Pendant plus d’une décennie, au lendemain des événements de 2010-2011, la Tunisie a été considérée, de fait, comme l’exception démocratique du monde arabe. Mais qu’en reste-t-il, aujourd’hui ? Il ne s’agit plus d’idéaliser une transition politique inédite dans son contexte géographique et historique ni d’en déplorer l’échec acté par le coup de force du 25 juillet 2021 mais de constater que l’expérience démocratique est gravée à jamais dans la mémoire nationale et que le système démocratique n’a pas été totalement aboli mais mis en suspens. Pour les opposants, il est parodié.
Depuis l’instauration du régime d’exception en 2021, en cours depuis plus de quatorze ans, le pays vit une crise politique profonde qui impacte tous les autres secteurs. Les indicateurs économiques, passés tout de même au vert en 2025, restent en deçà des capacités de croissance réelles de la Tunisie. Le volet social passé au-devant de toutes les priorités de l’Etat peine à répondre dans les temps à toutes les attentes et les revendications. Si des résultats positifs, lents mais sûrs, voire encourageants sont enregistrés dans les deux précédents domaines, celui des libertés individuelles et collectives est carrément sinistré, en état d’apnée, souffrant d’étouffement après avoir vécu une décennie post-révolution sans limites, sans contrôle, sans reddition des comptes, sans garde-fous que les pays du monde entier tentent aujourd’hui de mettre en place pour mettre fin aux dérives dangereuses des réseaux sociaux.
Etat fort vs opposition fragmentée
Dans ce que les opposants au processus du 25 juillet appellent «parodie démocratique », force est de constater que tout n’est pas noir et tout n’est pas blanc. Le pays tourne, la panne générale que certains ont souhaitée de tous leurs vœux, à une certaine époque, n’a pas eu lieu. Les institutions régaliennes fonctionnent toujours, les élections sont organisées dans les délais et l’administration tourne, malgré ses atermoiements. Il y a même un sentiment que le pays se redresse, petit à petit. Seule entrave et pas des moindres : la concentration des pouvoirs au niveau de l’Exécutif, le Parlement affaibli, le débat public vidé et le pluralisme marginalisé. Cette situation nourrit nombre de défiances, notamment à l’égard de la justice accusée par une certaine opposition de ne pas être indépendante et, à l’égard de la lutte contre la corruption, accusée de cibler des adversaires politiques et d’intimider les groupes de pression comme l’Union générale tunisienne du travail et la société civile en général. A noter qu’une partie non négligeable des Tunisiens (masse silencieuse) approuve les décisions « controversées » de l’Exécutif, les considérant comme nécessaires afin de stopper la fuite en avant et les dérives constatées au cours de la décennie chaotique de la transition démocratique qui avait mis le pays à genoux et éloigné les citoyens des élus et de l’élite politique en général, un fait dont les Tunisiens supportent encore les conséquences. Cette partie de l’opinion publique voit dans la concentration des pouvoirs une réponse à l’instabilité des gouvernements de l’époque post-révolution, à ses crises interminables, à ses coalitions partisanes de circonstance, à la corruption perçue de plus en plus forte ; pour certains, c’est même un soulagement. D’où la légitimité populaire qu’en tire le pouvoir exécutif face, par ailleurs, à un front opposant qui dénonce encore « un coup d’Etat » du 25 juillet 2021. Mais cette légitimité populaire, —réelle, la large mobilisation célébrant le 17 décembre 2025 en étant l’expression indéniable —, a été, malgré tout, mise à mal et, par conséquent, fragilisée par l’absence d’une adhésion enthousiaste aux scrutins successifs organisés après le coup de force du 25 juillet. Les faibles taux de participation ont semé le doute, voire nourri l’espoir d’un changement rapide. Avec le temps, cela a démontré plus un désengagement civique populaire, les Tunisiens s’étant lassés des opérations électorales aux promesses creuses, qu’un désaveu du processus du 25 juillet et de son instigateur. La démocratie en Tunisie ne se heurte pas seulement à un pouvoir centralisé mais également à des citoyens désabusés et à une masse silencieuse aussi préoccupée qu’indécise.
Dans ce contexte, l’opposition peine à retrouver son leadership au sein de l’opinion publique. Toutes les mobilisations dénonçant le recul des libertés, la concentration des pouvoirs, la poursuite judiciaire des hommes et des femmes politiques, tous les appels à la participation, n’ont pas eu l’effet escompté et sont restés inaudibles. Fragmentée, discréditée par son propre bilan de la décennie post-révolution, elle ne réussit toujours pas à développer un discours crédible, mobilisateur. Cette opposition est victime de l’orientation autoritaire du système actuel mais elle est aussi et surtout victime de son propre échec à bâtir un projet politique sur un pilier central de la vie politique : la confiance durable avec les citoyens. D’où le dilemme : en l’absence de contre-pouvoirs crédibles, fédérateurs, mobilisateurs, la concentration des pouvoirs devient, à tort ou à raison, la seule alternative.
Entre les espoirs de 2011 et la réalité contraignante
Dès lors, l’Etat a pris toute la place et les notions de souveraineté nationale, de sécurité et de stabilité s’imposent comme des priorités nationales absolues devant certains principes démocratiques (liberté d’expression) désormais jugés secondaires, voire dangereux, en temps de crises. Le résultat est on ne peut plus mitigé : d’un côté, les verrous imposés à la liberté de presse, d’expression, d’opinion ont instauré un climat de crise, de défiance, de tentation à la rébellion et, de l’autre, la position forte de l’Etat rassure une partie de l’opinion et certains partenaires étrangers qui reviennent investir en Tunisie, après une longue traversée du désert.
Faut-il pour autant s’acculer à choisir entre l’Etat et la démocratie ? Sans conteste, non. Les Tunisiens ne sont pas prêts à sacrifier leurs acquis démocratiques obtenus par le sang et après de longues années de militantisme, cette période contraignante est provisoire, mais une partie d’entre eux se sont, aussi, désolidarisés de l’expérience démocratique passée qui a consisté à affaiblir l’Etat au profit de l’hégémonie des partis politiques et de leur cercle du pouvoir, à savoir le Parlement. L’idéal pour toutes les parties, auquel devraient s’atteler toutes les oppositions et les institutions de l’Etat, apparaît donc sous la forme d’une démocratie populaire, et non d’élite, qui serait instaurée dans un Etat fort, et à deux, ensemble, ils agiraient de manière concertée pour la garantie des libertés et des droits économiques, sociaux et politiques.
L’exception tunisienne réside aujourd’hui dans l’écart entre les espoirs excessifs nés en 2011 et la réalité actuelle plus contraignante qui compose avec des menaces de tout genre : ingérence étrangère, bouleversements géostratégiques, urgence économique, lobbys, terrorisme, corruption. Mais force est de constater qu’une exception qui dure devient un système. Alors, la question se pose : la Tunisie, vit-elle une phase transitoire, inévitable après la décennie 2010-2020, avant d’instaurer dans quelques années une véritable démocratie durable ou est-ce que les bases du redémarrage démocratique ont été totalement détruites, favorisant soit une normalisation avec la concentration des pouvoirs, soit une autre révolution ? L’avenir le dira.