurs, de catégories socio-professionnelles ou de décideurs politiques. On est ainsi passé, en quelques décennies, d’un déni frontal de la réalité du changement climatique à des formes plus nuancées mais tout aussi efficaces de relativisation comme « ce n’est pas si grave », de fatalisme comme « il est trop tard pour agir » ou de délégitimation des solutions comme « la transition verte va ruiner l’économie et détruire l’emploi ».
Les causes de cette désinformation sont multiples. Elles ne relèvent ni du hasard ni de la seule naïveté. Elles s’inscrivent d’abord dans un rapport de force économique. Certains secteurs ont objectivement beaucoup à perdre dans un monde aligné sur les objectifs de l’Accord de Paris notamment les industries fortement émettrices, les filières liées au charbon, au pétrole et au gaz, ou encore des modèles productivistes très intensifs en carbone. Pour ces acteurs, chaque année de retard dans l’adoption d’une taxe carbone crédible, dans la fin des subventions aux combustibles fossiles ou dans la mise en place de normes plus strictes représente des marges bénéficiaires supplémentaires. La tentation est donc grande d’investir dans des campagnes visant à semer le doute, à exagérer les coûts de la transition ou à minimiser les bénéfices des alternatives bas carbone.
À ces intérêts économiques s’ajoutent des calculs politiques et idéologiques. Dans de nombreux pays, la question climatique est devenue un marqueur identitaire. Se déclarer climato-sceptique peut être une manière d’afficher une appartenance politique, de se placer en opposition à des élites perçues comme urbaines, mondialisées ou « déconnectées ». Les leaders populistes exploitent cette sensibilité en présentant les politiques climatiques comme des impositions technocratiques, voire comme un nouveau colonialisme vert, au détriment des « gens ordinaires ». Quand une figure politique de premier plan comme Donald Trump décrit le changement climatique comme une « escroquerie », il ne se contente pas de contester un rapport scientifique, il confère une forme de respectabilité à des récits conspirationnistes et nourrit une défiance généralisée envers les institutions scientifiques et les organisations internationales.
La troisième dimension est structurelle et tient à l’architecture même de nos systèmes d’information. L’essor des réseaux sociaux et des plateformes numériques a profondément transformé la circulation des contenus. Les algorithmes d’amplification privilégient le spectaculaire, l’émotionnel et le conflictuel, au détriment du nuancé et de l’explicatif. Les frontières entre information vérifiée, rumeur virale et propagande ciblée deviennent floues pour une grande partie du public. Dans de nombreux pays en développement, où les systèmes médiatiques restent fragiles, où le pluralisme est limité et où le recours quasi exclusif à quelques applications de messagerie ou réseaux sociaux constitue la principale source d’information, la vulnérabilité à la désinformation climatique est particulièrement élevée.
Quelles conséquences de la désinformation climatique
Les conséquences de cette désinformation sont loin d’être abstraites. Elles pèsent directement sur le rythme et l’ambition de l’action climatique. La première conséquence est l’érosion de la confiance. En sapant la crédibilité des rapports du GIEC, des académies des sciences ou des services météorologiques nationaux, la désinformation fragilise la confiance dans l’expertise. Une partie de l’opinion cesse de distinguer le consensus construit sur des milliers d’articles évalués par les pairs de l’opinion isolée d’un blog ou d’un influenceur. Cette confusion est un terreau fertile pour toutes les formes de démagogie. Ce mouvement risque de peser sur les futurs rapports du GIEC.
La seconde conséquence est le retard, voire l’affaiblissement, des politiques publiques. Dès qu’un gouvernement tente d’introduire un “signal-prix” sur le carbone, de réduire les subventions aux énergies fossiles ou de renforcer les normes d’émissions, il se trouve confronté à des campagnes organisées, de fausses informations sur les coûts, des extrapolations alarmistes, des rumeurs sur les effets sociaux. Souvent, cela se traduit par des arbitrages plus timides, des réformes repoussées ou édulcorées, et parfois par un renoncement pur et simple. Pour les pays en développement, où les marges de manœuvre budgétaires sont faibles et les contraintes sociales fortes, cette fragilisation du consensus social autour des politiques climatiques peut être particulièrement coûteuse.
La troisième conséquence concerne la fragilisation des personnes qui portent la parole scientifique ou journalistique. Les campagnes coordonnées ne visent pas seulement des idées abstraites, elles attaquent aussi les individus comme des climatologues chevronnés, des journalistes environnementaux harcelés en ligne, des ONG poursuivies en justice pour leurs rapports. En s’en prenant aux messagers, on cherche à rendre toxique l’engagement sur les questions climatiques et à dissuader les jeunes chercheurs, experts et journalistes d’investigation de s’exposer sur ces sujets. La peur d’être la cible d’une campagne de diffamation finit par peser sur la liberté académique et sur la qualité du débat public.
La déclaration de Belem : un point de retournement ?
C’est dans ce contexte que s’inscrit la Déclaration de Belém sur l’intégrité de l’information concernant le changement climatique. Adoptée lors de la COP 30 au Brésil, elle marque un changement de perspective important. Jusqu’ici, les grands textes climatiques internationaux (Convention climat, Accord de Paris) se concentrent sur les engagements d’atténuation, d’adaptation et de financement. La question de l’intégrité de l’information était présente en filigrane, mais rarement formulée comme enjeu à part entière. La Déclaration de Belém, portée notamment par l’UNESCO dans le cadre d’une initiative globale sur l’intégrité de l’information climatique, rompt avec cette approche implicite et met au centre la qualité et la fiabilité de l’écosystème informationnel.
Le texte commence par reconnaître explicitement que la désinformation et la manipulation de l’information liées au climat constituent désormais un obstacle majeur à l’action. Elles menacent la capacité des sociétés à se préparer, minent la confiance dans la science et délégitiment les politiques publiques. La déclaration souligne que l’intégrité de l’information n’est pas seulement un enjeu technique ou médiatique, mais un pilier de la démocratie, parce qu’elle conditionne le droit des citoyens à être informés de manière honnête et complète sur un risque systémique qui affecte leur avenir.
La Déclaration de Belém insiste également sur la nécessité de protéger les journalistes, les scientifiques et les défenseurs de l’environnement. Elle appelle les États à reconnaître le rôle essentiel de ces acteurs dans la diffusion d’informations fiables sur le climat, et à les mettre à l’abri des intimidations, des campagnes de harcèlement, des poursuites abusives et des violences. Elle invite à renforcer les garanties juridiques existantes, à décourager l’utilisation de procédures judiciaires destinées à faire taire les voix critiques et à promouvoir des mécanismes de soutien pour celles et ceux qui font l’objet d’attaques coordonnées en raison de leur travail sur le climat.
Une autre dimension importante concerne les plateformes numériques et les acteurs économiques. La déclaration invite les États à dialoguer avec ces entreprises pour accroître la transparence sur le fonctionnement des algorithmes, sur les règles de modération des contenus climatiques, et sur les logiques de promotion de certains messages, y compris lorsqu’ils relèvent de la publicité politique ou commerciale. Sans prescrire un modèle unique de régulation, elle souligne que l’absence totale de cadre laisse le champ libre aux campagnes de désinformation sophistiquées qui exploitent précisément les zones grises des règles actuelles.
La Déclaration met enfin l’accent sur le renforcement des capacités dans les pays en développement. Ceux-ci sont à la fois parmi les plus exposés aux impacts du dérèglement climatique et parmi les plus vulnérables en termes d’infrastructures médiatiques, éducatives et scientifiques. Pour eux, améliorer l’intégrité de l’information climatique signifie investir dans le journalisme spécialisé, la formation des enseignants, le développement de centres de recherche crédibles, mais aussi l’accès aux données et aux modèles climatiques. La déclaration suggère que cette dimension devrait être intégrée dans les dispositifs de financement international, aux côtés des projets d’atténuation et d’adaptation.
Quelles pourraient être les implications futures de ce texte ?
Il serait naïf de penser qu’une déclaration, même adoptée dans un cadre onusien, suffira à inverser la tendance. Mais elle fournit une boussole et un langage commun qui peuvent être mobilisés dans plusieurs directions. On peut imaginer, par exemple, qu’elle serve de base à l’élaboration de stratégies nationales d’intégrité de l’information climatique, articulées avec les plans nationaux d’adaptation (PA) et les contributions déterminées au niveau national (CDN). Dans certains pays, elle pourrait inspirer la création de mécanismes de suivi réguliers sur l’état de l’information climatique, à l’image des rapports déjà existants sur l’état de l’environnement ou de la démocratie.
La Déclaration ouvre aussi un espace nouveau pour les médias. En mettant au cœur du débat la question de la responsabilité informationnelle, elle légitime les rédactions qui souhaitent investir dans des cellules de journalisme climatique, développer le fact-checking spécialisé, tisser des liens plus étroits avec le milieu scientifique et refuser les faux équilibres qui consistent à mettre sur le même plan des positions minoritaires, politiquement instrumentalisées, et un consensus scientifique solide. Pour les pays de la région MENA, pour l’Afrique et pour d’autres régions du Sud, cela suppose d’accompagner ce mouvement par des formations, des soutiens financiers et des mécanismes de protection des journalistes.
Enfin, cette déclaration représente une opportunité pour les pays en développement. En rappelant que l’intégrité de l’information fait partie des conditions de réussite de l’action climatique, elle offre un argument supplémentaire pour exiger un meilleur accès aux données, aux modèles et à l’expertise. Elle permet aussi de plaider pour que les mécanismes internationaux de financement tiennent compte de cette dimension dans l’évaluation des besoins et dans la conception des projets. Pour des pays confrontés à la fois à des vulnérabilités physiques (sécheresses, inondations, insécurité alimentaire) et à des défis de gouvernance, c’est une chance de replacer la question de la connaissance, de la transparence et de la confiance au centre des négociations.
En définitive, la Déclaration de Belém change la manière de penser le lien entre climat et information. Elle nous rappelle que, pour restaurer le climat de la planète, il faut aussi assainir le « climat de l’information ». Les deux sont intimement liés. Sans une information climatiquement intègre, les meilleures technologies, les financements les plus généreux et les accords les plus ambitieux risquent de se heurter à un mur de méfiance et de confusion.
Adel Ben Youssef
(Université Côte d’Azur, GREDEG-CNRS, AISMA et ERF)