
Par Dr Sami Ayari
En 2026, l’IA est devenue la première raison invoquée par les employeurs américains pour supprimer des postes. Derrière ce constat, une réalité plus subtile : moins de licenciements massifs que des portes d’entrée qui se ferment, et un récit que les entreprises ont intérêt à entretenir.
Jeudi 22 octobre 2026, Barclays a annoncé la suppression d’environ 5.000 emplois d’ici la fin de l’année, soit à peu près 5% d’un groupe qui comptait 93.000 salariés fin 2025. Environ 60% de ces coupes visent des fonctions support, développeurs compris, car l’IA rend les équipes plus productives, a expliqué un porte-parole de la banque à l’AFP. La directrice financière, Anna Cross, a précisé que 1.000 postes avaient déjà disparu (Challenges, 22 octobre 2026).
Le contexte compte autant que l’annonce. Barclays n’est pas en difficulté : elle a dégagé 1,65 milliard de livres de bénéfice net au troisième trimestre, soit environ 2 milliards d’euros et 13% de plus sur un an. Le groupe parle de «simplification organisationnelle» et de gains d’efficacité liés à l’IA. Peu de grands noms de la finance disent aussi clairement que l’IA supprime des emplois.
Cinq mille postes, une banque en bonne santé, un motif qui tient en deux lettres. L’annonce condense les questions de cette enquête : l’IA remplace-t-elle vraiment ces emplois ou habille-t-elle une décision de coût ? Et qui en paie le prix ?
Ce mouvement se joue en trois temps : les emplois réellement remplacés, les embauches qui n’ont pas lieu et les licenciements que l’IA sert surtout à justifier.
États-Unis : le laboratoire, très en avance
C’est aux États-Unis que le phénomène est le plus visible, le mieux mesuré et le plus débattu. En mai 2026, les entreprises américaines ont attribué 38.579 suppressions de postes à l’IA, soit 40% des 97.006 annonces du mois. C’est le plus haut niveau depuis que le cabinet Challenger, Gray & Christmas tient ce décompte en 2023, et le troisième mois de suite où l’IA devance toutes les autres raisons. Sur les cinq premiers mois, 87.714 suppressions lui sont imputées, soit 22% du total, contre 54.836 sur toute l’année 2025.
La politique s’en empare. Les 23 et 24 octobre, le Congrès a examiné plusieurs projets de loi : renforcer l’assurance-chômage, financer la reconversion, obliger les entreprises à mieux déclarer les licenciements liés à l’IA (New York Times). Les économistes, eux, ne voient pas encore d’effet macroéconomique majeur.
Le chiffre est d’abord déclaratif. Plusieurs analystes relèvent que l’argent des postes supprimés est souvent redirigé vers les investissements en IA, que le poste soit ou non remplacé par un outil. Andy Challenger lui-même nuance : l’IA n’est pas encore l’apocalypse annoncée.
Le gel de l’entrée : ce que montrent les données américaines
En mai 2025, Dario Amodei, patron d’Anthropic, prévoyait que l’IA pourrait effacer la moitié des emplois de bureau débutants en cinq ans. Plus d’un an après, le chômage américain est tombé à 4,1% en août. L’effet existe pourtant, mais ailleurs :
– Les salaires : sur 321 métiers étudiés par Sania Edlich (Princeton) et Torsten Sløk (Apollo), la croissance des salaires réels est inférieure de 6,7% depuis 2023 dans les métiers les plus exposés, alors que l’emploi net reste stable. L’effet est plus fort pour les bas revenus : -24% pour les employés des services, -11% pour le quart le moins bien payé (New York Times, 16 septembre 2026).
– Les embauches : selon Liminal Capital, dans les métiers plus exposés à la substitution qu’à l’augmentation par l’IA, les embauches de 22-25 ans ont baissé d’un tiers depuis 2021, alors que les licenciements ont à peine bougé.
– Le diagnostic de Goldman Sachs : sur plus de 800 professions, l’effet global reste faible, mais il pèse davantage sur les jeunes entrants.
Le mécanisme est simple. Une entreprise qui confie à l’IA des tâches de débutant n’a pas besoin de licencier : il lui suffit de recruter moins et de ne pas remplacer certains départs. Chez Sogolytics, éditeur de logiciels de Virginie, la directrice des ressources humaines Melissa Krut explique que la productivité et le nombre de clients ont augmenté sans croissance proportionnelle des effectifs, avec des attentes plus élevées pour les nouvelles recrues.
La croissance des salaires horaires des employés non cadres, supérieure à 6% en 2022, est retombée à près de 3% en août 2026, alors que le chômage baisse. Cela ne s’était pas vu.
Pourquoi les experts divergent
Même aux États-Unis, le tableau n’est pas univoque :
– Les recrutements reprennent. Le Wall Street Journal rapporte que de grandes entreprises recommencent à embaucher, que les licenciements reculent et que les demandes d’allocations chômage ont atteint un plus bas depuis 1969. Pour Sarah Franklin, directrice générale de Lattice, beaucoup d’entreprises avaient cessé de recruter des débutants en pariant sur les agents d’IA, avant de revoir ce pari.
– Les dirigeants se rassurent. Selon une enquête EY-Parthenon, la part des PDG qui anticipent de fortes réductions d’effectifs liées à l’IA est passée de 46% en janvier 2025 à 20%. Près de trois fois plus de dirigeants utilisant l’IA disent augmenter leurs embauches juniors en 2026 plutôt que les réduire.
– Mais les embauches restent ciblées. CSX prévoit une hausse modérée de ses effectifs tout en comptant sur la technologie pour compenser les départs. Alphabet embauche dans l’IA et le cloud, ServiceNow dans la vente de cybersécurité.
– Les économistes contestent l’apocalypse. Le Financial Times (6 octobre 2026) rapporte leur scepticisme : une revue de 74 études par la London School of Economics situe l’effet sur l’emploi entre environ -20% et +25%. Stijn Broecke, de l’OCDE, note que les taux d’emploi sont proches de leurs sommets, et qu’à peine un employeur adoptant l’IA sur dix réduit ses effectifs.
– Mais personne ne sait. Paul Osterman, professeur émérite au MIT, reconnaît que nul ne peut dire si les entreprises auront besoin de plus ou de moins de monde.
Les métiers en première ligne… et ceux qui montent
La liste des métiers menacés se dessine par les tâches plutôt que par les titres : répétitives, rédigées, procédurales, celles qu’un modèle de langage sait déjà exécuter.
– Fonctions administratives et de support : parmi les plus exposées, selon le Forum économique mondial.
– Conseil, publicité, édition de logiciels, centres d’appels : Goldman Sachs les classe parmi les secteurs dont l’emploi est tombé le plus loin sous sa tendance historique depuis 2022.
– Tâches de débutant dans la tech : aux États-Unis, l’emploi des 22-25 ans dans le développement logiciel et le service client a baissé de plus de 10% depuis 2022 (Challenges, 11 janvier 2026).
Le mouvement est moins une disparition qu’une recomposition. Le Forum économique mondial prévoit 170 millions d’emplois créés d’ici 2030 contre 92 millions supprimés, soit un solde net de 78 millions. D’autres métiers montent : l’ingénieur en IA arrive en tête des métiers en forte croissance pour 2026, devant le directeur de l’IA (Challenges). Selon une analyse de LinkedIn rapportée par le Wall Street Journal, l’IA a créé 640.000 emplois aux États-Unis entre 2023 et 2025 : le chiffre repose sur les offres d’emploi publiées, non sur des embauches constatées. Même chez Anthropic, rapporte le Financial Times, la part de juniors recule tandis que le nombre de managers augmente.
AI-washing : quand l’IA sert d’alibi
Le mot désigne un réflexe : attribuer à l’IA des coupes que l’entreprise aurait faites de toute façon, après une surembauche, une restructuration ou un arbitrage budgétaire.
– Un aveu partiel : Sam Altman a reconnu au sommet India AI Impact qu’une partie des licenciements imputés à l’IA relève de ce procédé, une autre d’un vrai remplacement de métiers, sans chiffrer la part de chacune.
– D’autres causes pèsent lourd : sur les cinq premiers mois de 2026, les conditions de marché expliquent 69.645 suppressions américaines, les fermetures, 66.733 et les restructurations, 52.249.
– Un intérêt évident : le récit rassure les investisseurs et habille une décision impopulaire des couleurs du progrès.
– Un décalage de calendrier : selon Babak Hodjat, de Cognizant, les gains de productivité mesurables pourraient demander six mois à un an. Des entreprises coupent sur une promesse plutôt que sur un résultat.
L’Europe suit, avec un temps de retard
L’actualité de ces dernières semaines montre que le mouvement traverse l’Atlantique, d’abord par les banques et par les jeunes embauchés.
– Royaume-Uni : l’annonce de Barclays, avec ses 5.000 postes visés dont 60% de fonctions support, est le signal le plus net. Le Financial Times note aussi que l’emploi mondial des centres d’appels a reculé de 5% depuis son pic de fin 2023, par ralentissement des embauches plutôt que par licenciements.
– France : selon l’étude HEC Paris–Banque de France, dans les métiers les plus exposés à l’IA générative, les embauches en CDI des 21-29 ans ont reculé de 28,3% entre novembre 2022 et mars 2026, soit environ 75.000 CDI de moins par an, contre 7,5% dans les métiers les moins exposés. Chez les développeurs, la baisse atteint 42%. Tous contrats confondus, les embauches reculent de 22,1% : ce n’est pas un report vers les CDD (La Croix, avec l’AFP, 8 octobre 2026).
– Entreprises : Capgemini anticipe que les postes juniors passeront de 44% à 32% de ses effectifs, pendant que les fonctions managériales monteraient de 44% à 53%.
– Vue d’ensemble : l’OIT table sur un chômage mondial stable à 4,9% en 2026, mais s’inquiète des jeunes diplômés cherchant un premier emploi qualifié. Selon Goldman Sachs, pour une exposition de 10%, la croissance de l’emploi ne perd que 0,1 point en France et au Canada, davantage chez les jeunes entrants.
Le risque se joue à dix ans : des années sans recrutement, c’est autant de compétences qui ne sont pas formées, et donc un risque de pénurie.
Les réponses : Washington, entreprises, Europe
– Les États-Unis commencent à légiférer : les projets de loi visent une assurance-chômage renforcée, un financement de la reconversion et une obligation de déclarer plus précisément les licenciements liés à l’IA. Sans mesure fiable, on débat de l’IA à l’aveugle, et l’AI-washing prospère.
– Le privé finance déjà des transitions : OpenAI, Anthropic, Amazon et Microsoft soutiennent Raise Us, une initiative de 500 millions de dollars pour des formations et la transition professionnelle.
– Les entreprises ont un problème d’apprentissage : David Solomon, patron de Goldman Sachs, juge que le défi est de former les jeunes quand une machine produit en un instant les réponses qui exigeaient des heures de travail de base.
– Les institutions européennes et internationales insistent sur les compétences : l’OIT recommande d’investir dans les compétences, l’éducation et les infrastructures. L’OCDE insiste sur les compétences complémentaires de l’IA, dont l’esprit critique face aux erreurs des modèles.
– La formation doit changer de cible : selon l’institut Strada, 46% des employeurs disent que l’IA a augmenté leur recrutement de débutants, contre 13% qui disent l’inverse, mais pour des postes de plus en plus proches de postes intermédiaires.
Et la Tunisie ? Des questions plus que des réponses
La Tunisie suit ces évolutions de loin, mais elle n’y échappe pas : l’offshoring et les centres de contact y emploient de nombreux jeunes diplômés francophones, sur des tâches que l’IA conversationnelle attaque en premier. Le chômage n’est pas loin de 16%, et l’État vise 50.000 créations d’emplois en 2026. Plutôt que des certitudes, quelques interrogations sur la vision :
— Quelle stratégie ? Existe-t-il une lecture publique de l’exposition des emplois tunisiens à l’IA, comme celles que produisent les États-Unis ou la France ?
– Quel risque de dépendance ? Une loi française exige un consentement explicite avant tout démarchage téléphonique, avec une application prévue au 11 août 2026. Que devient un secteur qui dépend à la fois de la réglementation et des décisions de donneurs d’ordre étrangers ?
– Quelle montée en gamme ? L’Atuge rappelle que le secteur est déjà passé des centres d’appels au BPO et à l’édition de logiciels. Ce mouvement va-t-il assez vite ?
– Quelle porte d’entrée pour les juniors? Si les premiers emplois se raréfient ici aussi, qui forme la génération suivante ?
Ce qui ne disparaîtra pas
Les métiers ne s’évaporent pas, leurs tâches se redistribuent. Ce qui disparaît le plus vite, c’est le travail standardisé que l’on confiait aux débutants, et avec lui la première marche de l’échelle professionnelle. Ce que l’IA ne remplace pas encore, c’est le jugement en situation incertaine, la relation de confiance et la responsabilité de la décision.
Trois réflexes s’imposent dès maintenant :
– Mesurer : exiger des entreprises qu’elles déclarent ce qui, dans une suppression de poste, relève réellement de l’IA.
– Réinventer l’entrée dans la carrière: stages, alternance et apprentissage supervisé pour que les juniors continuent d’apprendre.
– Monter en valeur: pour les pays qui exportent des tâches, la Tunisie comprise, passer de l’exécution à la conception, au contrôle et à la gouvernance des systèmes.
Le vrai danger n’est pas le robot qui prend le poste. C’est une génération de jeunes diplômés qui ne trouve plus de premier emploi, dans des économies qui ont compté sur eux pour porter leur croissance.
SOURCES & RÉFÉRENCES
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Challenger, Gray & Christmas, rapport de mai 2026 : propertycasualty360.com (2026/06/10, ai-related-job-cuts-continue-to-climb) ; letsdatascience.com ; goodfest.westfield.com
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Goldman Sachs : cityam.com (goldman-junior-white-collar-workers-squeezed-hardest-by-ai-hiring-slump) ; David Solomon: goodfest.westfield.com
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OIT, Employment and Social Trends 2026 : ilo.org (global-job-quality-stagnates-despite-resilient-growth)
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AI-washing : finance.yahoo.com ; qz.com ; outlookbusiness.com ; krqe.com ; letsdatascience.com
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Challenges : Barclays (22 oct. 2026) ; étude HEC Paris–Banque de France (7 et 8 oct. 2026) ; fonctions d’encadrement (20 juil. 2026) ; Capgemini (19 mai 2026) ; jeunes diplômés (11 janv. 2026) ; métiers en croissance (7 janv. 2026)
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La Croix, avec l’AFP : «IA : 75 000 CDI en moins par an pour les jeunes dans les métiers les plus exposés» (8 oct. 2026)
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New York Times : «Fearing Mass AI Layoffs, Some in Congress Eye Ways to Aid Workers» (23-24 oct. 2026, non consulté directement) ; «The Quiet Way A.I. Is Hitting the Work Force» (16 sept. 2026) ; «Big Companies Aim to Ease A.I. Transition for American Workers» (25 juin 2026)
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Wall Street Journal : «Employers Defy Talk of AI Wipeout» ; «Big Tech Has Suddenly Flipped on the AI Jobs Wipeout Scenario» (6 juil. 2026) ; «These Companies Say AI Is Reviving Entry-Level Jobs, Not Killing Them» (19 mai 2026) ; «The New Jobs Being Created by AI» (2 avr. 2026)
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Financial Times : «How are AI agents changing work inside Anthropic?» (22 oct. 2026) ; «The long-predicted decline in call centre jobs has finally begun» (8 oct. 2026) ; «Silicon Valley thinks AI will kill jobs. Economists are not convinced» (6 oct. 2026) ; «AI’s impact on jobs is set to become more pronounced» (19 janv. 2026)
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Strada Institute, via metaintro.com