Débats budgétaires : Fronde à l’ARP

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Coups de gueule à l’ARP. Qu’est-ce qui fait paniquer les députés ? Trois premières démissions du Bureau du Parlement ont été annoncées jeudi 6 novembre, d’autres devraient suivre. Pourquoi maintenant ? Près de trois ans après les élections législatives de décembre 2022-janvier 2023, les premières vagues de mécontentement mettent, ainsi, fin à la longue léthargie parlementaire suscitant interrogations, étonnement, voire mépris. Pourtant, les griefs contre Carthage et La Kasbah s’entendent et des réponses du sommet de l’Etat sont scrutées.

Ils se sont tus pendant près de trois ans, soit plus de la moitié de la mandature, et c’est à l’occasion du démarrage des débats budgétaires examinant le projet de loi de Finances de l’année 2026 qu’a lieu l’explosion. Plusieurs députés laissent éclater leur colère qui semble avoir été enfouie pendant longtemps, trop longtemps, si l’on prête attention aux critiques, reproches et autres remontrances faits aussi bien au gouvernement Zenzri qu’au président de la République. Pourquoi l’avoir enfouie aussi longtemps ? La question se pose car les débats budgétaires actuels ont donné à voir, pour la première fois après la dissolution de la précédente Assemblée, des joutes violentes entre élus se jetant invectives et propos humiliants. Trois ans d’accalmie, dans les rangs, aux aguets de la moindre action pouvant compromettre le processus du 25 juillet, front uni contre les potentiels fauteurs de troubles internes et externes. De quoi s’étonner de ce réveil soudain de certains députés qui, les langues enfin déliées, font savoir par exemple que 122 propositions de projet de loi faites par les députés sont restées sans suite. Mais encore, non moins graves : violations du règlement intérieur du Parlement et mise à l’écart par le président du Parlement des discussions et des engagements du Bureau de l’ARP lors de la prise des décisions. Les flèches sont essentiellement dirigées vers le président de l’Assemblée Brahim Bouderbala qui serait visé par un projet de motion de censure en circulation dans les coulisses du Parlement. Mais pas que. Le gouvernement est accusé d’ignorer les élus du peuple, de ne pas répondre à leurs invitations, convocations ou requêtes et, surtout, de ne pas être réactif et de tout laisser à la charge du chef de l’Etat qui, à son tour, a subi une forte charge de certains députés qui lui reprochent de laisser faire, de ne pas réagir et, par conséquent, de se complaire dans la situation de léthargie parlementaire. Ahmed Saïdani parle de « déconnexion du chef de l’Etat » tandis que Majda Ouerghi, munie d’un cartable rempli de dossiers, déplore la persécution des lanceurs d’alerte contre la corruption au moment où les corrompus ne sont pas inquiétés et « courent toujours », dit-elle. Thabet El Abed, quant à lui, dénonce une « tyrannie » exercée contre les opinions différentes, opposantes. Pour Syrine Mrabet, le plus révoltant est « l’absence des membres du gouvernement dans les médias, ce qui prive le citoyen de l’information officielle, exacte, celle qui lui permet de comprendre ce qui se passe réellement dans le pays » et où va le pays, au lieu d’aller chercher l’info dans ce qui ressemble à un fourre-tout, à savoir les réseaux sociaux. 

Quid des démissions ?
Les débats budgétaires qui ont démarré le 6 novembre devraient se poursuivre jusqu’au 22 de ce mois. A quoi faut-il s’attendre si la fronde des députés va se poursuivre et si les démissions vont effectivement avoir lieu et s’accumuler ? Ce qui est remarquable, c’est que les critiques ne concernent pas que le contenu du projet de budget et du PLF de 2026 proposés aux débats, mais touchent à d’anciennes querelles et à d’autres plus récentes. Pourquoi les députés ont-ils choisi les travaux consacrés à l’examen du projet de budget et du PLF 2026 pour décider de dénoncer l’unilatéralisme et la fuite en avant du président du Parlement alors qu’il est sur son perchoir depuis trois ans ? Ils auraient soulevé ces problèmes auparavant, avant les débats budgétaires qui sont largement suivis et surtout transmis en direct par la télévision nationale, leur rébellion n’aurait pas suscité autant de réserves. Bien au contraire. Dans le système de gouvernance actuel, c’est bien le dynamisme parlementaire qui fait le plus défaut. Néanmoins, le rôle des députés est bien celui de défendre les droits des citoyens et de lever le voile sur les dysfonctionnements et les manquements de l’Exécutif. Il faut, toutefois, souhaiter que la fronde au sein du Parlement ne soit pas liée à quelque agenda malintentionné ou calcul politique étriqué que ce soit. D’aucuns n’ignorent les tensions qui plombent la vie politique et publique tunisienne et un retour à la vie normale, démocratique, est un droit, un devoir et une des revendications les plus fortes à condition que la souveraineté nationale soit respectée.
La Tunisie est, selon des rapports d’organisations financières internationales, en voie de remonter la pente économique et de s’éloigner lentement mais sûrement des déficits historiques atteints au terme de la décennie hautement politique 2011-2021. Les vagues de recrutements dans la fonction publique de diverses catégories de chômeurs, anciens et nouveaux, qui ont démarré en 2025 et vont se poursuivre en 2026, en est un des résultats les plus marquants. Tout n’est pas rose, certes, et les défis restent encore nombreux et complexes, surtout en l’absence de financements intérieurs et extérieurs conséquents.
Le cas de pollution majeure à Gabès en est un exemple édifiant et il n’est pas le seul. L’environnement, les investissements, l’initiative privée et d’autres secteurs restent autant de domaines à développer et à promouvoir pour gagner des points de croissance économique. Voilà des sujets sur lesquels les députés n’ont pas été beaucoup entendus alors que leurs voix sont l’écho de celles de leurs électeurs qui attendent la concrétisation de toutes leurs doléances. La méthodologie d’exécution des choix du processus du 25 juillet par exemple est un des sujets discutables comme le souhaitent des spécialistes de l’économie et de la finance, qui sont plus favorables à une politique économique plus agressive ou encore à la coopération avec le FMI. Un débat utile, voire nécessaire, même si, comme dirait l’adage : la fin justifie les moyens, ce sont les résultats qui comptent. Les acquis économiques et sociaux, aussi insatisfaisants soient-ils, sont indéniables mais gagneraient à être renforcés et consolidés dans un contexte politique sans fractures et un contexte social cimenté par l’adhésion et la cohésion sociales.

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