Le mercredi 10 septembre, Sidi Bou Saïd n’était pas seulement le village aux toits bleus et aux ruelles blanches que le monde entier connaît. Son port, habituellement calme et bercé par les vagues, s’est transformé en un espace vibrant où chaque geste, chaque regard, chaque son vibrait de solidarité. Ce jour-là, la mer n’était pas un simple horizon, mais une promesse : celle de relier Tunis à Gaza par les fils invisibles de l’humanité.
Dès les premières heures de la matinée, le port bruissait d’une effervescence rare. On entendait le cliquetis des chaînes, les appels des organisateurs, les rires d’enfants venus accompagner leurs parents. Les volontaires, en gilets colorés, s’activaient sans relâche. Certains portaient des cartons remplis de vivres, d’autres chargeaient des caisses de médicaments destinés aux hôpitaux gazaouis. L’air sentait à la fois le sel marin et la sueur d’un effort collectif.
Les navires de la Flottille mondiale se tenaient alignés, imposants et silencieux, comme des géants endormis prêts à s’éveiller. Chacun portait sur sa coque des inscriptions et des drapeaux, rappelant son pays d’origine. Espagne, Portugal, Italie, Turquie … La Méditerranée devenait soudain le cœur battant d’une humanité rassemblée. Les drapeaux palestiniens et tunisiens claquaient au vent, donnant au ciel un parfum de résistance et de fraternité.
La foule, elle, formait une mosaïque humaine. On y reconnaissait des députés et des responsables politiques, venus afficher un soutien sans ambiguïté. À leurs côtés, des artistes, des musiciens, des poètes, mais aussi des influenceurs et journalistes, armés de leurs caméras et téléphones, immortalisant l’instant pour le transmettre au monde. De simples citoyens, familles entières, jeunes et vieux, avaient fait le déplacement pour « voir de leurs yeux » et pour dire, par leur présence, que cette cause leur appartient aussi.
Chaque visage racontait une histoire. Certains portaient des Kouffeyas serrés autour du cou, d’autres brandissaient des pancartes improvisées. Beaucoup avaient les larmes aux yeux, submergés par la gravité du moment. « Mon père m’a toujours dit que la Tunisie ne tourne jamais le dos à la Palestine », confiait une jeune étudiante, un drapeau palestinien peint sur la joue.
Les chants et slogans montaient des quais, puissants, comme une vague. « Falastine hourra ! », « Free Palestine ! », scandaient les voix, reprises par des tambours et des applaudissements. L’ambiance avait quelque chose de paradoxal : à la fois festive et grave, joyeuse et empreinte d’un poids historique. On sentait que chacun avait conscience de vivre un moment qui dépassait la simple traversée maritime.
La météo, capricieuse, s’est invitée dans la scène. Les vents violents qui balayaient le port ce mercredi ont contraint les organisateurs à reporter le départ. Mais loin d’abattre l’enthousiasme, l’attente a créé une atmosphère encore plus forte. Des cercles de discussion se sont formés sur les quais. On échangeait des histoires, des slogans, des chants. Certains militants internationaux, comme Thiago Ávila, ont pris le temps de parler avec les Tunisiens présents, d’écouter, de partager des sourires et des mots d’encouragement.
L’attente elle-même est devenue un rituel. On voyait des enfants courir entre les drapeaux, des musiciens improviser des chants de liberté, des bénévoles distribuer de l’eau et du pain aux participants. Comme si la vie, dans sa simplicité, répondait déjà au blocus par la générosité.
Il faut dire que les préparatifs de cette flottille ne datent pas d’hier. Dès le dimanche 7 septembre, le port avait déjà été gagné par cette énergie particulière. Les premiers bateaux étrangers avaient accosté, accueillis par des centaines de Tunisiens. Des youyous avaient fusé, des drapeaux avaient été agités, et les quais, d’ordinaire paisibles, s’étaient transformés en un théâtre populaire. Les images de cet accueil avaient déjà fait le tour des réseaux sociaux, rappelant à quel point la cause palestinienne reste ancrée dans la mémoire collective tunisienne.
Mais au-delà des préparatifs, ce qui frappe, c’est le sens profond de la Flottille. Ce n’est pas seulement un trajet maritime, mais une métaphore : celle d’un refus. Refus du blocus, refus de l’indifférence, refus de l’injustice. C’est un acte de défi, pacifique mais puissant, contre un mur d’isolement imposé à Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Le port de Sidi Bou Saïd, ce 10 septembre, a ainsi dépassé sa fonction. Il n’était plus seulement un lieu d’amarrage, mais un sanctuaire de mémoire et d’espérance. Les navires sont devenus des acteurs d’une pièce écrite par les peuples, et les participants, les poètes d’une humanité partagée.
Le 10 septembre 2025 restera gravé comme une journée où l’histoire s’est écrite avec des gestes simples : un drapeau agité, un carton porté, un chant lancé. Une journée où, face aux vents contraires, les hommes et les femmes ont choisi de hisser haut les voiles de la dignité.
Hadoussa Balkis.